Philosophie de Lille, l’espace

On dit que les étrangers ne pensent pas comme nous, mais est-on bien capable de savoir ce qu’on pense soi-même ? Cette série de billets va essayer de chercher ce que pourrait être une philosophie de Lille, en partant des réalités les plus matérielles. Pour commencer, l’espace.

Bien des auteurs ont glosé sur l’esprit français, qui est certainement différent de l’allemand, de l’espagnol, et de tous nos voisins, mais qui est, pour un provincial, surtout parisien. Je suis lillois, je me lance dans l’entreprise de dégager une philosophie de ma ville. C’est un genre de psychanalyse pour retrouver un inconscient social. J’en retiendrais quelques explications de ma mentalité, mais il importe surtout de dégager une méthode qui puisse être empruntée pour Genève, une plage, ou la Margeride. L’intention n’est pas du tout chauvine, il s’agit plutôt de rendre le monde plus unique, plus rare, et donc plus précieux, partout et pour chacun.

Afin de ne pas se laisser aller à ses première impressions, il faut se donner un plan, une grille, pour mettre le portrait au carreau. Kant avait une intention encyclopédique, il explore la plupart des chapitres de ce qui a pu s’appeler philosophie. On aurait pu prendre Aristote, Spinoza, ou Heidegger, l’essentiel est de suivre un guide qui impose ses questions. Je vais donc essayer de relire les trois critiques, de la raison pure, de la raison pratique, et du jugement, en demandant à Lille ce qu’elle en penserait. Le plan de l’enquête n’est pas encore bien tracé, il faut savoir bifurquer quand une route est bouchée. Pour l’instant, les billets planifiés concerneront dans l’ordre : l’espace, le temps, les concepts, le jugement. Commencer par les notions les plus abstraites permet de s’appuyer sur des définitions plus fermes avant d’aborder la morale, l’esthétique ou la religion.

L’espace, forme a priori de la perception

Selon Kant, l’espace est comme le temps, une forme a priori de la perception. En un paragraphe, il isole une intuition pure, indépendante de toute réflexion de l’intelligence, et abstraction faite de toute sensation, dont espace et temps serait les formes. Ces aspects les plus métaphysiques sont à l’origine du questionnement de Kant, ils sont ici un horizon, si jamais le texte arrive jusque là. Commençons plutôt par comprendre ce que Kant dit de l’espace pour déterminer si cela permet de caractériser Lille.

La définition kantienne de l’espace commence par celle du temps. Le temps serait le sens interne par lequel l’esprit prend conscience de lui-même et de ses différents états, et donc, de sa perception du monde. Ainsi pour les enfants, le temps dure plus longtemps, un mois représente plus de temps relativement à leur vie déjà écoulée, ils s’étonnent d’une foule de détails neufs pour eux dont les récurrences n’attirent plus notre attention. Si nous étions immortels, il est probable qu’avec le temps, nous remarquerions de moins en moins la succession des jours, des années, pour devenir des consciences géologiques, uniquement sensibles au changement climatique, ou à la rotation de la galaxie, sans plus d’intérêt pour l’agitation humaine que pour notre flore intestinale. Cette définition du temps comme intuition interne de la conscience produit un symétrique, une intuition pure externe, nécessaire à la conscience que nous avons de n’être pas le monde : l’espace.

L’espace kantien est donc la forme de l’intuition pure externe. Retenons cette définition. L’espace serait le moyen par lequel il y a un monde pour nous. Même coupé du monde, ou en tous cas de sa perception, comme dans le rêve, les choses peuvent se déformer mais ne se pénètrent pas les unes les autres comme il se pourrait en théorie puisque les atomes dont tout est fait sont séparés par du vide. On peut fabriquer l’idée d’un passe-muraille, mais tout dans notre corps et sa mémoire s’oppose à le sentir. Il y a de l’air, en tous cas un fluide entre des solides, une différence de densité entre les corps, l’espace me sépare comme une chose distincte des autres.

Cependant, l’espace dont parle Kant dans la Critique de la raison pure (1781-87) en reste à une géométrie de son temps, euclidienne, avec exactement trois dimensions homogènes. Aucune conscience sur terre ne vit dans un tel espace. Même un oiseau, ou un poisson, qui évoluent assez librement en trois dimensions, sont soumis à la pesanteur. Le repère de leurs mouvements ne peut pas être tourné librement dans tous les sens. Pour les terriens, il y a toujours une verticale. Par ailleurs, il est possible de développer théoriquement des géométries avec bien plus de 3 dimensions. Le concept kantien de l’espace comme contact mental avec le monde reste viable, par contre, il y a probablement plus d’une géométrie.

Géométrie de Lille–Roubaix–Tourcoing, circuler

Tous les lieux sont en partie faits de ceux qui les habitent, et particulièrement l’Europe, dont presque toute la terre a été travaillée. Aussi la géométrie d’un lieu est toujours une discussion millénaire entre un support géographique et ses habitants. Les lieux influencent les humains qui les façonnent. Ainsi l’agglomération lilloise est un produit historique et culturel qui parle de ses habitants, et en oriente la sensibilité.

L’humain ne vit pas plus dans les eaux, les airs, que dans les arbres, c’est un animal qui marche, fondé sur un sol. Toutes les dimensions de notre géométrie ne sont pas égales, notre plan principal est la terre, parfois plissée par du relief, ou découpée par une mer, mais toujours, un sol. Une ville mont, comme Rodez par exemple, s’impose comme un piton sur la plaine avec la cathédrale à son sommet. Chacun sait s’il est de la ville haute, du flanc nord qui voit peu le soleil, ou de la ville basse près de la gare ; les places ne sont pas égales et hiérarchisent. Mais l’espace lillois est une plaine, beaucoup plus égale et très façonnée par le travail.

Même dans le cadre d’une géométrie plane, il y a plus d’une manière de situer un point. Ainsi pour la banlieue parisienne, le repère cartésien des carreaux de la carte est beaucoup moins significatif qu’une géométrie radiale qui place chacun selon sa distance au centre et son angle relatif au nord, comme les rayons d’une roue. Quand on habite le long d’un fleuve, même très sinueux, ou proche d’un gros axe de circulation, les routes consistent principalement à rejoindre une ligne et à la quitter, l’espace est une arête de poisson. Rare sont les lieux qui sont véritablement des surfaces, l’agglomération lilloise en est un.

Sauveterre-de-Rouergue, une bastide médiévale Sauveterre-de-Rouergue, une bastide médiévale

En plaine, les romains fondaient leur villes autour d’une croix orientée par les points cardinaux, dirigeant les routes et les remparts. Chicago a progressé à l’ouest de la côte nord-sud du lac Michigan, de part et d’autre d’une rivière coulant d’ouest en est, selon une grille de voies découpant des quartiers carrés. Il suffit de lire le numéro d’une rue pour évaluer la distance qui la sépare du centre. Cette tentation orthogonale existait déjà au Moyen-Âge. Ainsi les bastides gasconnes étaient bâties autour d’une place de marché, et 9 quartiers autour. La métropole lilloise n’est pas contrainte par le relief, mais elle ne s’est pas du tout agglomérée selon l’ordre de l’équerre.

Roubaix vers 1850, carte d’état-major Roubaix vers 1850, carte d’état-major

La plaine aurait permis de tracer des routes droites et des cités au cordeau, mais aucun pouvoir ne fut assez fort pour imposer son ordre à une population toujours déjà là, depuis le néolithique. L’agglomération lilloise est une conurbation au sens strict, polycentrique, associant les villes historiques de Lille, Roubaix, Tourcoing, ainsi que tous les villages interstitiels. Ce plan de Roubaix vers 1850 , avant le boom industriel, montre bien comment la ville se développe sur un enchevêtrement de chemins, le long  d’un parcellaire agricole imbriqué. La ville est poussée par une croissance séculaire de la population, tant par la natalité que l’immigration. L’espace n’est jamais vide et se remplit.

Lille, 2020, le périphérique Lille, 2020, le périphérique

Comme beaucoup de villes en France, Lille a été contenue par des fortifications. La citadelle Vauban marque encore le plan de son étoile, les autres murs sont devenus des boulevards et un périphérique. La rationalité militaire, ferroviaire, ou automobile, n’a pas abouti à une patate comme Paris, ou un rectangle comme Carcassonne, mais à un triangle, avec des grands axes qui se coupent à différents angles. Qui circule beaucoup dans la ville a cette sensation de ne jamais savoir s’il a pris la meilleure route. On ne s’y perd pas comme dans le labyrinthe médiéval de Montpellier, mais tourner n’amène jamais exactement où l’on s’attend. Ce n’est pas vraiment à droite, pas complètement à gauche, il faut maintenir en tête une sorte de balance des angles positifs et négatifs pour arriver à peu près où l’on veut. C’est une géométrie de l’angle, et du biais.

Agglomération lilloise, tourné de 60° vers l’est, vue satellite avec surlignage de la densité urbaine et du réseau routier Agglomération lilloise, tourné de 60° vers l’est, vue satellite avec surlignage de la densité urbaine et du réseau routier

Entre les villes historiques, l’agglomération est sillonnée de routes et de rocades. Le chemin du travail est bien sûr encombré, mais chacun a son itinéraire, et souvent ses raccourcis. On peut vivre une vie en allant à Villeneuve d’Ascq pour le travail par une route, et à Roubaix pour la famille par une autre, sans se rendre compte que les villes se touchent. Toutes ces voitures conduites par les panneaux et maintenant le GPS suivent leurs lignes sans avoir l’image complète de la surface en tête. On se croise, en sachant n’être qu’un morceau du réseau, plus ou moins périphérique, mais avec assez de centres pour ne jamais se sentir à l’extérieur de tout.

La préfecture n’est pas posée au centre d’un département vide, elle est entourée d’autres bandes urbaines, le bassin minier, les 3 ports de la côte, les villes belges, tout le tissu de l’Europe du nord. Elle est dite capitale des Flandres, pourtant le diocèse est resté partagé entre les évêchés de Tournai, Thérouanne, Arras et Ypres, jusque 1913. Lille n’a pas eu d’université avant la IIIe république, les plus proches étaient Louvain (1425) et Douai (1559). Disputée entre la Bourgogne, les Pays-Bas espagnol, la France, le polycentrisme est fractal, à tous les niveaux.

Lille, voies ferrées principales Lille, voies ferrées principales

Lille émerge d’une plaine humide et marécageuse par endroits, avec un parcellaire agricole très imbriqué. L’histoire naturelle de la géologie impose peu de contraintes, à part le cours de quelques rivières canalisées dès le Moyen-Âge. L’agglomération lilloise est moins une géométrie des surfaces, toujours coupées par une autoroute ou une voie ferrée, qu’un réseau ; c’est un graphe désorienté de nœuds diversement hiérarchisés, dont les arrêtes sont droites et forment des angles variés.

Ces lignes qui bifurquent forment des esprits pour lesquels il n’y a pas qu’une seule voie droite, il y a toujours des biais. On ne peut pas couper à travers champs, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un ; mais il n’est pas non plus nécessaire d’attendre un tunnel ou un viaduc pour éviter les lacets d’un détour. Chacun peut bien finir par trouver son chemin. Cette géométrie de la volonté sait qu’elle n’est pas toute seule née sur un désert mathématique, le monde est déjà bien rempli, mais toujours avec assez de vides pour garder le jeu nécessaire à des libertés.

Géométrie, un cas particulier de la topologie

Pour les mathématiques actuelles, la géométrie serait un cas particulier de la topologie. L’espace euclidien suppose la conservation des distances, les points qui le compose ont les propriétés de la droite des nombres réels : continu, uniforme, infini… Or, on peut concevoir des objets géométriques qui conservent certaines propriétés mathématiques même s’ils sont déformés. Quand une ficelle fait des nœuds, on peut la retourner dans tous les sens et tirer des bouts au hasard, le nœud reste, tant qu’on ne l’a pas défait. Un nœud est un exemple typique d’objet topologique ou orientation et distances ne modifient pas certaines propriétés. Dans un nœud, la topologie s’intéresse à la continuité des points sur le fil, et sa rupture aux points de croisement.

Ces concepts permettent de construire des théories incroyablement abstraites, et c’est le travail des mathématiques d’élargir le répertoire des rationalités possibles, sans se soucier de l’application. Quand une science rencontre un nouveau problème dans le réel, elle peut ainsi trouver des outils qui fonctionnent, qui déduisent, pour modéliser son fait et en calculer des conclusions. Cependant, l’explosion actuelle des sciences, résultant de l’allongement généralisé des études, ne permet pas à grand monde de tout comprendre. Pour quelqu’un du commun, il ne s’agit pas de savoir démontrer les propriétés de l’ensemble des réels (niveau licence), mais de penser ce que l’on peut d’une théorie pour ne pas seulement l’appliquer dans le cadre d’une science, mais à la vie en général. Les grands penseurs savent saisir l’essentiel d’une théorie pour l’humain, les mauvais commentent des conséquences accidentelles, ou pire, collectionnent quelques anecdotes pour décorer leurs cours.

Suivre Kant permettra de montrer comment il ignore la topologie, comme la plupart d’entre nous, mais qu’il la touche par certains aspects, et donc, que cela vaut la peine d’essayer d’en comprendre un peu, même avec des conjectures beaucoup plus lâches qu’une chaîne mathématique. Cette conscience peut apporter une dimension supplémentaire à notre intuition de l’espace.

Pour Kant, la mathématique est la science de la grandeur pure, qui serait figure euclidienne dans notre intuition de l’espace, et unité d’une chose dans la perception spatio-temporelle. Les nombres se composent d’uns, est l’unité d’une chose ne se perçoit pas sans l’espace et le temps, car A ne peut pas être et A et B, en même temps et au même endroit. Il n’imagine pas que l’arithmétique puisse être produite par une géométrie, les concepts topologiques qu’ils touchent résultent pour lui de la collision de l’espace et du nombre, notamment lorsqu’il se demande si l’espace est infini, continu, indéfiniment divisible, ou composé d’éléments (atomisme).

Ainsi certains espaces topologiques ont des conséquences morales. Par exemple, l’atomisme d’Épicure le convainc que son corps ne durera pas et se dissoudra en molécules nutritives pour d’autres vivants, son âme n’est que la forme de ces molécules, et donc, mortelle. Il se moque de l’Enfer et du Jugement et prend son plaisir aujourd’hui. Pour qui croît que l’espace n’est pas composé de parties mais un mélange de substances plus ou moins denses, il se peut bien que notre âme soit comme un corps glorieux, un double très subtil de notre chair, qui reviendra à la résurrection libéré de sa masse, si on a été bien sages. La topologie d’un espace, la substance de ces points, n’est donc pas toujours une pure spéculation théorique.

L’espace lillois a-t-il une limite, est-il continu, ouvert, fermé ? Un meilleur mathématicien pourrait peut-être produire un objet parfaitement formel et en démontrer les propriétés, on va commencer par essayer de les toucher, de les sentir, avant de hiérarchiser ce qui serait axiome ou théorème.

Intérieurs lillois, habiter

La géométrie lilloise résulte d’une très forte densité urbaine au sol, avec moins de parcs ou de grands édifices que la plupart des villes d’Europe. Ce cadastre est produit par un urbanisme vernaculaire de maisons individuelles plutôt basses, qui se collent en îlots séparés par l’aménagement. L’espace extérieur résulte donc en partie de l’espace intérieur, de la distance sociale que les personnes tolèrent, de leur besoin d’espace privé, des relations de voisinage des points humains.

L’habitat rural des Flandres a été régulièrement rasé par les guerres et les invasions, il est précaire, de bois, de glaise, et de chaume ; rarement de pierres, la généralisation de la brique industrielle est récente. La campagne est spontanément semée de longères, éparses au milieu de leurs champs. Ces bâtiments se cachaient derrière des haies, se protégeaient par des buttes et des fossés, et se reliaient par des sous-terrains. Des laboureurs et des ordres religieux ont pu réunir des fermes fortifiée plus grandes autour d’une cour (Verlinghem, ferme dite à tort des templiers). Les cartes ne montrent pas de figure privilégiées d’agglomération, entre fermes éparses, village rue (Lomme, Ronchin), carrefour (Lezennes), autour d’une place (Marcq-en-Barœul), ou dans un enclos castral (Lannoy). Cette diversité est tout à fait différente de bien des régions de France, elle est permise par la densité.

France, la nuit, Nasa 2014-2015 France, la nuit, Nasa 2014-2015

Mais la région lilloise se caractérise surtout par le mouvement communal d’Europe du nord. Son fondement, si l’on en croit la coutume de Lille, est la mutuelle assistance que se promettent les bourgeois, un pacte d’amitié entre confrères (fraternité jurée), assurant à chacun une troupe dans les vengeances judiciaires (faides), ce droit nécessitant des institutions pour son financement et sa régulation. Cette classe sociale représentait environ un dixième de la population dans les murs, d’abord constituée de maître-artisans, de marchands, puis de négociants, et de plus en plus de nobles dits de robe avec la domination française (1667). Mais la socialité de la confrérie touche toutes les classes sociales, que ce soient pour les archers, les coulonneux, la fanfare, les majorettes, et bien sûr, le foot, du village au grand stade.

Jusqu’à la Révolution, un strict régime juridique distinguait la commune et la châtellenie ; la ville, franche de droits, et la campagne à l’entour qui payait initialement l’impôt au château. Les champs dépendirent d’abord directement du seigneur de Lille, puis payèrent à des receveurs pour le comte de Flandre, le duc de Bourgogne, et enfin des rois d’Espagne, puis de France ; suivant l’extension des unités politiques du dernier millénaire.

Le rapport entre la ville et la campagne n’a jamais été de pure domination, mais surtout de concurrence. Par exemple les bourgeois distribuaient de l’ouvrage textile dans les villages. Le poète lillois patoisant Brûle-Maison se moque et dénonce le broutteux de Tourcoing qui dans sa brou(e)tte ramène (brought) de la laine que sa femme peigne à la ferme, tandis que l’ouvrier dans les murs n’a pas de jardin et paye des taxes. Les villes, les faubourgs au pied des murs, et les bourgs, partageaient une même économie agricole et artisanale. La révolution industrielle n’a pas rompu mais densifié un tissu social millénaire, en urbanisant toute la conurbation.

L’architecture lilloise ne s’illustre pas par un style original, contrairement par exemple au gothique d’Île-de-France. Au contraire, ville frontière, les bâtiments s’inspirent de tous les foyers créatifs voisins. L’originalité de certains monuments résulte surtout d’un retard relatif et d’un éclectisme opportuniste. L’agglomération s’est ensuite couverte du béton armé de la Reconstruction et des HLM, bâtissant une ville française peu originale, à part l’habitat populaire en briques : la maison flamande, et la courée.

Lille, 1822, un îlot du quartier populaire Saint-Sauveur Lille, 1822, un îlot du quartier populaire Saint-Sauveur

Cet extrait du cadastre napoléonien de Lille (1822), pris dans le quartier alors populaire de Saint-Sauveur (rasé dans les années 1960), montre l’étroitresse des maisons en front à rue (rectangle grisé avec numéro). Elles ont commencé avec un jardin arrière, qui est devenu cour puis appentis, le bâti ne cesse de s’approfondir avec les décennies et l’agrandissement des familles. Cet allongement progressif est aussi pratiqué par les chaumières rurales, généralement large de 6 mètres, comme les poutres communes, chaque génération ajoutant ses travées.  Beaucoup de lillois connaissent ces maisons très profondes, éclairées maintenant par des verrières mais qui était alors très sombres, avec la salle de bains tout au bout, mal chauffée, datant des années 1950. Des propriétaires plus au large conservaient une venelle ou un bout de cour (numérotée en blanc) pour bâtir des petites maison à louer,  étroites, adossées au murs mitoyens : les courées.

« Je demandais à une femme de la rue du Bois-Saint-Sauveur : pourquoi n'ouvrez-vous pas les fenêtres ?elle m'a répondu : parce que les châssis sont pourris et qu'ils nous resteraient dans les mains. – J'ai insisté : vous ne les ouvrez donc jamais ? Jamais, monsieur ! »
Victor Hugo, 1851, Les caves de Lille, (rapport parlementaire)

Comme d’autres voyageurs, Victor Hugo s’est indigné de la misère ouvrière des pires quartiers de Lille, avec des familles maladives et rachitiques vivant dans des caves. Pourquoi s’entasser là ? Pire, Roubaix, Tourcoing, ou Marcq, ou La Madeleine, beaucoup de communes ouvrières ont imité cet habitat.

La misère de la ville a été supportée parce qu’elle était endémique dans les campagnes. Le médiéviste A. Derville cite l’enquête fiscale de 1449, déplorant déjà qu’un même feu pouvait être sous-loué par plusieurs ménages qui ne payaient pas l’impôt. De nombreux manouvriers vivaient dans des cabanes, avec leurs bras et leurs enfants pour seule richesse, équilibrant l’année avec le glanage, la charité, et le marais, seules terres inexploitées sans propriétaire. L’industrie lilloise n’a pas attendu que des nobles lancent la mode des enclosures pour jeter les indigents sur les chemins de la ville, ce pays n’a pas la coutume des communs, il a seulement des terres incultes. Le servage carolingien a très tôt disparu à la suite de la saignée viking, mais la terre, riche, limoneuse, accoucha vite d’une population nombreuse, libre, et parfois, très pauvre. La ville ne fabrique pas toute seule sa misère ouvrière, il lui faut des indigents ruraux.

La brique, souvent sur ossature de bois et couverte à l’intérieur de torchis, montait rarement au-delà de 2 étages étroits qui ne permettent pas de séparer des appartements. La maison imaginaire de la métropole est faîte de 3 pièces carrées empilées. En bas la cuisine, avec la cuisinière au charbon et de l’ouvrage, la pièce donne directement sur la rue ou la courée ; au-dessus, la chambre des enfants, et tout en haut, celle des parents, où les étrangers ne montent jamais. Les waters sont dans la cour, la cave est humide, rarement utilisable, à part pour le charbon, il n’y a pas de grenier. Les hommes sont dehors, au travail ou au café ; les femmes qui ne sont plus à l’usine, retenues par l’âge ou les grossesses, se rendent visite et médisent sur les absentes en buvant le café ; les enfants jouent dehors, peu importe le temps.

Chacun a son chez soi dès qu’il se marie, mais il reste proche de la famille qu’il va voir tous les dimanches, et il y a les voisins, mais ce n’est pas un village qui dure toute la vie, on change de travail, il y a des guerres, la population flotte, elle n’est pas attachée à une paroisse. Il est juste normal d’être sociable et d’aller chez les uns chez les autres. Les portes ne sont pas ouvertes ou fermées, elles sont toujours un peu entre les deux, mais les gens savent quand ils sont chez les autres, ils ne se servent pas dans le frigo comme dans les films américains, ils ne regardent pas dans les armoires, ils ne montent pas dans les chambres. Les points de l’espace social ne sont pas séparés de limites infranchissables mais de distances élastiques que plusieurs générations ne suffisent pas à parcourir.

Pourtant, l’histoire n’a pas cessé d’imposer des frontières. Le barbare germanique s’est plus ou moins arrêté entre Lys et Deûle, flamand et français se mélangent dans les noms de villages, puis la France a définitivement imposé sa langue avec l’école. Les français sont régulièrement remontés, pour reprendre Tournai, ils ont voulu arrêter les fleuves qui coulent vers la Belgique par une frontière diagonale de Dunkerque à l’Alsace. Les allemands ont voulu corriger cette géographie fautive en 1914 et 1940, rattachant Lille à Bruxelles. Les frontières varient, comme la laisse après la marée d’une invasion, mais la plaine reste.

L’espace lillois a pour atome un individu libre et mobile, mais toujours en molécule, composées d’individus eux aussi liés par ailleurs. Pas de lignages exclusivement par les pères, ou seulement par les mères, chaque mariage est un nœud de plus au filet des ancêtres. La texture topologique n’est pas gazeuse, où les molécules s’échaufferaient sous la pression ; elle n’est pas solide et dure comme des pierres qui se cognent ; elle est boueuse, inégalement visqueuse. L’espace est plus dense dans les centres, mais il n’a pas de limite, le monde entier pourrait être lillois, juste plus ou moins dilué. Les flamands, les polonais, les italiens, les maghrébins, tout le monde peut bien être d’ici s’il veut, et de toute façon, la terre nous mangera tous. Ici, on n’est pas poussières, on est boue.

Synthèse de l’espace et du temps : perception ou mouvement ?

La théorie kantienne propose une définition assez féconde de l’espace comme sens externe de l’esprit, au contact du monde. Son espace serait  mathématique, cependant les modèles sont désormais bien plus variés que la seule géométrie euclidienne à 3 dimensions. La diversité des espaces possibles autorise à construire des topologies différentes selon les tempéraments, les cultures, et pourquoi pas, les lieux.

L’espace selon Lille est plaine, à la fois plane, et pleine. Ce jeu de mot n’est pas un amusement oiseux mais une équivoque à l’origine étymologique du mot planus dans la langue médiévale. Ainsi par exemple, le plain-chant est un chant monophonique continu, sans ornement ni instrument, mais surtout, sans silences : plein. Un espace est plein lorsqu’il n’a plus de vides, lorsqu’il est uniforme, donc en un sens, plat. La plaine n’est pas un désert, mais un pays qui prospère sur la nature. Cette croissance a formé un paysage de ville éparse, dont les cellules vivent et meurent, avec toujours du champ, des friches, pour de nouveaux projets.

La plaine lilloise n’est pas menacée par une seule mer comme le polder de Dunkerque, ou les crues d’un grand fleuve, elle est spongieuse, toujours humide. Tournai–Thérouanne, Arras–Cassel, les voies romaines s’oublient, les pierres s’enfoncent ; ainsi la motte castrale a été rasée en 1848 pour donner du travail aux chômeurs, et on a construit une cathédrale sur l’ancien château ; le cours de la Deûle et les canaux urbains varient selon les siècles ; des quartiers sont démolis, les administrations déménagent ; la ville flotte au gré des aménagements. S’il y a un réseau de lignes aussi intriqué, c’est que les points de l’espace s’agglutinent aux routes, poussent les murs, débordent et circulent. L’espace lillois résulte de cette poussée démographique millénaire qu’il faut essayer d’ordonner selon des plans qui changent.

Cet espace est une forme de la perception, mais il n’est pas a priori, en tous cas pas inné, c’est une expérience qui s’apprend, en partie inconsciente, il imprègne. On sait désormais mieux que Kant que les bébés construisent progressivement leur espace avec leur corps. Lille, ou la vallée de la Diège, ou les plages des Landes, influencent la sensibilité de qui les habite. Un espace n’est pas indépendant du temps pour l’assimiler, c’est du temps sédimenté. J’y habite, il m’habite.

Cette première hypothèse semble construite, plausible, mais peut-être complètement fausse. Il importe peu, au fond, de croire tenir la vérité de son lieu, pourvu seulement que cela donne envie d’aller la chercher. À bientôt pour un prochain chapitre : le temps.

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