Gens du voyage? Ou travailleurs nomades, évangélistes, ferrailleurs...

Aux franges des villes se rejoue l'antique lutte des sédentaires et des nomades. Derrière chez moi, c'est la zone (commerciale), avec des parkings, un stade, le parc urbain. Des caravanes s'installent, efficaces et organisées, pour tirer l'eau et l'électricité. Le maire PS manifeste le 26 mai, mais pas avec avec la gauche, plutôt à la préfecture, pour des expulsions plus rapides.

Lille-Lomme, zone commerciale, le parking IKEA, occupé par des caravanes Lille-Lomme, zone commerciale, le parking IKEA, occupé par des caravanes

Moins observée, la politique locale peut être très créative. Ce samedi 19 mai 2018, sur le marché de la ville, nous tractions pour inviter à la manifestation populaire du 26 mai. Il y avait des militants macronistes qui invitaient aussi les électeurs ce même 26 mai, mais pour discuter avec le député de la majorité gouvernementale, qui a justement choisi ce jour là pour condescendre à ses électeurs. On a une demi-seconde pour se faire comprendre, alors on arrivait juste derrière, « et si vous n'aimez pas Macron, il y a aussi une manifestation le même jour ».

Nous sommes opposés à la politique économique de Macron, mais avec ces militants, nous partageons le souhait que nos concitoyens s'informent et participent à la vie démocratique. Bien sûr, nous pensons qu'ils vont à l'encontre des intérêts des français, de la France, et même des leurs, mais ils ne nous aiment pas, c'est viscéral, on ne pourra pas les convaincre, les français sont divers. Ce sera comme Don Camillo et Peppone, on ne pourra pas s'entendre, sauf quand ce sera l’inondation.

Le maire PS a plus de mal à mobiliser des bénévoles. Assez tôt le matin, une retraitée m'explique : « la manifestation de monsieur le maire contre les migrants, ah oui, j'y serai aussi ». Un peu surpris, je lui passe notre papier en lui disant que le sujet est un peu plus large, puis elle me répond qu'en fait avec ses jambes, elle aura peut-être du mal.

Cette commune a voté à presque 40 % pour Marine Le Pen au second tour des présidentielles 2017 (avec aussi un très haut score Mélenchon au premier tour). Les lieux ont une vieille histoire populaire et ferroviaire, avec des petites maisons ouvrières, qui deviennent de plus en plus chères. Les gens ont leurs idées, mais pas toujours comme expliquées dans le journal. « Une manifestation contre Macron ? On vient ! Et vive Marine ! » Les politologues vont ergoter sur l'équivalence des populismes, sans vouloir voir qu'il y a un mécontentement populaire, avec des démagogues de droite qui attisent de loin la méfiance et l'ignorance, et une gauche qui va de nouveau au contact pour expliquer.

Monsieur le maire PS a trouvé une astuce plus économique, il peut faire écrire dans le journal local, il appelle à manifester devant la préfecture le 26, contre le gouvernement qui ne donne pas assez de moyens pour expulser les campements de caravanes dans la commune. Madame ci-dessus avait bien lu, monsieur le maire n'appelle pas à manifester avec la gauche, mais il est quand même contre le gouvernement, et il veut plus de sécurité. Politiquement, c'est bien senti, bien des électeurs ne vont rien y comprendre, mais ils retiendront la tête du maire. Cette stratégie risque de ne plus marcher, et même de nuire beaucoup, auprès des nouveaux habitants qui ont les moyens de s'installer dans une commune de plus en plus chère.

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Il y a en effet un vrai problème de campements sauvages, avec parfois des dégradations, et surtout beaucoup de saleté après chaque départ, qui donnent une surcharge de travail aux employés de la mairie. Mais les stratégies à courte vue électorale ne règlent rien. Les dernières caravanes expulsées du stade derrière chez moi (Lomme) sont parties quelques kilomètres plus loin, sur la base de loisirs de deux communes plus rurales, plus riches, et de droite (Lompret et Verlinghem). Le journal régional, apolitique et menant un combat difficile contre le harcèlement des élus FN,  donne aussi la parole à ces “nomades” involontaires. Ce sont ici des travailleurs pauvres qui n'ont plus les moyens de se loger dans l'agglomération, tandis que les camps manquent. Et les enfants, on les met où à l'école monsieur le maire ? À quoi ça sert d'accélérer leur petit tour autour de la métropole ?

En discutant avec les riverains des campements, ou ceux qui travaillent sur place (gardiens, etc.), les gens du voyage forment une population beaucoup plus diverse qu'un slogan. Beaucoup sont des français, et même des nordistes. Il y a d'abord les travailleurs nomades, les antiques cheminots qui suivent l'ouvrage avec leur caravane, parce qu'ils ne peuvent pas se payer l'hôtel. Ceux-là, il sont parait-il très propres, et disent même au revoir en repartant, de même les familles de travailleurs pauvres. Ensuite, il y a les évangélistes, en famille, dont certains pensent vraiment vivre une vie plus proche de Dieu. Il y a d'autres sortes de gitans de France, ou d'Europe, mais le problème, selon les riverains, ce sont « les ferrailleurs ».

Il n'y a pas encore d'agressions à déplorer, mais ces « ferrailleurs » sont à l'origine des dégradations publiques les plus coûteuses. Ils volent du cuivre, de l'alu, des remorques, même des cornières sur les chantiers, tout ce qui est en métal. Les chemins de fer ne cessent de subir ces vols et disent avoir inséré des puces GPS dans les câbles. Et avec la raréfaction des ressources minières, ce n'est pas prêt de s'arranger. Les équipements publics vont devoir retrouver le bois.

Un contribuable peut légitimement s'agacer de payer pour ces dégradations, mais au lieu de dénoncer les caravanes visibles, on voudrait plutôt savoir : qui achète ce métal ? Vider la mer de la misère sociale va être long, et cela commence à la manifestation du 26. Par contre, nous allons demander à monsieur le maire s'il y a des enquêtes pour savoir où tout ce métal est vendu. Le travail de la police n'est pas juste d'expulser des pauvres gens, mais d'enquêter pour arrêter les délinquants.

La Voix du Nord, 11/07/2017, Gilles Contraire, Métropole de Lille, les camps d'accueil La Voix du Nord, 11/07/2017, Gilles Contraire, Métropole de Lille, les camps d'accueil

Ensuite, nous nous proposons d'aller rendre visite au camps annoncés sur la métropole, pour voir lesquels sont pleins, fermés, ou en mauvais état. Ce n'est pas le scoop de l'année pour un journaliste local, ni une étude scientifique qui donnera le prix Nobel, mais les élus sont juges et parties de leurs actions ou de celle de leurs adversaires. Un citoyen voudrait surtout comprendre comment faire pour que ça aille mieux, pour lui et ses voisins.

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