Macron, le nouveau Jospin !

On croit que le monde change, c'est juste qu'on oublie. Dans “La Gauche imaginaire et le nouveau capitalisme” (300 p., 1999), Desportes et Mauduit décrivent déjà nos contraintes : euro, dette, privatisations... On en conclut qu'un socialiste est un capitaliste complexé, donc moins corrompu que la droite, un Pétain en bouclier contre la finance.

“La Gauche imaginaire”, 1999, Desportes et Mauduit “La Gauche imaginaire”, 1999, Desportes et Mauduit
La méthode Jospin : il dit ce qu'il fait, il fait ce qu'il dit (p. 280)

C'est déprimant de lire un livre d'il y a 20 ans et découvrir que rien n'a vraiment changé, sauf qu'on était dupé. J'aimais bien Jospin, j'y voyais un caractère, une vertu, pas un produit de communication conçu par Fouks et Séguéla (« les trois mots clés du moment sont vérité, authenticité et respect », Séguéla, p. 145). Écrit en 1999, avant même de connaître le désastre électoral de 2002, Desportes et Mauduit analysent cet échec de la gauche de gouvernement, avec une sincère sympathie pour ses acteurs. Le constat est toujours le même, et s'empire, l'État ne peut rien et s'offre en spectacle pour cacher la financiarisation de l'économie et les progrès de la misère.

« Ma volonté d'agir pour la remise en ordre du système monétaire international [et] la création d'un fonds de stabilisation des changes abondé par la taxation des mouvements de capitaux » (Jospin, 1995-04-14, p. 90)

Le quinquennat Jospin avait commencé sur un malentendu, une dissolution de l'Assemblée Nationale (21 avril 1997), par un président de la République de droite, enlisé dans les conflits sociaux. Il cherchait un nouveau souffle politique, il a été renvoyé à la cohabitation avec la « gauche plurielle ». La période a laissé un souvenir de croissance économique et de victoire (1998, coupe du monde de Football), mais lorsque l'on reprend les mesures votées, la réalité est plus mitigée. France Telecom, Gan, Thomson, CIC, CNP, Crédit Lyonnais, Air France, Eramet, ASF, aucun gouvernement n'aura mené autant de privatisations. Ces gages donnés au capital ont permis de faire accepter quelques lois sociales : la CMU (couverture maladie universelle), les emplois-jeunes, les 35 heures.

En 1988, Mitterrand était dans le « ni-ni » [ni privatisation, ni nationalisation], il pouvait faire croire qu'il était en mesure de refuser. Jospin, lui, inaugure le nouvel âge de la réforme avec un « et-et » [et privatisation, et lois sociales, un « en même temps » avant l'heure] (p. 235)

Jospin n'a pas abusé des lois sociétales qui distraient l'opinion du pillage économique, à part le PACS (union civile, alternative au mariage pour deux personnes de même sexe). François Hollande n'ayant plus rien à vendre, et venant après l'aggravation de la dette publique pour sauver les banques de la crise de 2008, ce fut un festival d'agitations sans coût : le mariage pour tous, la déchéance de nationalité, les attentats, des guerres. Des militants nous chantent encore les grandes conquêtes de la gauche, les congés payés, la peine de mort, le mariage pour tous, mais c'est pour cacher les lois qui coûte, le CICE ou les lois Macron. D'autres avaient compris dès 2002, ils ont adhéré au Front de gauche, je n'en étais pas, désormais je le regrette.

En 1984, le patronat, emmené par Yvon Gattaz, conduit une campagne, fidèle à ses habitudes, contre le code du travail, et assure que si celui-ci est assoupli, la France s'en portera mieux. Il défend en particulier l'idée de créer ce qu'il appelle des « ENCAs » : Emplois Nouveaux à Contrainte Allégée. (p. 143)

Déjà en 1984, le patronat avait son projet, avec un humour et un cynisme que les communicants ne permettraient plus. Trop de commandes à Noël ? Un petit ENCA. L'atelier à ranger ? Trouvons un ENCA. Et ENCA de grève ? Allégeons les contraintes, soyez libérés de vos contrats de travail ! Cette généalogie Gattaz, du père Yvon au fils Pierre, illustre bien la cohérence de classe du patronat. Les gouvernements de gauche ont bien servi leurs intérêts. L'espoir d'une alternative politique étant désormais bouché, le chantage au retour de la droite, voire du FN, permet de mieux faire passer toutes les lois travail. Le résultat du rapport de force entre actionnaires et salariés se calcule maintenant en suicides au travail, et en baisse de la productivité. Quel salarié a envie de se défoncer pour être viré ? Alors les industries sont délocalisées, à la recherche de misères plus flexibles.

« Laissons vivre les initiatives, faisons un peu éclater les carcans de notre société qui bloque les énergies » (1997-09-15, Martine Aubry, p. 182) L'ode à la croissance plus riche en emploi, reprise par certains à gauche, consiste en une ode au travail... précaire ! (p. 169) Comme les autres, Martine Aubry aura davantage subi les dérèglements du marché du travail, qu'elles ne les aura organisés et dépassés. (p. 179)

Il y a 20 ans, on pouvait déjà tirer la conclusion que le PS, cette gauche de gouvernement, est un ensemble de fonctionnaires ayant fait les mêmes écoles que le grand patronat. Ils en partagent la culture, et ne s'en distinguent que par la revendication de bonnes intentions. En gros, le PS pense comme la droite, mais avec de la culpabilité. Cette machine électorale avait commencé à perdre toute assise populaire et fonctionnait comme un décalque de la pyramide méritocratique. Pour les mal nés et mal diplômés, le dernier qui a essayé d'être en haut s'appelait Bérégovoy, on lui a fait faire le sale travail, il s'est suicidé en 1993.

[En 1997, Strauss-Kahn proposait de défiscaliser les stocks-options] à l'heure de la mondialisation et de la construction européenne, une bataille est engagée pour la localisation des sièges sociaux des grandes firmes européennes. Si la France se refuse à offrir aux cadres de haut niveau des groupes concernés une fiscalité avantageuse, ces sociétés s'installeront ailleurs. (p. 74)

Strauss-Kahn a peut-être été le magicien de ce gouvernement Jospin. Quand ses turpitudes n'était pas encore publiques, on disait pudiquement de lui : « l'homme est ainsi, il aime plaire » (p. 124). Il a su trouver les astuces de langage qui calmaient les consciences de gauche, en leur donnant l'enthousiasme de contribuer aux intérêts du capitalisme : « La gauche est pour la production, pour les nouvelles technologies, pour le capital-risque, tandis que la droite est pour la rente. » (Strauss-Kahn, 1997-09, p. 125). Cette escroquerie pouvait déjà se voir à l'époque, la bulle Internet montrait bien que les technologies servaient surtout à accélérer la concentration financière. La pirouette idéologique étant maintenant reprise par Macron, le PS n'a plus aucune chance d'être un jour admis au pouvoir.

« la machine permet des gains énormes de productivité dont l'Homme doit bénéficier » (plate-forme PS 1997, p. 159)

Le fantasme du progrès technologique est le vice à l'origine du PS, dont il n'arrive toujours pas à sortir. Hamon en est un nouvel avatar. Il vante les marges que dégageront un jour les robots pour financer un revenu universel, ce qui attachera toujours plus la dignité des individus à la croissance du marché. Il ne lui reste malheureusement plus rien à vendre au marché pour que son revenu lui soit provisoirement concédé, comme les 35 heures de son mentor Martine Aubry. Le PS manque d'une réflexion sérieuse sur les technologies, faute d'ingénieur ou de scientifiques dans les hauts rangs. Il suffit de se souvenir de Claude Allègre, ministre de Jospin, géochimiste et climato-sceptique improvisé.

« Oui à l'économie de marché, non à la société de marché » (1998-07-23, Jospin, p. 241)

Et si les technologies n'étaient pas faîtes pour l'Humain ? La machine ne sait faire que quelques types de tâches, parfois fort utiles, mais la majorité de nos besoins ne sont pas automatisables. Ils sont pourtant sommés d'être aussi rentables que la distribution automatique de publicités sur Internet. Les tablettes et les téléphones sont en train de ravager les cerveaux des jeunes enfants, jamais les GAFAMs ne paieront pour le mal fait. Les prophètes de la Startup Nation sont trop bien formés pour être des imbéciles, ce sont des salopards qui vendent leurs peuples aux firmes, mais se gardent bien d'y exposer leurs enfants. Dans les bonnes classes, on mange bio et on lit des livres.

Ils parlent « à gauche » pour mieux agir « à droite » (p. 248)

Pour l'instant, la guerre économique ne peut pas être ouverte, pas d'opportunités électorales, on résiste  en souterrain. Objection de croissance, piratage et sabotage, rejoignez toutes les bandes avec qui vous vous amusez, mais surtout, protégeons nos corps et nos esprits. Nuance et lucidité.

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