Mouvement social 2018, si “L'Insurrection qui vient” n'arrivait pas...

1968, 35% d'augmentation du SMIG. Tout a été avalé par l'inflation et la société de consommation, ce qui a changé est ailleurs. Mouvement social 2018, quelle conquête durable souhaiter ? Entre une abolition fort improbable du capitalisme, et la concession dérisoire du mot “incessible” dans la loi SNCF, chercher une ligne.

Simone Weil (1909-1943) fut une intellectuelle à l'usine durant les années 1930. Dans sa chair, elle a souffert le travail quotidien à la machine, les files d'attente aux bureaux d'embauche avec le ventre vide, les renvois sans explication, l'humiliation. Et puis 1936, embellie économique et socialistes au pouvoir, c'est la grève. Une grande penseuse de son temps, sans complexe d'instruction, a su simplement dire sa joie d'aller chanter avec ses copains dans une usine occupée. Elle précise bien, « mais pas l'Internationale, pas la Jeune Garde ; on chante des chansons, tout simplement, et c'est très bien ». Dans la Condition Ouvrière, elle analyse ensuite toute la difficulté de trouver des revendications plausibles qui peuvent changer la vie, en visant l'essentiel, qui n'est pas matériel.

Les militants ont, en ces jours, une terrible responsabilité. Nul ne sait comment les choses tourneront. Plusieurs catastrophes sont à craindre. Mais aucune crainte n'efface la joie de voir ceux qui toujours, par définition, courbent la tête, la redresser.
Simone Weil, La Condition ouvrière (1942), « La vie et la grève des ouvrières métallos (sur le tas) 10 juin 1936 »

Je ne suis pas aide-soignante en EHPAD, ou caissière d'hyper, ou femme de ménage, je suis excentrique à la lutte parce que je me débrouille, mais je sens bien le couvercle, ne serait-ce que pour mon fils. Aujourd'hui, au seuil du mouvement, on ne voit aucune issue positive. Si on perd, le gouvernement financier va nous serrer encore d'un cran, et soumettre toujours plus les gens par les chiffres. Si l'une ou l'autre des catégories gagne, par exemple la SNCF, la droite attend derrière pour diaboliser la chienlit : « La France est aujourd’hui coupée en deux. D’un côté la France qui travaille et qui paie ses impôts, de l’autre la France qui occupe et qui casse ». Il y a en effet une France qui occupe les médias, qui casse les droits sociaux et qui ne paie pas ses impôts, les riches, mais la droite prépare surtout un déferlement médiatique contre la catégorie qui aura le malheur d'obtenir un droit refusé aux autres.

La lutte n'est plus syndicale, elle est politique, elle doit aussi bien concerner l'éducation, le chômage, les retraités, toute la société. Avec sa fête à Macron le 5 mai 2018, Ruffin cherche la piqûre qui va crever la bulle de gaz du corps social. Quand on lui demande pour aller où, il ne sait pas, mais au moins pour ne pas s'ennuyer. C'est un bon début, mais quand il y aura du mouvement, il faut dès maintenant penser vers où l'orienter. Et pour viser juste, voyons les extrêmes.

L'Insurrection qui vient (2007) est signé d'un comité invisible, un coup de poing, comme La Société du Spectacle (Guy Debord, 1967). À 40 ans de distance, ces livres partagent un style purement affirmatif, sans démonstration ou notes de base de page, permettant d'aller plus vite à l'essentiel et de mieux voir les contrastes. Guy Debord emprunte un vocabulaire de philosophie allemande,  Hegel, Schopenhauer ou Marx, il oppose le capitalisme de marché au capitalisme bureaucratique (USA et URSS), il ramène toute l'activité sociale au spectacle de la marchandise, la publicité. L'insurrection n'a pas moins d'ambition intellectuelle mais abandonne la mécanique hegelo-marxiste, pour retrouver une langue française très classique, différence sensible dès la première phrase.

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. (1968, La Société du Spectacle)
Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus. (2007, L'Insurrection qui vient)

Toutefois, cette différence de vocabulaire et de syntaxe poursuit un même souhait de style définitif, sans je, et sans humour. On retiendra que le français n'a plus besoin d'imiter les mauvaises traductions de philosophie allemande pour retrouver l'universel. C'est une leçon politique majeure, la tradition classique devient une inspiration révolutionnaire, contre le narcissisme post-moderne. La bourgeoisie des années 1960 était instruite depuis le XIXe siècle dans les auteurs idéalisés du XVIIe s. Pour les critiquer, les intellectuels bohème inventaient une langue artificielle de Sorbonne, à base de concepts théoriques et d'une phrase empruntée à la théologie latine, mais qui les éloignaient du naturel populaire. Aujourd'hui, l'oligarchie au pouvoir méprise ouvertement La Princesse de Clèves et la culture, parle avec des acronymes et des mots clés anglais, nous laissant un trésor de clarté et d'élégance. Blaise Pascal est avec nous.

Debord n'a pas les pieds sur la terre écologique, il ne voit pas que le Spectacle de la Marchandise repose sur un gouffre : l'épuisement du pétrole ou le réchauffement de la planète. L'Insurrection part de la réalité écologique, qui explique que la pression ne cessera pas d'augmenter, il n'y a aucun paradis à attendre, et ce qu'on nous laisse ne vaut rien. Il en résulte que (pour eux) l'insurrection est la seule issue collective, afin d'établir des communes autonomes et suffisantes.

Debord et l'Insurrection sont des lectures stimulantes parce que ce ne sont pas des spéculations gratuites mais l'expression de modes de vie réels. Les situationnistes sont restés des révolutionnaires professionnels sur toutes les manifestations parisiennes après 1968. Si la rumeur est vraie, Julien Coupat (1974-...) du groupe de Tarnac serait l'auteur de l'Insurrection. Son récent procès et sa vie communautaire dans un village du plateau de mille-vaches montre une adéquation complète de la vie avec la pensée.

Mais la pensée de l'Insurrection ne colle pas à la vie. Ces gens sont sectaires et pas drôles. Ils sont comme des moines qui témoignent d'une vie extrême qui ne peut pas convenir à tout le monde. Comment avoir des enfants ou vieillir selon se manuel ? On lit bien les sempiternels passages contre la famille, mais au prix actuel des loyers, les jeunes apprennent à supporter leurs parents pour ne pas se retrouver à la rue. Est-ce que les retraités, de plus en plus nombreux, vont apprendre les armes pour provoquer la police ? Au revenu minimum, on n'a pas les moyens d'aller se faire casser des dents dans les manifestations. Le diagnostic est bon, pas le remède, mais il y a un excellent chapitre à prescrire à toutes les consciences, pour qu'elles trouvent leur propre remède.

SE TROUVER
S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai.
Partir de là

Le sentiment de vivre dans le mensonge est encore une vérité. Il s’agit de ne pas le lâcher, de partir de là, même. Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient liés à lui de façon irréductible. Une vérité n’est pas quelque chose que l’on détient mais quelque chose qui nous porte.
L'Insurrection qui vient, p. 85 (2007)

Peu importe que quelqu'un ait déjà pu dire cela, ce livre part authentiquement d'une recherche honnête et courageuse de la vie vraie, à partir de la découverte du mensonge. Il y a quelque chose de Descartes dans cette manière de fonder sa vérité sur l'existence du doute, qui prouve que cette vérité que l'on cherche doit exister. Ce livre est libérateur, aucun de ses auteurs ne vient en faire a promotion à la télé, il est gratuitement téléchargeable, et il donne la clé pour tirer d'autres conclusions. Il faut être malade de propagande pour y lire, comme madame la ministre de l'Intérieur sarkozyste Michèle Alliot-Marie : un manifeste d'ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome. En ce cas, le Discours de la servitude volontaire (La Boétie, 1576) est une menace autrement plus directe contre le pouvoir personnel d'un président de la République. Quand un régime commence à craindre les livres bien écrits, la démocratie ne va pas bien, car on ne peut pas penser sagement sans s'informer de toutes les extrémités.

Je souhaite que ce mouvement social fasse sentir à plus de monde que la vie économique est fausse, que c'est un délire psychopathe planétaire qui mange les peuples. Ce que l'on souffre n'est pas de notre faute, c'est même une réaction de bonne santé mentale de ne pas s'adapter à un délire. Toute souffrance est une conscience, la douleur est une astuce de la nature pour protéger la vie. Bien sûr, il faut travailler et produire, mais il n'est pas nécessaire d'entrer dans une compétition aussi folle. La grande victoire que je souhaite à tous, c'est d'avoir avancé vers ses certitudes, de revenir plus fort à sa vie normale, et de trouver sa raison de se moquer intérieurement des pouvoirs qui harcèlent. Il faut que la vérité change de camp.

Pour poursuivre

Jacky Dahomav, 12 avril 2018, Vers quelle convergence des luttes ?

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