Effondrement, est-ce que la thérapie suffit ?

«Comment tout peut s'effondrer», écrit en 2015 par Servigne et Stevens, concentre et diffuse des théories scientifiques sur les différents effondrements économiques ou écologiques de la civilisation. Pédagogique, le livre insiste par exemple sur les conséquences imprévisibles des réactions en chaîne, comme dans la panique boursière actuelle. Mais le lecteur reste sur sa faim, que faire ?

«Comment tout peut s'effondrer» (2015) a repris récemment une actualité, Pablo Servigne a été le premier invité de Noël Mamère sur le Media, mardi 16 janvier. Avec pédagogie, les auteurs rassemblent de nombreuses conclusions scientifiques pour essayer de donner un sens global aux risques systémiques pour l'humanité. S'il ne fallait lire qu'un livre, c'est peut-être le bon en ce moment, mais il invite surtout à s'informer plus précisément ailleurs. Le ton a été rodé pendant des conférences orales, ce qui finit par produire un style de percussion à l'américaine avec des éclats d'émoi, mais qui manque de raisonnements, qui seuls, donnent des repères conceptuels stables pour agir. En conclusion, on ne sait pas quoi faire. Les conséquences morales et politiques ne sont pas abordées solidement, le livre étant bloqué dans un positiviste scientiste. Il propose de fonder une science universitaire, la collapsologie ; il ouvre sur la perspective du livre suivant, «L'entraide, l'autre loi de la jungle», en nous rappelant que les catastrophes ne produisent pas nécessairement la guerre civile.

Un caractère est un instrument de connaissance, il ne faut pas y croire, mais il faut l'écouter. Produit d'une formation intellectuelle «à coups de marteau» (Nietzsche), le ton compassionnel de ce livre m'a irrité, mais de quoi se mêle-t-il ? Quand un journaliste vous informe d'une guerre, il ne vous sert pas un prozac après. Le livre et les conférences tiennent à vous prévenir que ces révélations peuvent faire pleurer. Le procédé est à a limite du teasing commercial, ou alors, c'est vrai. Pablo Servigne a l'air sincère et attachant quand il évoque la dépression qu'il a traversé, et les réactions que les conférences provoquent. J'aurais pu rester avec mon mauvais esprit, et me taire, car ce livre ne va pas à l'inverse du bon sens. Mais il ne faut jamais se retenir d'analyser plus loin.

Nicolas Caseaux, que j'ai découvert pour l'occasion, part d'un positionnement plus mûr sur ces questions, et aboutit à un jugement à la fois plus dur, et plus fin, dans Le problème de la collapsologie. Il analyse ce livre comme un narcotique narcissique, calibré pour les médias. Il relève par exemple cette citation :

Au fond, la vraie question que pose l’effondrement de la civilisation industrielle, au-delà de sa datation précise, de sa durée ou de sa vitesse, c’est surtout de savoir si nous, en tant qu’individus, allons souffrir ou mourir de manière anticipée. Projetée à l’échelle des sociétés, c’est la question de la pérennité de notre descendance, et même de notre “culture”.

Il est évident que nous allons tous mourir, que le monde de nos enfants ne sera pas le nôtre, et il faut vraiment avoir oublié toutes ses leçons d'histoire pour croire que nous ne verrons pas la guerre. Il n'est pas nécessaire d'attendre la catastrophe écologique pour tout perdre, il suffit d'aller en Syrie, ou d'en revenir, comme exilé ici, pour faire l'expérience quotidienne du climat, à la rue. Nous préparer au pire, dont la guerre, c'est le rôle de l'État, et donc de la politique. Ici, je me sépare de Nicolas Caseaux.

Les atteintes humaines à la nature me désolent, mais elles ont commencé avant l'industrie. Pas une seule parcelle de France n'est sauvage, notre terre est cultivée. Le paléoanthropologue Jean-jaques Hublin nous apprend que des espèces animales, notamment les grands fauves, déclinent depuis l'apparition d'homo erectus. L'anthropocène a commencé il y a 2 million d'années. L'humanité est devenue trop lourde (plus gros poids de viande sur la planète), elle ne peut pas être irresponsable, la terre n'est pas assez grande pour absorber ses folies. Des cultures millénaires de chasseurs-cueilleurs avaient acquis cette sagesse, elle est déjà à l'œuvre dans notre civilisation urbaine mondialisée, nous allons vers la stabilisation démographique. Certains appellent à libérer Gaïa de l'humanité, qu'ils se suicident les premiers, pour ma part, je me suis reproduis, j'ai un monde meilleur à laisser avant de partir.

Le désordre climatique et ses conséquences est un fait, pleurer n'y change rien, et d'ailleurs, nous sommes déjà dans la baisse de rendement de l'extraction pétrolière. Jean-Marc Jancovici explique par exemple ce sentiment confus relativement à nos parents, à condition sociale comparable, on peut avoir plus de capital culturel si l'on a bénéficié de la massification universitaire, mais on vit moins bien. Temps, nourriture, stress, logement, et même l'air par certaines journées très polluées, tout coûte plus cher. Attendre une catastrophe est une manière de se distraire des faits déjà là. Non seulement ça ne va pas, mais la raison oblige à comprendre que ça n'ira pas mieux.

Les espoirs politiques du siècle passé sont périmés car ils reposent sur une croissance matérielle, et donc de l'énergie supplémentaire, et donc de la pollution. Le communisme avait besoin du progrès pour faire supporter les sacrifices présents en vue d'un hypothétique bonheur futur. Le socialisme voulait redistribuer les fruits de la croissance, à la condition que la finance en laisse. Si le gâteau diminue, nous n'allons pas nous entendre dans la douceur.

Depuis 20 ans, gouverner la France consiste à prendre aux citoyens pour laisser croire à la finance que la dette publique sera un jour remboursée, alors qu'il n'y a pas d'inflation, et que la richesse réelle diminue. Vu notre espérance de vie relativement à la vie sauvage, ou à la rue, il reste à prendre. Il suffit de le faire progressivement, en laissant l'impression aux individus que leur capital augmente un peu avec l'âge. Il est par exemple essentiel que les jeunes partent du plus bas possible, pour que leur progression coûte moins. Et plus gagner une vie décente sera dur, et plus les gens s'y attacheront, et donc s’inquiéteront de toutes actions politiques risquées qui pourraient atteindre à leur avoir. Ceci suffit à expliquer le basculement des couches populaires à droite.

Se préparer aux désordres climatiques, et surtout à la baisse de l'énergie par tête, demande des gouvernants plus sérieux que Macron et son One planet summit. La vanité du spectacle est dérisoire, il est urgent de leur couper le kérosène. La réponse rationnelle est un plan organisé, qui ne peut se faire qu'à l'échelle où une juridiction existe, notre état. La France ne peut pas sauver la planète seule, mais elle peut y contribuer en ne remboursant plus sa dette, ce qui ruinera la finance, elle doit surtout organiser la résilience.

Il faudrait commencer par réinvesir les services publics, et par exemple, les eaux et forêts. Creuser des canaux est un équipement autrement plus utile à long terme que de livrer des autoroutes payées par le contribuable à des sociétés privées, quand il n'y aura plus de pétrole. Eau, agriculture de proximité, logistique des villes, les chantiers sont aussi nombreux qu'à la Reconstruction. «Comment tout peut s'effondrer» ne nuit pas à la prise de conscience, mais ensuite, la thérapie compassionnelle ne suffit pas. Inventer la collapsologie n'a aucune utilité scientifique, revenons plutôt à la physique, à la biologie, formons nos jeunes aux sciences, nous allons en avoir besoin pour réinventer un monde.

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