Qui a tué Henri Roorda ?

Henri Roorda (1870-1925) a été retrouvé mort chez lui à Lausanne, tué par balle un 7 novembre. Après une licence de mathématiques à l'Université de Lausanne (1892), il enseigne cette discipline et s'engage dans la pédagogie libertaire. Il publie des chroniques humoristiques dans la presse romande, aurait-il vexé quelqu'un ?

La musique m'apaise. Je sens qu'elle me pardonne.

Qui a tué Henri Roorda ? Quelqu'un d'aussi drôle, sympathique, et généreux, personne ne pouvait lui en vouloir ; et en effet, la balle qui lui a traversé le cœur, il se l'est tirée tout seul, à 4h du matin, une manière d'en finir avec l'insomnie. D'ailleurs, si on sait l'heure aujourd'hui, c'est que quelqu'un a du l'entendre. Il ne s'est pas aussi bien réussi qu'il l'aurait voulu.

Il faudra que je prenne des précautions pour que la détonation ne retentisse pas trop fort dans le cœur d'un être sensible.

Il a laissé une lettre un peu longue, un petit livre précieux, Mon suicide. Ceux qui connaissent le texte vous regardent avec pitié lorsque vous le découvrez. On ne peut pas non plus se donner des airs de relire Roorda pour se rattraper. Si on l'a lu sérieusement, on ne peut pas le relire. Lire sérieusement, c'est mettre en pratique. Cuisine, informatique, morale ou politique, on ne peut pas lire beaucoup, parce que l'honneur à rendre aux auteurs, c'est de les vivre. Tout peut se vivre. Un tableau, des mathématiques, ou la voix d'un savant, cela se mange pour le devenir, et le danser, comme on marche un pas. La seule question après ce livre est donc : pourquoi je ne me suis pas encore tué ?

Sans tout savoir de l’œuvre et de la vie, il ne faudrait pas oser dire ce qu'on en pense, tant on risque de se tromper. Mais sur une chose au moins, on ne se trompe pas, sur ce qu'on pense malgré tout ce qu'on ignore. Il avait 54 ans, le pic de la dépression. Roorda déplore la bêtise, la pauvreté, la honte de ses dettes, mais cela n'empêche pas de vivre beaucoup de monde, et il avait supporté jusque là.

Car il y a encore en moi une grande provision de gaieté. Détruire tout ça, c'est du gaspillage. Je n'ai jamais su être économe.

Il a été aimé des ses élèves et ses amis. Edmond Gilliard ajoute ainsi une postface à l'édition de 1929, où il cherche un peu laborieusement son idée pour lâcher enfin :

Tu t'éloignais de ceux dont tu sentais le regard plonger dans ta détresse [...] Tu préférais ceux dont tu pouvais encore, avec ta détresse parée de mots [...] dominer l'imagination, et mener à ta guise le cœur passager 

Seul avec son carnet, il examine sa conscience, et regrette le mal qu'il pense avoir fait à sa femme. Le mariage d'alors devait être bien dur aux épouses si elles n'étaient pas libres d'aller travailler ailleurs.

Le mal que j'ai fait est irréparable. J'ai désespéré une âme.

Il a du la tromper, l'oublier, lui préférer son travail ou les banquets, mais ce n'est probablement pas une meilleure existence pour elle de ne vivre qu'à travers lui. Ont-t-ils eut des enfants ? A-t-il refusé, par pessimisme, ou égoïsme ? Voilà un chagrin autrement plus inconsolable qui empêche de vivre pour l'avenir. Ce n'est pas réparable, mais cela ne mérite pas la peine de mort. Mais son mal réel est plus grave, il le met dans les mots d'un copain.

Phillipe est revenu chez moi. Il m'a dit "Il y a en nous des choses qui durent trop longtemps. Hier au café, j'ai vu un vieillard tendre sa main tremblante vers le corsage de la jeune fille qui lui apportait un verre de bière, c'est hideux. Je suis bien décidé à mourir avant de ressembler à ce vieillard."

Roorda est mort de vieillesse, de la conscience de vieillir. Libertaire et incroyant, il ne voulait vivre que de joies terrestres, la nature l'a rattrapé. Ce n'est pas seulement la morale de son époque, ou la dureté de l'économie, mais la fatigue des ivresses. Il n'aimait pas le ski, les promenades en montagne, ou la frugalité des repas en refuge, il aurait voulu être un dieu, jamais malade de ses excès. Il avoue peut-être une douleur plus précise dans le chapitre désordonné de la fin, Dernières pensées.

Je voudrais poser encore une fois mes mains sur les seins d'Alice, pour ne pas être seul

Je ne sais pas qui est Alice, si c'est sa femme ou un ancien amour. Pour mon histoire de sa vie, elle est plus jeune, elle ne l'a pas refusé un moment, mais il a surpris dans ses yeux de la pitié pour son âge. Il s'est pris de rancœur contre les riches, voulant croire que l'argent aurait retenu le temps.

Quand elle a beaucoup d'argent, une femme laide parait beaucoup moins laide [...] Quant au pauvre il est exposé tous les jours à des humiliations.

L'argent n'aurait pas suffit à faire taire sa lucidité, par contre, le seul désir d'en vouloir aura certainement atteint un ressort, la loyauté idéologique. Un tel principe de vie semble aujourd'hui bien futile. Nous aurons vu assez d'escrocs médiatiques agiter des idées à leur profit pour ne plus comprendre l'engagement. Mais en Suisse protestante à cette époque, sur quels piliers se bâtissait une âme ? Je n'en sais rien, cependant je peux proposer un modèle. Il vient d'une famille socialiste, au sens réel et fort d'avant le communisme révolutionnaire, où l'on s'engage pour une société meilleure. Il a consacré son travail à la pédagogie libertaire, c'est-à-dire libératrice (et non licencieuse). Il découvre avec le temps qu'il a des appétits de riche, et qu'il ne peut pas s'en corriger, sauf à étouffer son ivresse dans la mélancolie. Il est dans l'incohérence, sa vie est une imposture. La société oublie, Dieu pardonne, mais pas la logique lorsqu'on est mathématicien.

mes éducateurs [...] m'ont surtout parlé du progrès et de la société future. Et, pendant bien des années, j'ai été le collaborateur convaincu des utopistes qui préparent le bonheur de l'humanité. [...] Parce que les pauvres sont très nombreux, ils parviendront peut-être à mettre de la "justice" dans le mode de répartition des provisions. [...] Mais si le socialisme triomphe, sur quelle nourriture l'individu pourra-t-il compter ? [...] La frugalité, l'abstinence et la vertu seront, sans doute, rendues obligatoires afin qu'il y ait assez de vivres pour tout le monde.

J'ai vraiment lu Roorda, j'ai environ son âge, mais je ne me tuerai pas (enfin pas tout de suite). On ne peut bien sûr pas digérer toutes ces leçons d'une vie en quelques jours si la réflexion n'est pas déjà un peu avancée. Je souffre des seins d'Alice, de toutes les femmes, de ma vieillesse, mais la possession ne me consolerait pas, parce qu'Alice est morte. La lucidité de l'âge me donne plutôt le devoir de Matisse, peindre des femmes belles, pour toujours. Je ne peux pas partir maintenant, je n'ai pas fini mon travail. La beauté éduque les jeunes à désirer la dignité de l'autre, c'est la leçon de ceux qui n'ont plus que des regrets.

À l'égard du socialisme, un siècle après, notre situation est pire que pour Roorda. Il y a plus, mais nous savons désormais qu'il y aura moins, que le progrès matériel est terminé. Il n'y aura pas de chevreuil et de vieux bourgogne pour tout le monde, du moins, pas tous les jours. Ce n'est pas un drame pour la santé, et instinctivement, le désir des riches s'est adapté à la pression écologique. Roorda s'est contenté d'ivresses sans effort, de consommations. Il n'a pas exploré la fièvre de la faim, l'euphorie de la course, les hallucinations de la fatigue... Parce que nous sommes finis et pas immortels, le bonheur de notre nature n'est pas dans la répétition des banquets et des conversations. Espérer tous les soirs que le miracle de la table se reproduise, quel ennui. Les convives se répètent, et la vie, surtout, n'a plus rien à dire. À son âge, il devait être trop tard dans son corps pour changer de vie. Dans le mien, je sens la chasse, la traversée d'un continent ; j'ai besoin de voyages et de combats. Ce n'est pas trahir sa lecture que de lui survivre, c'est être un autre corps, et je garde cette phrase pour tous les jours :

Je n'ai plus peur de l'avenir depuis que j'ai caché dans les ressorts de mon lit un revolver chargé.

Merci au  neuchâtelois qui m'a donné cette lecture, puisse-t-il recevoir ce billet comme un remerciement.

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