Congolexicomatisation présidentielle ; les fauves politiques, singes ou oiseaux ?

Divers candidats se déclarent pour les élections présidentielles françaises de 2022. Leurs mots s’enchaînent avec art, peuvent attraper des esprits, mais n’ont plus d’effets sur le réel. C’est une expérience linguistique, la magie, l’incantation animiste. Eddy Malou en a frappé le concept, et en a été frappé : la congolexicomatisation des élites. Il est un peu décalé, mais son cas est une leçon.

seka okangama panzi français oyoka nanute savant du congo EDDY MALU © HD Pro Kimbangu TV

Bonus, un petit conseil santé à la fin.

Eddy Malou fait partie de ces phénomènes internet dont on cherche à rire pour conniver, il est plus intéressant de l’écouter avec respect, c’est une expérience linguistique et politique. Son discours a un peu perdu pied et ne trouve plus très souvent de confirmation dans le réel, mais pas bien plus que Donald Trump, Lacan ou Heidegger. Il reflète quelques obsessions personnelles, par exemple sa vanité de savant mal reconnu, mais c’est aussi un reflet des problèmes de sa société. À chaque fois qu’on l’écoute, on ne peut qu’être touché par son bonheur de parler, son désir d’enseigner, et d’être utile au monde (contrairement aux ésotéristes perdus dans d’autres dimensions). Souhaitons lui d’être heureux, que son faible lien référentiel au réel lui suffise, et écoutons ce qu’il nous dit.

Si Eddy Malou est un phénomène Internet, c’est qu’il doit toucher un phénomène social. Il représente assez bien ces nouvelles masses instruites qui ne trouvent pas à employer ce qu’elles ont appris. L’autre jour au rayon fromage, j’ai été servi par une dame très sympathique et très drôle. « Vous savez, ici, je suis là pour m’amuser. En réalité, je suis économiste ». Il est très possible que cette dame ait obtenu un master en économie, et que de petits boulots en déceptions, il ne lui reste plus que le souvenir de ses études pour identité. Chacun aura croisé ce genre de personnes, j’ai même noté qu’en 20 ou 30 ans, le niveau de diplôme a augmenté, le vendeur de frites de ma jeunesse avait un bac+2 (BTS), maintenant il faut un bac+5 (master), beaucoup de thèses finissent à vendre des vêtements dans une boutique parisienne (en attendant, bien sûr, quoique de plus en plus longtemps). Eddy Malou semble avoir été jusqu’au lycée, il en a pris une empreinte assez forte qu’il a pu exercer en autodidacte dans une rare activité sociale, impressionner ses voisins par ses discours.

Pour un français métropolitain, on entend aussi qu’Eddy Malou est porté par une musique, un flot, que nous n’entendons plus vraiment dans notre parler. Ce sont toujours les étrangers qui ont un accent, or chacun a sa mélodie et son tempo, c’est le premier mouvement par lequel nous parlons. Ce congolais s’exprime dans un contexte multilingue où il est assez fréquent d’entendre des hommes politique mêler le français à d’autres langues, accompagnés de percussions, demandant des oh!, des viva! et des non! au public, avec une énergie qui tient du pasteur émotionnel. Le discours congolexicomatique nous étonne parce que toutes les ponctuations sont en français, qui est utilisé comme une langue savante relativement à d’autres parlers plus courants. C’est un miroir grossissant.

Dans son cours au collège de France sur le langage, le psychologue cognitif Stanislas Dehaene pose la singularité de l’espèce humaine, elle chante et signifie. Les singes ont comme nous des mots, des cris qui signifient, mais aucun n’a une syntaxe, les significations restent séparées et ne s’articulent pas en phrases et encore moins en récit. Les oiseaux, par contre, manifestent des compétences syntaxiques complexes, leur chant articule des motifs qui varient selon les populations, c’est une langue apprise, mais qui dit très peu du monde. Eddy Malou chante plus qu’il ne signifie, il cherche une sorte d’excitation où les mots s’enchaînent comme à se reproduire, il invente, c’est un enchanteur.

Le discours politique actuel est mieux préparé, ce n’est plus de l’artisanat mais une industrie, sa qualité dépend du nombre de conseillers en communication qu’un nom peut mobiliser, mais au fond, il n’a pas plus d’action sur le réel, et n’opère que sur les dupes. Le modèle du langage qui agit, c’est par exemple une équation mathématique qui permet d’envoyer une fusée, Eddy Malou l’a parfaitement compris qui mobilise régulièrement des mots mathématiques, quoique pas toujours exactement posés à bon escient. Nos politiques n’ont pas souvent l’air plus convaincants avec une courbe du chômage ou d’épidémie.

Le langage politique n’a d’effet que sur des électeurs, pour distribuer des primes aux policiers et à l’armée, le vrai pouvoir tient donc à ceux qui donnent l’argent, la banque centrale européenne. Cette impuissance explique que la politique ne peut plus être que cris de singes ou chants d’oiseaux. Il en résulte d’ailleurs une partition politique assez simple. Les singes ont des cris pour alerter des différents dangers, mais pas de discours cohérents pour résoudre les problèmes, il hurlent en agitant les bras devant un robinet qui coule, en attendant l’humain providentiel qui va le fermer, c’est les es-trêmes. Les oiseaux chanteurs ont une mélodie beaucoup plus rationnelle à entendre, ce sont les endormeurs progressistes qui racontent la fiction des publicités, Macron est actuellement ce bonimenteur de la République.

Mélenchon associe les deux traits, les cris du réel, le chant de la raison, son discours improvisé maîtrise la pneumatique de l’émotion, il soulève d’indignation pour porter à l’action vers l’avenir vague des jours heureux, mais il reste dans le monde imaginaire d’un soulèvement populaire derrière son nom ; il croit que son verbe pur agira sans cadres à tous les échelons de la société. Combien d’années lui reste-t-il pour les former ? Il croit probablement comme Macron, que partout se cachent des énergies qui n’attendent que sa parole pour être libérées, ces énergies sont plus magiques que physiques.

Et pour finir, un petit conseil santé (mentale), toujours écouter une demi-heure d’Eddy Malou avant d’affronter un discours politique. La congoleximatisation des lois du marché est une thérapie sceptique, elle déshabitue d’adhérer, et surtout, de se gonfler de l’air de ceux qui brassent du vent. D’ailleurs, lire ce texte après Eddy Malou est assez dissolvant, on n’y entend que le ronronnement à faute d’intonnatique où ne résonnassent plus les roulements du R. Ça manque, oui, ça manque, il faut des traits qui se goûte à retenir parce l’idée n’ébroue pas du son.

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