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Billet de blog 23 oct. 2020

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Minute de silence contre l’Islam, au lieu de dépenser pour l’école

Il suffit d’un déséquilibré avec un sabre pour que la France perde la tête. Le rapport coût / effet va susciter les vocations. La leçon est pourtant connue, l’arme des terroristes, c’est l’émotion. On lutte contre eux avec le mépris, et le droit commun. Mais un exécutif embourbé dans le COVID en profite pour se hausser dans les sondages sur le nom de Samuel Paty.

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Depuis les attentats de janvier 2015, la France traverse avec le reste du monde une accélération de l’histoire qui fait grincer ses fondations. Nous avons tout ce qu’il faut dans notre passé pour traverser cette période, le problème est d’éviter les massacres. Faut-il imposer une messe républicaine à la rentrée des écoles le 2 novembre ? Une fois de plus, le pathos des crayons… C’est bien sûr l’intérêt politique du gouvernement, mais la comédie se répète, elle va surtout servir à repérer ceux qui rigolent pendant la minute de silence.

Donc, un jeune désocialisé, qui pense que le fromage Caprice des Dieux est un blasphème polythéiste, a été manipulé sur Internet par des vieux avec des méthodes de pédophiles. L’assassin a soudoyé des collégiens pour tuer leur prof d’histoire, bref, un fait-divers sordide. Un fait-divers n’a aucun poids statistique, mais un grand effet sur les imaginaires. Les manipulateurs ont dû être contents, sur le coup  — moins maintenant qu’ils sont poursuivis — ils ont bien frappé dans les blessures du pays.

Samuel Paty était un professeur d’histoire et géographie en collège, donc il dispensait aussi le « programme d'enseignement moral et civique », strictement défini au bulletin officiel. C’est dans ce cadre réglementaire et contrôlé par des inspecteurs, qu’en quatrième, parallèlement au cours d’histoire sur les Lumières et la Révolution française, il a montré des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo. Ce lien entre histoire et actualité est pertinent pour faire comprendre que les valeurs d’une société peuvent être anciennes mais toujours actives. Les réactions suscitées par ce cours permettent d’estimer que la séance était utile et efficace. Son enseignement s’adresse aux élèves, pas à l’agenda politique de parents fanatiques.

Le pédagogue Philippe Meirieu a rappelé le principe qui devrait nous garder des fous : ce ne sont pas les familles qui font le programme (cf. ici). L’école en France est un projet global de société qui doit permettre aux enfants d’être autre chose que leurs parents. Malgré les grands principes, ça marche moins bien qu’ailleurs, nous sommes parmi les pays de l’OCDE où le milieu social a le plus d’effet sur les mauvais résultats scolaires. L’éducation nationale, payée par l’impôt de tous, ne sort pas ses élèves de leur milieu, elle les maintient, et entretient la classe dominante. Le véritable séparatisme de la société est celui des grandes écoles qui ordonnent toute la hiérarchie scolaire et sociale en France.

Le rapport de l’enquête PISA 2018 pour la France fourmille d’autres constats qui font le lit de l’assassinat de Samuel Paty. « Environ 20 % des élèves favorisés, mais seulement 2 % des élèves défavorisés, sont parmi les élèves très performants en compréhension de l’écrit en France […] en comparaison avec les autres pays OCDE, en France les élèves les plus faibles sont plus souvent regroupés dans les mêmes établissements […] En France, selon les chefs d’établissements, 87 % des enseignants des lycées favorisés sont certifiés ou agrégés. Cette proportion n’est que de 58% pour les enseignants des lycées défavorisés. […] En France, les chefs d’établissements font état d'une pénurie de matériel éducatif plus importante qu’en moyenne parmi les pays de l'OCDE […] La France est l'un des pays où l'on trouve une forte proportion d’élèves immigrés issus d’un milieu socio-économique défavorisé. Près d'un élève immigré sur deux en France est issu d’un milieu défavorisé […] En France, un élève défavorisé sur cinq ayant de bons résultats ne prévoit pas de terminer ses études supérieures - alors que cette proportion est très faible parmi les élèves favorisés. » Bref, le découragement scolaire assure de bloquer l’ascenseur social pour chacun à son étage, il est l’effet d’une organisation et d’une répartition de l’argent public. Il y a une ségrégation sociale d’État, très égale entre les élèves défavorisés, immigrés ou pas.

Comment un professeur dans un collège difficile peut lutter seul contre toute une société ? Afin de ne rien modifier dans le partage des richesses au profit des grandes entreprises, ce gouvernement va évidemment célébrer Samuel Paty mort pour la patrie (et la politique du capital), comme un poilu envoyé dans les tranchées avec un pantalon rouge pour être bien visible des tireurs embusqués (et écouler les stocks). Cette minute de silence, rituel tout droit sorti de la messe catholique, est imposé par les élites à tous les élèves, avec une apparente égalité qui en réalité va encore appuyer sur les différences. Les bons élèves vont s’indigner du terrorisme et conserver leur charité pour les bons pauvres et autres musulmans qu’ils ne voient jamais ; tandis qu’on fera la leçon aux mauvais élèves, immigrés et défavorisés.

Cette enquête PISA donne de sinistres informations sur l’ambiance dans laquelle va se dérouler la comédie du silence. « La France est l'un des pays participant au PISA où les élèves déclarent percevoir le moins le soutien de la part de leurs enseignants […] La France est l'un des trois pays où les élèves font état des plus grandes préoccupations liées aux problèmes de discipline en classe. […] Un élève sur deux déclare qu'il y avait du bruit et du désordre dans la plupart ou dans tous les cours […] De même, plus de deux élèves sur cinq déclarent en France que le temps d'apprentissage est réduit en raison du bruit, car les élèves mettent longtemps à commencer à travailler après le début du cours ». Dans un climat de défiance à l’égard des enseignants, ils vont devoir imposer le silence sur ordre de leur ministre, parce que c’est la République et la liberté… sinistre hypocrisie.

  • au lieu de docteurs français de l’Islam, nous aurons le kärcher

La France réagit ici selon les pires moments de son histoire, elle pourrait avoir d’autres inspirations, par exemple Henri IV et les édits de tolérance. D’abord, rétablissons notre souveraineté, comme du temps du gallicanisme. L’État n’a plus accepté qu’une puissance étrangère, Rome, agisse sur le territoire par la nomination des évêques, la formation des prêtres, ou le financement d’ordres religieux enseignants. La France est actuellement un territoire d’influence pour des puissances musulmanes étrangères qui forment et envoient des imams, financent des associations, et achètent des élites (Louvre Abu Dhabi, Sorbonne Université Abu Dhabi, Paris Saint-Germain…). Tant que nous serons gouvernés par des élites qui profitent des pétrodollars, la porte sera ouverte à tous les trafiquants d’influence dans les mentalités.

Il est à craindre que ces élites auront bien plus intérêt à attiser une guerre de religion que d’avouer leurs turpitudes. Nicolas Sarkozy par exemple, promoteur officiel d’un islam de France, finançant en même temps sa campagne électorale avec de l’argent lybien, a préféré jouer du kärcher pour enflammer les banlieues en 2005, et discréditer le premier ministre d’alors, Dominique de Villepin, pressenti comme son futur adversaire des élections présidentielles de 2007. Les élites, dont la sociologie est mieux connue, sont principalement mues par leurs intérêts de carrière, pas ceux de la France. Le citoyen apprend toujours trop tard les dessous des décisions qui l’affecte, nous sommes condamnés à penser selon des soupçons. Les mobiles des élites qui agissent maintenant seront connus dans 10 ans ou jamais. Exiger des preuves pour la moindre conjecture est un bon moyen de faire taire ceux qui commencent à deviner juste. Donc, il est peu probable que l’État lutte réellement contre l’endoctrinement fanatique.

Tous français devraient pourtant souhaiter que fleurisse une école française de l’Islam, au bénéfice de tous les musulmans du monde. Une religion ne s’impose pas à une société, c’est une société qui adopte une religion, et la change. L’histoire du bouddhisme en Chine, par exemple, devrait montrer comment il a fallu des siècles pour que soient compris des textes et des pratiques venus d’Inde, pour devenir ensuite une religion profondément chinoise, qui s’est ensuite acculturée au Japon. L’Islam peut tout aussi bien devenir français qu’il a pu être persan, indien, ou sahélien. Quelques traits français ne sont pas négociables : position de la femme, exogamie, droit napoléonien… Les coutumes de la polygamie ou de la charia sont pratiquées par des musulmans dans le monde, mais ne sont pas l’essence de l’Islam. Il y a par exemple une tradition musulmane européenne dans les balkans qui serait compatible avec nos fondements anthropologiques.

Il faut craindre les fanatismes, comme depuis Voltaire, mais pas les religions. Toute personne pieuse orne et enrichit une société, qu’elle croit à des dieux ou à rien, pourvu qu’elle doute, et qu’elle rie. Rire et douter sont des antidotes au fanatisme, et la cause des caricatures. La piété qui craint la moquerie est faible. Si elle tue la critique, c’est que sa vérité est fausse ; cela fait des siècles ici, que les inquisiteurs ont arrêté de brûler ceux qu’ils n’aimaient pas. L’Islam, ou le communisme, ou le bouddhisme, n’importe quelle religion pourra bien essayer de nous empêcher de rire, mais pour toujours ils échoueront. Par contre, toute foi qui apprend à se détendre au contact de mortels incroyants mais pas méchants, elle enrichit sa tradition d’une expérience historique. Pour la France, péninsule extrême de l’Eurasie, il nous faut aussi digérer l’Islam, qui n’est pas bien plus étranger que du christianisme venu du Levant.

Selon le rapport Pisa 2018,  « En France, les élèves qui se disent satisfaits de leur vie passent 27 heures par semaine sur Internet en dehors de l'école (moyenne OCDE : 26 heures), soit 4 heures de moins (moyenne OCDE : 3 heures de moins) que ceux qui se disent insatisfaits de leur vie. ». Les français ont une lourde tendance aux addictions, que ce soient l’alcool ou les cachets, nos enfants aussi. La ségrégation sociale et l’échec scolaire produisent mécaniquement un repli dans un imaginaire où l’action peut avoir un effet. Les jeux vidéo, par exemple, vendent un monde dont on peut être le héros, comme les réseaux sociaux, étudiés pour injecter régulièrement une dose de dopamine et de narcissisme. Les religions aussi, peuvent être être un refuge imaginaire. « Elle [la religion]  est la réalisation fantastique de l'être humain […] La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle » (Marx) « Elle est l'opium du peuple ». Internet démultiplie l’intoxication religieuse, et des enfants peuvent y tomber si la société leur barre tout avenir.

L’assassin de 18 ans, qui ne mérite pas de nom, et seulement l’oubli, est arrivé en France à 6 ans. Malgré ce que dit Mélenchon sur ses origines tchétchènes, c’est un produit français, comme tous nos terroristes (ex : 2012, attentats antisémites de Toulouse). Dans sa biographie, on rencontre un fait qui devrait troubler un ministre de l’éducation nationale. Il est issu d’un quartier populaire d’Évreux, son collège, Pablo Neruda, a été fermé en 2018 parce qu’il était trop vétuste. Un abandonné de la République a voulu une vengeance imaginaire contre la République, et la République s’en venge par une punition collective : imposer le silence ce 2 novembre à tous les élèves.

Enseignants, je vous souhaite le tact et la créativité bonhomme pour faire passer l’orage, mais pour ceux qui gouvernent, la sentence sera terrible : qu’ils passent.

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