France, «absurdistan autoritaire»… on attend l’allocution présidentielle

La France 2020 par temps de pandémie a été qualifié d’«Autoritäres Absurdistan» par un grand quotidien allemand (die Zeit). Pour une fois, les allemands ne sont pour rien dans l’effondrement de notre état. Pourquoi réussissons-nous d’aussi belles Débâcles ? Qu’est-ce qui est structurel, et comment la bête à l’agonie va se cabrer et nuire au peuple ? Réfléchir, c’est prévoir.

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Une anecdote n’est pas une loi générale, et rien n’est plus pénible que ces articles à l’américaine qui commencent par une petite histoire. Nous sommes français, pour les idées, nous n’avons pas de temps à perdre en préliminaires, pas besoin qu’on nous caresse l’empathie pour nous exciter l’abstraction, au fait ! Allons, au fait ! Il y a pourtant une manière de relater une anecdote qui vaut concept, et puis dans quelques années, tout cela aura l’air si incompréhensible qu’il vaut mieux laisser un peu de contexte.

Un jour, dans un pays lointain, une peste sévissait, frappant surtout les gens âgés. C’était le printemps. Les savants et les mages travaillaient acharnés à comprendre et soigner la maladie, mais ne trouvaient pas assez vite. Quelques ambitieux s’approchèrent du roi pour être admis en son conseil. Ces médecins avaient beau être flatteurs, et ne rien craindre pour leur tête ou leur carrière, ils s’inquiétaient tout de même pour le roi du désastre prévisible de l’épidémie. Alors ils conseillèrent au roi d’enfermer le peuple, et de faire surveiller les rues par des gens d’armes pour que personne ne sorte. Le roi était sage, il autorisa tout de même le peuple à sortir un peu, masqué, et à la condition d’avoir une autorisation que les gens d’armes pourraient vérifier. Si le peuple est ainsi inquiété, les gens sortiront moins, se parleront moins, se toucheront moins, chacun resterait avec ses miasmes et mourrait sans bruit s’il était seul et vieux. C’est ce qui arriva, le roi et ses flatteurs se félicitèrent d’avoir sauvé l’été.

Mais la peste était coquine. À l’automne, elle revint. Les grands évêques des marques prirent alors l’oreille du roi et lui firent promettre de ne plus enfermer le peuple, parce qu’un peuple enfermé ne travaille plus à la grandeur des marques, et n’achète plus les indulgences et les fétiches des marques, les marchandises, qui consolent de la misère et du travail. « Si le peuple est enfermé avec lui-même, il pourrait ne plus croire aux fétiches, et à la majesté de votre trône ! ». Oui, mais si les gens sortent, ils tomberont malades, et un pestiféré ne croira pas plus aux fétiches et au roi pour le sauver. Le roi, balance incorruptible entre les intérêts des grands, eut alors une nouvelle grande idée (parce qu’il était beaucoup plus malin que les autres).

Pour l’hiver, le peuple aura le droit de sortir, uniquement pour travailler et acheter les fétiches essentiels, mais il n’aura pas le droit de se rencontrer, de faire la fête, de chercher conjoint, et d’acheter des fétiches inessentiels. Et c’est dans ce royaume que je vis en ce moment, et qu’il m’est arrivé ceci ce matin.

Je n’ai pas de rideaux aux fenêtres, ce qui ne me dérangeait pas jusqu’ici, puisque la plupart du temps, j’étais dehors, et ceux d’en face aussi. Par la décision sage de notre grand roi (que son nom soit trois fois béni mais jamais prononcé), je télé-travaille, et la vue de mes voisins me distrait. J’ai donc voulu acheter des supports pour fixer une tringle à rideau (que j’avais déjà).

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Chacun a vu son supermarché lardé de bandes de chantier, les rayons inessentiels ont l’air de scènes de crime. Les magasins de bricolage sont considérés comme essentiels, car ils permettent aux artisans du bâtiment de travailler, ils sont donc ouverts (contrairement aux librairies, qui servent pourtant aux travailleurs intellectuels). Mais le génie du roi et de ses serviteurs est subtil, tous les rayons de bricolage ne sont pas également essentiels. On peut acheter un store,  une poignée de porte, mais pas un support pour fixer une tringle à rideaux. Les voies de notre seigneur sont impénétrables, mais on peut deviner ceci, il existe des petites boutiques de décoration et d’ameublement dans les centres-ville, il ne faudrait pas prendre prétexte d’acheter une fixation pour y entrer. Mais les magasins de bricolage savent improviser, on peut acheter en ligne. Ouf ?

Avez-vous déjà essayé d’acheter une pièce sur catalogue quand c’est la première  fois ? Évidemment, il faut voir et toucher pour comprendre comment ça va se fixer, l’idéal étant d’avoir un bon conseil. Je suis donc allé au magasin de bricolage ouvert, je me suis subrepticement glissé sur une scène de crime, pour prendre la référence de ce que j’allais acheter en ligne, afin de le retirer dehors, à l’embarquement des livraisons. Ce rayon était quand même un peu interdit aux clients, mais il était fréquenté par des vendeuses (les rideaux, c’est pour les femmes, ce n’est pas moi qui décide), qui vont prendre en rayon ce qui est acheté en ligne. C’est absurde, mais continuons.

Ça n’a pas manqué, une personne plus zélée que les autres m’a dit qu’il est strictement interdit d’aller sur une scène de crime (en tous cas dans ce magasin, d’autres l’autorisent, il suffit de ne pas passer les produits interdits à la caisse). J’explique tout cela poliment, que c’est possible chez le concurrent, que c’est pour ne pas me tromper de référence et donner du travail en plus, autant avoir du bon sens quand tout est absurde. « C’est déjà assez absurde comme ça, n’en rajoutez pas avec votre bon sens, ou j’appelle la sécurité ! ». Sur le coup, j’ai hésité, juste pour voir ce qui se passerait, mais j’ai été lâche, et je devais télétravailler au plus vite, même distraits par mes voisins d’en face.

Notre grand roi est sage et avait tout prévu. Il voyait bien qu’avant la peste, son peuple ne l’aimait plus assez pour suivre ses lois avec entrain. Le régime par l’absurde produit ce miracle de trier l’obéissance et le bon sens. Tout ceux qui commandent, qui ont le plus maigre pouvoir, sont obligés d’imposer les décisions absurdes qui leurs viennent d’en haut, et donc affrontent partout la résistance du bon sens. Parce qu’ils n’ont pas le luxe de pouvoir perdre leur travail, ils préfèrent perdre le bon sens, et ont alors d’autant plus besoin de la protection du maître, qui est la seule raison qui leur reste. Régner par l’absurde resserre autour du pouvoir toux ceux qui ont trop donné pour pouvoir partir, et pour les autres, selon les caractères, cela produit de la colère rentrée, une raillerie qui se moque de tout et ne fait rien, et même, la bonne volonté qui essaie d’arranger les choses pour ne pas peiner des chefs qui n’y sont pas pour grand chose. La formation des jeunes dans un tel régime va laisser de très mauvaises traces, de la honte. En tous cas il vaut mieux éviter d’afficher son bon sens, car on sert de cible et de bouc-émissaire, pour l’instant on en reste à l’insulte et au mépris :  extrémisse ! complotisse !

Le régime s’est enferré dans le mythe de la supériorité de ses élites, tous leurs beaux plans s’enlisent dans la routine administrative qui se couvre contre le risque juridique, cet exécutif se découvre plus bête que tous ses voisins, alors attention, il faut se méfier d’une bête piégée, elle va se venger.

Fantasia Sorcerer's Apprentice © Gabe975

Non, il ne faut pas aider à supporter l’absurde, parce qu’il en dure d’autant plus longtemps, il faut énerver l’absurde. Il faut être un accélérateur d’absurdité, être le rouage par lequel la machine s’emballe, en rajouter. Le trône ne tient que par ceux qui le portent, il faut donc les déprimer, les faire enrager, mais sans plaisir. Il ne faut pas attaquer de front, la police crève les yeux, et ruine par les amendes. Il faut être zélé comme les balais de l’apprenti sorcier, suivre les ordres jusqu’au bout, prendre beaucoup d’initiatives dans le plus strict respect du principe qui gouverne, l’absurde.

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