Retraites, c’est la lutte finale, contre… les syndicats ?

Qu’est-ce qu’un moment historique ? Un point à partir duquel il y a un avant et un après. Il y a toujours des petits après, même un match de foot peut être “historique”. Avec cette grève contre les retraites à points, le gouvernement pense en finir définitivement avec les syndicats. Ils ont probablement raison, mais tant pis pour eux, parce qu’il vont réveiller des monstres.

Romaric Godin vient de signer un excellent article sur les régimes spéciaux, qui donne la perspective de cet héritage sur le dernier siècle.  Les salariés français ne sont pas jaloux des retraités de la SNCF, de la RATP ou d’EDF-GDF ; ils ont longtemps cru que leur statut n’était pas un privilège, mais un horizon pour tous. Depuis les années 1990, les gouvernements occidentaux ont voulu se venger des années 1960, ils ont réussi à détruire le salariat. C’est évident désormais dans tous les chiffres économiques, les profits boursiers explosent, il n’y a pas d’inflation sur les marchandises parce que les salaires n’augmentent pas, et donc il n’y a pas d’investissement dans la production, parce que cela coûte moins cher d’exploiter des gens que d’innover. L’augmentation régulière de la puissance informatique entretient encore l’illusion d’un progrès technologique, mais à part les smartphones, tout le monde voit bien que son quotidien s’use, s’érode, tandis que les catastrophes climatiques s’annoncent. Le système salariats-syndicats-partis et démocratie, oui, la démocratie aussi, malheureusement, s’effondre comme en son temps le bloc soviétique.

La retraite à points dépossède définitivement les syndicats de la gestion des caisses, ils ne peuvent déjà plus rien sur la santé ou le chômage. La place des salariés étant toujours plus minoritaire dans les conseils d’administration, même en Allemagne, les syndicats ne cogèrent plus rien. La posture de la CFDT, qui se dit responsable, relève du clientélisme psychologique avec des métiers moins agressifs que dans l’industrie, pour placer plus d’avaleurs de couleuvres aux postes de « gestion paritaire » qui resteraient. Des commentateurs se sont inquiétés du discours de M. Philippe hier (2019-12-11), par ailleurs premier ministre, qui aurait fait l’erreur de fâcher la CFDT. Il vaut toujours mieux prendre l’adversaire pour plus intelligent que soi. Si cette provocation est volontaire, à quoi sert-elle ?

Les gouvernements précédents ont toujours cherché à briser le front syndical en vendant des avantages aux plus accommodants, mais en conséquence, cela justifiait l’existence des syndicats comme partenaires sociaux. Le gouvernement actuel a décidé de ne plus se plier à cette comédie. Pour lui, les seuls décideurs légitimes sont eux-mêmes, les représentants élus par un scrutin médiatique et national. Les représentants syndicaux sont eux aussi des élus, parfois bien plus légitimes car au service de leurs collègues dans les entreprises, mais ils proviennent d’une démocratie organique, qui organise le peuple. Cette démocratie réelle est justement l’ennemi de ce régime qui ne veut  plus de citoyens, mais des consommateurs individualisés en guerre les uns contre les autres. Pour eux, il ne reste que quelques poches de citoyens organisés qui peuvent encore bloquer le pays, notamment les transports, le grève actuelle est selon eux la dernière, plus aucune ne pourra gagner quelque chose pour tous.

Le but de ce gouvernement est d’exciter le dernier combat, que les troupes perdent le plus possible d’argent sans rien gagner, que l’idée même d’une lutte solidaire soit définitivement oubliée, comme après Thatcher. Ils veulent imposer l’idée que le CNR, que la société des « jours heureux », c’est fini. Nous ne vivrons pas de jours meilleurs dans le système actuel de la marchandise, par lequel la finance concède encore un peu de salaires, nous allons vers une société de domestiques. Certains auront assez, et d’autres seront prêts à tout, ils veulent notre résignation à accepter le monde qui les arrange. Mais à vouloir tout gouverner tout seul, le gouvernement ne gouvernera plus rien, car le monde réel va se réfugier hors de son contrôle. Ne voyant aucune promesse de libération dans le Service du Travail  Obligatoire, les gens vont passer au maquis, et se débrouiller dans les recoins de l’économie. Il fallait un Gorbatchev de l’économie de marché, pour vivre mieux avec moins, nous avons le petit roi des exilés fiscaux qui vend le pays au parti de l’étranger. Tant pis pour lui, arrivera ce qui arrivera.

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