Macron est en guerre, vers “l’Étrange défaite” (relire Marc Bloch, 1940)

Relire “l’Étrange défaite” de Marc Bloch (1940), derrière la ligne Maginot du confinement, donne une triste impression de prophétie. Les sociétés persistent étrangement dans leurs défauts. Arrogance des chefs, mépris des réalités matérielles, initiative des subordonnés et dévouement malgré les règles, l’hôpital de 2020, c’est l’armée de 1940.

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Note du 1er avril, ce texte a manqué un aspect fondamental de Marc Bloch, la course de vitesse toujours perdue avec l’ennemi, vue dès le 12 mars par Christophe Bouillaud : Finalement Macron sera notre Gamelin.

L’armée française de 1939, après la victoire de 1918 et derrière sa ligne Maginot, était réputée comme la meilleure du monde, ce que les français croient encore de leur système de santé. Avec Macron 2017, la France allait enfin gagner la guerre d’il y a 40 ans, celle du néolibéralisme de Thatcher et Reagan (1980). Face au virus de 2020, la France court avec entrain vers sa Débâcle. La France de Pétain partage plus d’une structure sociale avec la France de Macron, dressant un sombre portrait d’avenir.

Marc Bloch est l’un des plus grand historiens du XXe siècle, c’est aussi un héros de 1914, mobilisé volontaire en 1939, juif, résistant, torturé et exécuté par la Gestapo en 1944. Avec toute son intelligence d’historien, il a rédigé ses mémoires d’officier pendant la Débâcle, l’Étrange défaite (écrit en 1940, publié en 1946). Toute une vie de chercheur consacrée au Moyen-Âge reprend le même instrument d’intelligence et d’imagination des sociétés pour comprendre objectivement une France qui s’effondre.

Avec le virus, nous allons traverser une crise similaire et mesurer l’effondrement de nos institutions, corrompues par des élites qui n’ont que la manigance et le mensonge pour toute intelligence. Elles vont profiter de la crise pour faire encore avancer leur projet de société. Pour se faire élire, Macron avait écrit Révolution (2016), il va en effet mener sa révolution nationale, comme Pétain et son monde. Il profite d’une France assignée à résidence, interdite de manifestation, pour abolir les 35h, sous prétexte de Covid19, mais sans date de péremption, car il aura besoin d’un Service du Travail Obligatoire (lSTO) dans une économie démolie.

Ce billet suivra le cours de quelques citations choisies de Marc Bloch pour montrer comment sa lucidité sur la France de 1940 a encore une triste actualité. Le parallèle n’est pas si étonnant. Nous ne sortons pas d’une guerre 1914-1918, mais nous partageons une même pyramides des âges. La France était alors gouvernée par ceux qui étaient trop vieux pour mourir à la guerre, la mort des jeunes ayant déprimé la natalité. L’Entre-deux-Guerres fut aussi une révolution des télécommunications, et de l’instruction, qui relativement au vécu de l’époque peuvent se comparer à la massification universitaire et à Internet.

L’armée de ce temps estimait, avant tout, les bons élèves (p. 25)
Les trop bons élèves, à vrai dire, restaient obstinément fidèles aux doctrines apprises. Ils tenaient malheureusement les postes les plus influents. (p. 142)
Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours ; une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’ex­halent l’École […] (p. 144)
Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. (p. 55)

Si la France de 1940 s’est donnée pour chef un vieillard représentatif de sa population, la jeunesse de notre président actuel semble au départ un paradoxe, mais Marc Bloch nous donne la clé. Outre que Macron est spécialement gérontophile, tant dans ses amours que ses affaires, il représente le seul moyen de réussir en France pour sa génération, il faut plaire aux boomers. Dans les entreprises, les administrations, ou l’université, il est frappant de remarquer la liberté de penser de ceux qui furent jeunes en 1968, comparée au conformisme de ceux qui suivent.

La démographie explique très facilement cette pression mentale. Les boomers sont arrivés dans un monde ouvert, en croissance économique, avec aucun effort à faire pour prendre les places. Ils purent rester libres d’esprit. Ils se sont attribué le mérite personnel d’une situation historique. Ils vivent plus longtemps qu’aucune génération dans l’histoire et continuent à tenir les places. Les générations qui suivent sont moins nombreuses, essuient la crise depuis 1974, ont été formées par des maîtres qui n’avaient pas lutté, auxquels il fallait plaire en leur ressemblant, pour avoir une place. Qui a exprimé du courage ou de l’indépendance d’esprit dans sa vie sait très bien qu’il a eu la carrière définitivement foutue. Les décideurs dans la force de l’âge ont été sélectionnés pour leur docilité, pas pour leurs capacités à faire face à des situations nouvelles.

Gâtés par la pratique des couloirs, nos chefs politiques croyaient s’informer quand ils ne faisaient que recueillir des potins au hasard des rencontres. Les Problèmes mondiaux comme les problèmes nationaux ne leur apparaissaient plus que sous l’angle des rivalités personnelles. Ce régime était donc faible. (p. 175)
Rien, précisément, ne trahit plus crûment la mollesse d’un gouvernement que sa capitulation devant les techniciens. (p. 175)

Il suffit d’observer les députés qui se disputent en ce moment sur la date de dépôt des listes pour le second tour des municipales, en pleine crise sanitaire du virus. Comme à son habitude, le gouvernement a parfaitement bien joué pour ridiculiser les oppositions. Il a volontairement mélanger des mesures sanitaires, sécuritaires, financières, et le casse-tête des élections municipales interrompues. Il savait que ce premier tour n’aurait pas de suite puisqu’il avait prévu les mesures de confinement (cf. François Cocq), mais en attendant, les oppositions se disputent, lamentablement, montrant leur incapacité à être aux responsabilités. Sans opposition crédible, il n’y a plus de démocratie électorale possible.

Gauche et droite d’avant 2017 veulent garder leurs résultats du 15 mars 2020 et procéder tout de suite aux alliances du second tour, même si le scrutin se déroule dans 3 mois. Les partis Internet (France Insoumise et En Marche!), qui ont eu de très mauvais résultats faute d’implantation locale, prêchent pour un ajournement sous prétexte d’union sacrée. Pendant que les partis discutent de leurs intérêts de boutique, car le nombre d’élus conditionne le financement et les élections sénatoriales, l’exécutif finit d’exécuter l’état social. Les entreprises sont toujours plus exonérées d’impôts et de cotisations, tandis qu’aucun ministre n’a proposé de payer les heures supplémentaires des soignants.

Pendant que les politiques s’occupent de leurs intérêts, la guerre contre le virus est laissée à la Science, c’est-à-dire aux mandarins poussés par la pyramide des âges. Les expérimentations médicales avaient ainsi failli exclure la chloroquine des tests, parce que c’est un médicament bon marché qui ne rapportera pas aux laboratoires européens, et qu’il est défendu par un outsider provincial, Didier Raoult. Comme le président Donald Trump défend désormais la chloroquine et Raoult, avec son intuition toute personnelle d’un protocole expérimental, ce médicament est maintenant ajouté aux tests. On ne sait pas encore si c’est le remède miracle, qui a pris la chloroquine contre le paludisme sait que ce médicament a beaucoup d’effets secondaires ; par contre, on sait que les élites médicales utilisent le coronavirus au profit des laboratoires.

Nos chefs ne se sont pas seulement laissé battre. Ils ont estimé très tôt naturel d’être battus. En déposant, avant l’heure, les armes, ils ont assuré le succès d’une faction. Quelques-uns cherchèrent, avant tout, dans le coup d’État, le moyen de masquer leur faute. (p. 186)

L’exécutif sait que la guerre est perdue, il est parfaitement informé de l’état du système de santé. Il met par exemple en scène l’engagement de l’armée, qui n’a pas assez de personnel pour remplir l’hôpital de campagne construit à Mulhouse. Jusque dans le détail, tout n’est que communication. Par exemple, les militaires ont l’habitude d’évacuer les blessés dans des Boeing, fournis par l’armée américaine. Pour les images, un Airbus a été sorti, afin de faire la publicité de la marque européenne. Nos militaires ne servent pas à défendre le pays mais à vendre nos armes, dont la France est le 3e exportateur mondial.

Ceux qui nous gouvernent préparent la suite, elle risque de ne pas être démocratique.

Pendant ce temps là, les soignants crient à la pénurie de masques et de désinfectant (gel hydroalcoolique). La désorganisation et l’impréparation d’un système étatique pourtant centralisé montre que l’État néolibéral a travaillé très activement, mais uniquement à sa propre disparition. Les guerres ne se gagnent pas avec un Airbus pour la télé, mais par l’équipement de chaque soldat.

On n’a pas assez travaillé, dans les fabrications de guerre ; on n’a pas fait assez d’avions, de moteurs ou de chars. (p. 154)
Ce matériel, certainement insuffisant, ne manquait cependant point autant qu’on l’a dit. Il manquait sur le front. Mais nous avions, à l’arrière, des chars immobilisés dans les magasins et des avions qui ne volèrent jamais. Les uns comme les autres, parfois, en pièces détachées. (p. 71)
Si nous n’avons pas eu assez de chars, d’avions ou de tracteurs, ce fut, avant tout, parce qu’on engloutit, dans le béton de la ligne Maginot. (p. 71)

La ligne Maginot, déjà, a été un grand projet industriel au profit des bétonneurs et autres Bouygues d’alors. Il permettait de flatter l’opinion en lui faisant croire qu’elle était protégée. Cette structure économique française s’explique par la concentration du capital à Paris, et la disparition de la petite industrie suite à la crise de 1930. Les godillots d’alors, les masques d’aujourd’hui, sont fabriqués par des petites entreprises locales qui sont beaucoup moins prestigieuses en bourse. Depuis 40 ans de néolibéralisme, l’État encourage la désindustrialisation globalisée, il y a des Airbus, mais pas de masques.

J’ai, à plusieurs reprises, constaté l’incapacité du commandement à calculer avec exactitude le temps qu’un ordre, lancé depuis un quartier général, met à atteindre, d’étape en étape, le point où il pourra être mis à exécution : à qui font défaut les yeux de l’esprit, les meilleurs mémentos n’apprendront jamais à mesurer le cheminement, voire les erreurs d’un agent de liaison sur des pistes boueuses. (p. 54)
[…] imperméables aux plus clairs enseignements de l’expérience (p. 62)
Toute la journée du 27 et la nuit suivante se passèrent, pour moi, à tenter d’obtenir une décision. Il n’y eut pas moins de quatre ordres et contre-ordres successifs. (p. 35)

Mais le néolibéralisme ne suffit pas à expliquer la défaite. D’autres pays nous étonnerons par leur résilience, parce qu’ils sont pragmatiques, concrets, et décentralisés. La France est conduite par des technocrates abstraits qui méprisent le réel. Ils n’ont pas ces yeux de l’esprit qui éclairent toute l’œuvre de Marc Bloch. Ainsi par exemple, l’historien savait lire le défrichement médiéval dans un parcellaire agricole en arête de poisson, ou un droit de l’héritage dans une campagne morcelée. Les têtes qui nous gouvernent ont été formées aux mêmes écoles qu’en 1940, c’est à désespérer.

Asile préféré des fils de notables, l’École des Sciences Politiques peuplait de ses élèves les ambassades, la Cour des Comptes, le Conseil d’État, l’Inspection des Finances. L’École Polytechnique, dont les bancs voient se nouer, pour la vie, les liens d’une si merveilleuse solidarité, ne fournissait pas seulement les états-majors de l’industrie ; elle ouvrait l’accès de ces carrières d’ingénieurs de l’État, où l’avancement obéit aux lois d’un automatisme quasi mécanique. Les Universités, par le moyen de tout un jeu de conseils et de comités, se cooptaient à peu près complètement elles-mêmes, non sans quelques dangers pour le renouvellement de la pensée, et offraient à leurs maîtres des garanties de permanence. (p. 176)

Mais les élites n’échouent pas seules. La presse est normalement un contre pouvoir qui dénonce et met au jour les vices du pouvoir, pour encourager à la vertu. La presse de 1914-18 avait sombré dans le déshonneur du bourrage de crânes, celle de 1940, comme les médias de 2020, sont essentiellement possédés par quelques financiers, le petit monde est entièrement tenu, et les personnes de bonne volonté, comme Marc Bloch le confesse, ont laissé l’arène politique pour s’occuper de leurs affaires.

Le plus grave était que la presse dite de pure information, que beaucoup de feuilles même, parmi celles qui affectaient d’obéir uniquement à des consignes d’ordre politique, servaient, en fait, des intérêts cachés, souvent sordides, et parfois, dans leur source, étrangers à notre pays. Sans doute, le bon sens populaire avait sa revanche. Il la prenait sous la forme d’une méfiance croissante envers toute propagande (p. 162)

Le peuple français en est donc au même point qu’en 1940, coupé de son initiative par la peur orchestrée, et il n’a que défiance pour les pouvoirs. Pour moi le Covid, c’est fait, je sors, je vais faire quelque chose.

L’inutilité, quand la nation se bat, est un sentiment insupportable. (p. 27) 

 

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