Le Média, première impression

Les journalistes ont un avis professionnel sur ce premier 20h du Média, «pas original, on dirait un 20h, en pauvre». Comment ne pas voir l'étrangeté de l'expérience ? En effet, c'est le 20h, en pauvre. Rien que la première image est étrange, que des femmes.

Le Média, 2018-01-15, image d'ouverure. Le Média, 2018-01-15, image d'ouverure.

Le journal télévisé insupporte de nombreux citoyens depuis des années, surtout celui payé par les impôts. C'est un spectacle qui se prend pour la vérité, alors que sa vérité, c'est le spectacle. Ce n'est pas une conspiration concertée mais le produit mécanique de la publicité avant et après le journal, il fabrique de l'audience. L'effet de réel fait partie du plaisir du spectacle, comme un roman touche plus quand on dit que c'est une histoire vraie. C'est donc une histoire, celle que le public veut entendre, pas la réalité.

Une parodie de magazine féminin

Et ce Média ? Les lecteurs de Mediapart sont supposés plutôt sympathisants. Personnellement, j'y allais pour être déçu, et j'ai été surpris. Normalement, quand on voit un dispositif médiatique de 3 femmes qui papotent, elles vont nous parler potins de vedettes, mode et conso, ou santé des enfants. Le décalage de la bande son est très étrange, c'est une parodie de magazine féminin. Au lieu d'entendre des personnes se marchandiser volontairement, c'est le journal, un vrai journal, avec même une actualité beaucoup plus réelle que sur les autres chaînes, par exemple, sur la situation salariale des femmes.

L'analyse de la situation en Iran est autre exemple de comique décalé. Des journalistes ont reproché le manque de reportage, de correspondant français essoufflé dans les manifestations. À la place, un libanais parle de son balcon, il est juste informé et concerné, il explique bien. La géopolitique n'est pas pour lui une distraction intellectuelle, car si l'Iran tousse, le Liban crache. Il ne raconte pas la belle histoire du printemps de la démocratie.

Ne cachons tout de même pas les problèmes techniques au lancement qui posent une question de fond. Beaucoup n'ont pu accéder à ce journal que par YouTube ou facebook. L'indépendance médiatique aurait-elle besoin de firmes américaines puissantes pour s'exprimer ?

L'égalité n'est pas écologique, l'écologie est organique

Internet est un réseau point à point entre machines, l'architecture commence à souffrir quand trop de points veulent se connecter à un seul. Le site du média n'a pas supporté. On les comprend, on ne dimensionne pas une infrastructure pour le pic de premier jour. La diffusion trouvera son rythme mais pose tout de même un problème technique et écologique. Pourquoi faut-il donner une copie de la vidéo à chaque personne qui la demande ? N'y aurait-il pas moyen d'économiser la bande passante et l'électricité ?

La résilience est aussi une question d'indépendance, la neutralité du net étant menacée. Les opérateurs ne cessent de raconter le bonheur de la voiture autonome et de la télé-médecine, pour vous dire derrière que ces usages devront avoir un accès prioritaire à Internet. Ce qui coûte, c'est l'instantané. Avec un réseau de réplication en arbre (le Média donne à 10, qui donnent à 10, etc,), la diffusion serait beaucoup plus robuste, juste un peu plus lente. Ce journal en léger différé, avec image basse qualité et le son peut-être haché, c'est une esthétique, c'est une politique.

Le média est le message, média pauvre, pauvreté

L'invité de la fin, Bruno Gaccio, donne la clé. Pour les générations moins jeunes, c'est l'âme des guignols de l'info, ces marionnettes qui parodiaient le journal pour faire rire et parfois réfléchir sur l'actualité. En 25 ans, la parodie ne fait plus rire parce que c'est le journal qui est devenu une parodie. Il suffit que le Média reprennent les mêmes codes, avec moins de moyens et plus de sérieux, pour que les autres 20h sonnent faux. L'ironie méprisante de journalistes y cherchant du populisme mélenchiste a encore une fois de plus manqué ce qui s'est passé. Ce n'est pas original, c'est pauvre, et donc cela peut être durable (à la condition que ça prenne).

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