Retraites? Ne vous inquiétez pas, la CFDT va tout vous expliquer

La CFDT est un nouveau genre de névrose de gauche. Par le passé, la discipline a pu obliger des militants à soutenir auprès de leurs collègues des décisions choquant la conscience, sous prétexte d’intérêt général. En voulant faire croire que la réforme financière des retraites est de gauche, la CFDT passe un seuil, celui du suicide.

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Sur son site, la CFDT se fait pédagogue, rassurante, comme le délégué syndical au moment d’un plan social : les réponses à vos questions sur la réforme des retraites. En 22 points, ils prennent le ton du journaliste décodeur. Ils ne répondent pas aux critiques, ils les épuisent, à force d’arguments et de nuances, pour rendormir leurs adhérents qui pourraient s’inquiéter, et dégoûtant les autres.

Répondre à tous les points serait fastidieux et perdrait l’essentiel. Quelques citations suffisent à goûter le style et démonter les procédés. Comme un lecteur abandonne en général avant la fin de ce genre de liste, par ennui ou énervement, il vaut mieux commencer par le dernier article.  Lire les points dans le désordre, et surtour à l’envers, permet de saisir le plan d’ensemble de cette réforme.

« 22. Que pense la CFDT de l'article 64 portant sur la retraite supplémentaire (capitalisation) ?
[…] Il apparaît comme un article technique […] La CFDT propose qu’il fasse l’objet d’un projet de loi distinct. »

Par une malice cynique, l’exécutif a glissé un article inessentiel dans sa loi, afin de favoriser les retraites par capitalisation. Macron est un banquier, la cohérence de son action depuis qu’il est dans le gouvernement Hollande est de vendre le public au privé, comme l’aéroport de Toulouse ou de Paris. L’objectif de cet exécutif n’est évidemment pas la justice sociale d’un régime universel.

La CFDT montre ici une absence de réflexion sur le rapport du travail et de la finance, et même l’oubli des conquêtes syndicales d’après-guerre qui voulaient justement sortir la cotisation sociale de la gestion par les banques ou assurances privées. Cet « article technique » n’est pas une méprise malencontreuse qui devrait faire « l’objet d’un projet de loi distinct », c’est un signal du gouvernement envoyé aux assureurs et aux fonds de pension.

Ainsi, le premier ministre Édouard Philippe a nommé le patron français du fonds de pension BlackRock au rang d'officier de la Légion d'honneur pour la promotion 2020. Il tient à faire savoir à ses semblables qu’il fera mieux que son mentor Juppé, il ira jusqu’au bout de sa réforme des retraites et ne cèdera pas aux grévistes. Juppé avait la chance d’être sous un président qui connaissait un peu la France, Chirac savait jusqu’où ne pas aller trop loin, pas Macron.

« 20. La baisse des cotisations pour les revenus au-dessus de 10.000 euros/mois va-t-elle réellement entraîner une perte de recettes pour le régime de retraites ?
[…]  L'abaissement du plafond de 8 PASS à 3 PASS entraînerait en effet une baisse des recettes […] Pour la CFDT […] plusieurs pistes de réflexions sont donc à creuser »

 « 8 PASS », « 3 PASS », et hop, petit tour de passe-passe par les abréviations, la CFDT se donne des airs d’expert.

Cet exécutif avait annoncé que leur nouveau système de retraites serait plus « juste », car la retraite maximale serait limitée au salaire de 10 000 €, et plus de 27 000 € comme aujourd’hui. En réalité, il faudrait le dire autrement. Le salaire versé au delà de 10 000 € ne paiera plus de cotisations.  Les hauts salaires auront donc plus d’argent à placer pour leurs vieux jours. Mais le plus injuste n’est pas là.

Des retraités ont aujourd’hui une pension calculée sur 27 000 €. Qui va payer pour eux ? Ce ne seront plus les hauts salaires au-delà de 10 000 € puisqu’ils ne cotisent plus. Donc ce seront tous les autres, au salaire plus bas. Les futurs minima vieillesse cotiseront pour les grosses pensions.

La conséquence comptable a été relevé par l’économiste Piketty, et il n’a pas eu besoin de mots de passe parce qu’il voulait se faire comprendre et pas noyer le poisson. Il se dit réformiste, absolument pas révolutionnaire, mais il est scandalisé. La CFDT propose de creuser « des pistes de réflexion », acceptant donc le principe que les pauvres perdent de la retraite pour payer celle des riches.

« 14. Pourquoi nos pensions de retraites ne baisseraient-elles pas alors qu’elles ont baissé suite au passage à un système par points en Suède ?
[…] Des études tendraient à démontrer qu’avec l’application de cette réforme, les pensions de retraites des Suédois et Suédoises auraient baissé. […] la crise de 2008 a impacté fortement les comptes en capitalisation gérés par les fonds de pension et entraînant une baisse des pensions. […] Mais il n’y a donc pas de comparaison valable ni sur le contexte ni sur le contenu de la réforme. »

La CFDT explique que « des études tendraient à démontrer » que la retraite à points a baissé les pensions des suédois. Ce ne serait pas sûr, carrément douteux, et surtout, argument frappant : la Suède n’est pas la France… Avec ce genre de raisonnements, tout est unique, rien n’est comparable, donc il n’y a pas de sciences.

François Fillon, candidat malheureux à la présidentielle 2017 pour la droite, est autrement plus clair sur la retraite à points : elle permet de baisser le montant des pensions. Il s’exprimait devant un parterre de patrons, détaillant un programme néolibéral revendiqué (alors que Macron se disait alors encore socialiste). Les mathématiques n’ont pas accordé une dérogation spéciale à la France, les points y auront le même effet que les suédois :  l’appauvrissement des retraités ; accéléré par chaque crise boursière.

« 11. Comment est-il possible que les retraites ne baissent pas si on limite les dépenses à 14% du PIB alors que le ratio d’actifs pour le nombre de retraités va diminuer ?
Dire que les dépenses de retraite ne doivent pas dépasser 14% du PIB ne signifie pas que les dépenses de retraite n’augmentent pas : le PIB augmente aussi. L’idée, c’est que les dépenses de retraite augmentent au même rythme que la richesse nationale (le PIB). »

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« Le PIB augmente aussi »… Petit rappel aux économistes de la CFDT. Le PNB français, ainsi que dans la plupart des pays développés, croît de moins en moins, et c’est une tendance depuis les années 1960. Rien ne laisse penser que la croissance va revenir, au contraire, beaucoup de phénomènes à forte inertie s’y opposent.

Considérons d’abord notre support, la nature. La croissance finit toujours par être de la consommation de matière et d’énergie. Un bien immatériel en apparence, comme une série, est une dépense en métaux rares pour le téléphone sur laquelle elle est regardée, et beaucoup d’électricité. La croissance, c’est de la pollution et du CO2, la planète ne peut plus se le permettre.

Par ailleurs, la population mondiale vieillit. Or, les personnes âgées produisent moins et consomment moins, elles entrent en décroissance. La Californie pourra inventer des lunettes 3D ou des surfs électriques, à 70 ans, qui s’en soucie ?

La CFDT a donc la religion de la croissance, contre la démographie et l’écologie. Le nombre de retraités va évidemment croître plus vite que le PIB, et donc ils vont s’appauvrir. 

« 3. Quelle est la différence entre l'âge pivot et l'âge d'équilibre […] »

Le gouvernement concède un adjectif à la CFDT, révocable à la première ordonnance, ce négociateur est idiot, ou complice, ou il est dans un tel état dépressif qu’il se raccroche à la moindre petite nouvelle pour ne pas sombrer. La pouvoir a piétiné les syndicats du travail. L’État, normalement au service de l’intérêt général, et donc arbitre entre les intérêts du patronat et du salariat, a mis tous les forces de la loi au service de la finance et des actionnaires, sans faire l’effort d’un argument pour justifier l’utilité sociale de ces mesures. Ils n’ont pas besoin, la CFDT est prise en otage, c’est elle qui cherche toute seule des raisons pour justifier son agresseur.

« 1. Pourquoi la CFDT souhaite-t-elle une réforme pour un régime universel ? »

Pourquoi la CFDT souhaite-t-elle sa propre disparition ? La CFDT essaie de se rassurer avec des arguments plus ou moins adroits dans le détail, mais elle ne veut pas voir la réalité en face : la retraite à points gérée par l’État supprime l’utilité des syndicats.

Ce gouvernement sait que la croissance ne reviendra plus, et que la crise menace de plus en plus, alors pour nourrir l’économie avec de l’argent frais, il nationalise les comptes sociaux pour rediriger les flux vers ses financeurs. Chacun des ministres actuels,  ainsi que leurs conseillers, savent qu’ils en seront payés en retour dans leur futur emploi. Ils sont des produits de l’époque, ils n’ont aucun principe. Pour eux, la morale est une faiblesse, celle de leurs victimes. Ils font au gouvernement ce qu’ils ont fait et feront dans les entreprises, réduire les coûts et enrichir les actionnaires.

Si les  syndicats perdent les postes d’administrateurs des fonds sociaux, ils n’auront plus de carrière à offrir à leurs permanents pour les sortir de l’usine, c’est toute une filière économique de promotion sociale qui se tarit, ce qui va démotiver l’engagement militant, et diminuer l’expertise. Comment la CFDT peut être favorable à sa propre liquidation ? Ce mystère relève de la psychologie des victimes.

« Le syndrome de Stockholm peut être vu comme une manifestation inconsciente de survie : le sujet concerné, en s'attirant la sympathie de l'agresseur, peut se croire partiellement hors du danger, voire susceptible d'influencer les émotions de l'agresseur. Il peut même imaginer sauver sa vie. C'est en fait surtout de sa propre angoisse que le sujet se protège, car le danger est toujours réel ».

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