Le macronisme, contre le “populisme” ? Une réaction à une réaction à l’écologie

La négation de la négation est une fiction logique. Dans la réalité, ce n’est pas une affirmation, ou un sursaut dialectique, mais une énorme perte d’idées. L’écologie, avec les valeurs qu’elle porte (féminisme, autogestion…), est l’affirmation politique qui structure le siècle, comme le socialisme par le passé. Macron est une réaction au “populisme”, une réaction à la réaction à l’écologie.

 

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Une carte électorale allemande est un livre ouvert sur l’histoire des idées politiques. L’Allemagne est une nation millénaire, comme quelques autres en Europe, si bien que les contrastes que l’on peut y lire ne témoignent pas de communautés distinctes, comme les flamands, les catalans ou les écossais, mais de l’histoire. La géographie électorale allemande est plus claire qu’en France, car elle est stable à chaque scrutin, quelles que soient les élections. Les cartes ici présentent les résultats des élections européennes de 2019, mais le dessin est très comparable aux élections fédérales de 2017, ou de 2013. Les scores peuvent varier, mais des contrastes régionaux persistent.

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La vie politique allemande d’après-guerre est majoritairement structurée par un équivalent de la gauche, le SPD (les sociaux démocrates, ici à gauche en rouge-orangé) et de la droite, le CDU/CSU (chrétiens-démocrates, ici à droite en gris). La social-démocratie n’est pas une idéologie d’importation en Allemagne mais s’enracine au XIXe s., elle s’exprime plus en Rhénanie et dans les bassins industriels. La réaction conservatrice chrétienne a son foyer en Bavière. Les spécialistes de la sociologie électorale allemande observent de fortes corrélations avec l’opposition religieuse entre protestants et catholiques (très majoritaires en Bavière). Cet axe de lecture concerne peu la France, mais en tous cas montre que la vie politique allemande poursuit une histoire de plusieurs siècles.

 

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Les cartes ci-dessus montrent la répartition géographique de partis moins importants, elles révèlent une toute autre fracture que les guerres de religions, beaucoup plus récente, la partition entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l'Est suite au partage de l’Europe en 1945 entre USA et URSS. Die Linke en violet à gauche, est un parti de gauche anti-capitaliste, l’AfD en bleu clair à droite est un parti de droite raciste, ils font leurs meilleurs scores à l’est. Les Grünen au centre sont les écologistes, et au contraire, font de mauvais scores à l’est, sauf à Berlin.

On peut avoir tendance à lire ces oppositions de manière sociologiques, les écolos ne parlent qu’aux bobos, tandis que les “extrêmes” séduisent les classes populaires. L’histoire allemande invite à d’autres hypothèses.

Les anciens territoires de l’est, sous occupation russe, n’ont pas participé à l’histoire occidentale de 1945 à 1990. Cette partie de l’Allemagne n’a pas pu mener son Épuration ou sa dénazification, car elle n’était pas souveraine. L’idéologie soviétique lui a évité le travail de la conscience, elle s’est crue du camp des vainqueurs, ce qui explique que l’idéologie raciste de l’AfD n’y a pas le même interdit moral qu’à l’ouest. De même, le succès d’une gauche marxiste est expliqué par l’ostalgie, par le regret de certains aspects positifs de l’économie planifiée. Ces deux idéologies du premier XXe siècle ont suivi un cours différent de part et d’autre du rideau de fer, montrant qu’une explication sociologique ne suffit pas, l’histoire a son importance. Comment interpréter ce désintérêt pour les verts à l’est, sauf à Berlin ?

On pourrait arguer que l’est s’est dépeuplé, que la jeunesse éduquée a préféré les salaires de l’ouest, laissant des populations plus pauvres et plus âgées, et qu’au contraire Berlin a attiré toute l’Europe alternative ; mais pourquoi ces arguments ne servent pas aux jugements moraux contre le racisme de l’AfD ? Il est plus intéressant de supposer que l’est n’a pas participé à l’apparition des verts, aux années 1960-70 occidentales, et donc qu’il montre en contraste que l’écologie est le phénomène politique nouveau du second XXe siècle, et du XXIe ; quasiment absent de Pologne ou de Russie par exemple. La fracture allemande confirme la profonde singularité historique de l’écologie.

Les idées qui font l’histoire ont-elles souvent le pouvoir ?

Que les verts aient ou pas le pouvoir n’est pas essentiel, ils portent les valeurs qui font avancer l’histoire. Respect de la nature, des animaux, féminisme, débinarisation des genres, décroissance, ou autogestion, toutes ces idées ambiantes qui progressent depuis les années 1960 peuvent être combattues ou instrumentalisées par les autres tendances politiques, mais aucune autre que les verts ne les incarne dans un mode de vie cohérent. L’écologie est d’autant plus structurante aujourd’hui que le réchauffement climatique n’est plus une abstraction scientifique.

L’équivalent français de l’Afd, le lepénisme, ne porte aucun avenir, même pas une nostalgie, c’est une colère en partie lucide contre toutes les valeurs bobos. Tout y passe, dans le désordre : contre l’homosexualité, les trottinettes, la mondialisation, les minarets ; pour le saucisson, la chasse, la pornographie ou la bagnole… Le lepénisme est un mode de vie cohérent, une réaction assez désespérée contre le sens de l’histoire, qui fait fuir leurs enfants, notamment les jeunes femmes qui préfèrent poursuivre des études en ville. Et le macronisme n’est qu’une réaction à la réaction à l’histoire.

Pour se convaincre du vide idéologique du macronisme, il suffit d’en lire le manifeste : Le progrès ne tombe pas du ciel, 2019 (Ismaël Emelien et David Amiel). Inculture historique et scientifique, l’argument tient en une ligne : on est le progrès, les autres sont des populistes.

Gagner une élection pour être retenu comme une farce…

Le macronisme a un problème avec l’écologie, car elle porte l’affirmation des valeurs en raison desquelles Macron se présente comme une négation du lepénisme. Mais les verts authentiques dénoncent le capitalisme autoritaire, les violences policières, la corruption des gouvernants, ou l’évasion fiscale ; ce qui est du populisme selon la macronie, alors que ce sont juste les valeurs les plus élémentaires d’un état de droit.

Les gouvernants français actuels essaient de faire croire que la finance (qui les a formé), est la solution aux problèmes écologiques et sociaux, alors qu’elle est le problème. Ils essaient de se présenter comme la version réaliste du progrès, faisant passer les autres pour de doux rêveurs, car il y a les méchants populistes. Au fond, Macron fait comme Sarkozy, il se présente comme la copie présentable d’un original qui ne peut pas être élu. Mais on avance. Sarkozy était un imitateur de la réaction lepéniste, Macron a au moins vu que l’extrême-droite n’a pas d’avenir, contrairement à l’écologie.

Nous risquons de subir encore quelques nouvelles astuces électoralistes, un moment lepéno-macroniste s’annonce, mais à force d’user toutes les idéologies, il restera le mensonge nu et violent de la boulimie du profit contre le seul bon sens : il est urgent de vivre mieux avec moins.

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