Lettre ouverte à Emmanuel Todd sur l’anthropologie de la famille belge

Emmanuel Todd construit depuis plusieurs décennies un modèle d’anthropologie des systèmes familiaux. Il considère que les belgiques wallonnes et flamandes partagent une même famille nucléaire à corésidence temporaire bilocale. Pourtant, ces deux communautés s’entendent mal. Est-ce que cette division ne cache pas une dimension manquée par le modèle toddien ? Essai…

Monsieur Todd,

N’ayant aucune assurance que cette lettre vous parvienne, je me suis permis de la rendre publique. Cela force à expliciter quelques uns de vos concepts, ce qui vous permet aussi de vérifier que vous êtes compris.

J’ai 50 ans, je suis lillois, historien local amateur par la force de mes curiosités (mais heureusement compétent dans des métiers plus rentables). J’ai commencé à être formé par vos idées au lycée dans les années 1980, quand mon professeur de géographie nous disait qu’être communiste était certainement sympathique à notre âge, mais que l’union soviétique allait être rattrapée par sa mortalité infantile. J’ai depuis régulièrement lu vos livres, sans que le modèle familial de mon pays lillois me semble suffisamment compris de vous. Nous supportons très bien de ne pas être compris, je me permet cependant de vous signaler que votre approximation nécessaire à l’échelle de l’Eurasie vous fait manquer l’étrange synthèse belge qui est peut-être en train de conduire l’Europe.

Du pays lillois, vous dîtes enfin en 2011, dans L’origine des systèmes familiaux, qu’il est au plus proche des peuples primitifs : nucléaire à proximité bilocale, comme la Belgique. Je n’en avais pas conscience, mais que ce soit autour de moi ou dans ma mémoire familiale à 4 générations des deux côtés, j’ai des foules d’anecdotes significatives qui vous confirment. Cependant, votre modèle semble encore approximatif, et notamment, il ne sépare par les flamands des wallons. Ici à Lille, au nord-ouest de la Lys, nous avons une Flandre maintenant francophone à force d’école obligatoire qui ne pense pas comme Lille. Vous citez parfois l’historien du droit Jean Yver (1901 – 1988), il montre une distinction majeure entre une coutume flamande de Saint-Omer à Anvers, et une coutume picardo-walonne de l’Artois jusque Liège (Revue du Nord, 1953-1954, n° 140-141). Ses distinctions ne contredisent pas la cohérence de vos théories, mais peut-être pourriez-vous y trouver des principes qui pourrait perfectionner vos modèles.

On peut évidemment détailler à l’infini chaque partie du monde et développer un modèle fractal de toute l’humanité qui peut épuiser des générations de chercheurs. Cependant, les frontières ne sont pas également anecdotiques. Les mystères de l’Ouest français sont probablement plus complexes que la Belgique et le nord de la France, mais ce plat pays longtemps disputé dans l’histoire n’est pas seulement une marche périphérique, il est plus densément peuplé. Vous nous aideriez à mieux comprendre l’Europe de Bruxelles si vous vous intéressiez plus au modèle familial belge, à la frontière de la latinité et de la germanité.

Vous vous émerveillez régulièrement de la synthèse parisienne entre la famille égalitaire de la grande Île-de-France, et de la famille hiérarchique d’Occitanie qui lui a fourni ses armées. Vous vous exprimez moins souvent sur la synthèse espagnole entre le vieux pays hiérarchique du nord, et les terres plus égalitaires de la Reconquista, qui a changé définitivement le monde en se déployant sur le continent américain. Je vous propose cette hypothèse, et si l’union européenne n’était pas allemande, mais bruxelloise ? Alors elle fait la synthèse entre deux perceptions très distinctes de la famille pour lesquelles Jean Yver donne des clés.

La famille nucléaire à proximité bilocale est en effet proche du cycle alpha des naissances. Pour le plat pays, il ne s’agit pourtant pas de l’homo sapiens initial, chasseur-cueilleur et forcément nomade, mais d’une adaptation sociale à une terre riche, qui s’est poursuivie par l’urbanisation et l’industrialisation. Elle peut accepter plus d’une manière de se réaliser.

Yver note qu’à Lille ou chez les wallons, la coutume par défaut du mariage est une communauté de biens incluant et les acquêts, et les propres (dots et héritages). Le mariage crée une communauté indépendante (nucléaire) sur laquelle ascendants et descendants perdent leurs droits dès qu’ils en sortent. Toute la vie est orientée vers l’installation des enfants en ménage, inégaux entre filles et garçons, entre aînés et cadets, par l’effet du cycle d’accumulation de biens des parents. Cependant la proximité bilocale se constate par les nombreuse combinaisons possibles associant par exemple pères et gendres.

Yver définit le mariage coutumier flamand comme l’association de deux familles, avec une stricte égalité d’héritage entre garçons et filles. Les filles dotées peuvent rapporter ce qu’elles ont déjà reçu pour participer au partage de l’héritage à part égale. Il en résulte un émiettement de la propriété foncière largement constatée dans le parcellaire, mais aussi, un grand dynamisme économique. Ce droit absolu des enfants à l’héritage à des conséquences sur la situation des veuves qui n’ont rien de leur mari, mais elles possèdent leur héritage. Le ménage flamand ne fonde pas de communauté de biens, comme s’il était une association provisoire à laquelle les époux ne s’abandonnaient pas, le lien aux ascendants et descendants est plus fort, produisant aussi une proximité bilocale.

L’opposition des familles nucléaire et souche explique certainement de nombreux siècles de l’histoire européenne, mais est-ce que l’urbanisation générale ne finit pas par s’exprimer exclusivement dans les nuances de la famille nucléaire ? Vous insistez souvent sur l’opposition entre la famille inégale anglaise et la famille égalitaire d’Île-de-France, l’opposition entre flamands et picardo-wallons apporte peut-être deux autres nuances porteuses de mentalités. La stricte égalité flamande ne produit pas du tout la même société que le bassin parisien, la liberté d’avantager des enfants de la coutume picardo-wallonne n’a pas les mêmes effets qu’en Angleterre.

La Belgique vit intensément cette différence de part et d’autre de la frontière linguistique, ne serait-ce que dans la carte électorale. La famille nucléaire latine n’y est pas individualiste mais fonde une communauté. Tout le monde y est libre, mais différent, c’est à chacun selon ses besoins. La famille nucléaire flamande est égalitaire et lignagère, attachée au droit du sang, et d’ailleurs peu encline au métissage, c’est à chacun ce qui lui est dû. Cette différence anthropologique ne suit pas partout la ligne linguistique, par exemple à l’ouest de Lille, Yver a remarqué une enclave francophone de coutume flamande autour de La Gorgue qui a justement été à l’origine de la révolte calviniste des gueux, contrairement à Lille ou Douai qui essayèrent de rester à l’écart (cf. Alain Lottin, La révolte des Gueux…). La répression espagnole a été féroce, l’émigration a été massive, mais c’est bien la Flandre qui est la terre calviniste du plat pays, tandis que les Pays-Bas du nord restent encore à majorité catholique.

En combinant les alternatives individualiste – universaliste, égalitaire autonome, on pourrait produire 4 types nucléaires. En contexte d’indépendance des ménages, l’absence d’égalité ne signifie pas pour autant l’obéissance à une hiérarchie, mais plutôt la réticence à une loi abstraite qui impose le partage, que l’on nommera positivement autonomie (liberté de se donner sa propre norme, de réaliser ses goûts et volontés). La négation de l’individualisme, dans une société qui assure la liberté individuelle, n’est pas un collectivisme de contrainte mais plutôt une charité catholique sécularisée que l’on peut appeler universalisme

  • nucléaire anglais : autonome et individualiste, libéral.
  • nucléaire flamand : égalitaire et individualiste, nationaliste.
  • nucléaire parisien : égalitaire et universaliste, étatiste.
  • nucléaire wallon : autonome et universaliste, socialiste.

Ces traits sont probablement délicats à inférer d’un recensement, ils ouvrent cependant des distinctions plus significatives que l’opposition nucléaire égalitaire ou absolu qui suppose que l’égalité d’Île-de-France n’est qu’un degré incomplet d’un état anglais achevé. L’urbanisation ancienne des Flandres a vite imposé la nucléarité (comme d’ailleurs en Italie du nord selon vous), laissant plus de temps à l’apparition de nuances qui sont probablement en train de se développer dans l’Europe urbanisée actuelle.

Depuis Les Luttes de classes en France au XXIe siècle (2020), vous considérez que les structures familiales issues de la civilisation agricole n’ont plus d’effet en France, pourquoi en aurait-elles encore ailleurs en Europe ? Puisque les structures familiales ont évolué avec les siècles, le bouleversement de l’urbanisation et du consumérisme doit bien commencer à avoir des effets ? Quand vous aurez fini l’Amérique et l’Afrique, il vous faudra encore un livre prospectif pour imaginer les structures nucléaires de l’avenir.

En attendant ce livre, il me semble que la Belgique est le miroir de bien des contradictions européennes, entre des petits peuples peu romanisés mais jaloux de leur indépendance, s’identifiant aux flamands, et des états ayant fini leur mission dans l’histoire, qui vivent les misères des wallons. La France parisienne est un genre de Portugal qui soupire sur sa grandeur passée, se réfugie dans le football et le culte de ses saints, quoique ce soit plutôt De Gaulle que la vierge. Pour un provincial, Paris est morte, tournée sur elle-même, comme ses familles qui n’ont plus d’autres projets que de placer leurs enfants, produisant la stupidité des élites. Le réveil français que vous attendez, pourquoi prendrait-il encore Paris pour capitale ? Vu de Lille, c’est Bruxelles et le jugement de nos voisins européens qui nous protègent de la police parisienne.

Tout bon toddien doit être un peu prophète et surtout blagueur. Quant à l’avenir, il est urgent de sacrer Macron empereur franc des lumières et de l’amour, sous la marque EM!. Sa gestion sécuritaire catastrophique va amener des régions entières à demander la protection d’un pays voisin plus démocratique. L’Ouest français passera sous protectorat anglais, demandera pardon pour Jeanne d’Arc et célébrera enfin la victoire des vendéens et des girondins. Les basques resteront basques. La côte catalane deviendra catalane, les castillans accepteront de perdre Barcelone en échange de Toulouse qui se revendiquera occitane. Lyon gardera son territoire d’influence sous la forme de cantons que Zurich refusera dans la fédération. Personne ne voudra de Marseille, et Lille retrouvera Bruxelles.

Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, le règne d’EM! sera d’autant plus absolu qu’il sera déchargé des territoires, permettant à Paris d’être plus agile. Le rayonnement de la marque France se maintiendra dans le monde par une nuée de points mais plus une surface, à part une Île-de-France un peu agrandie. New-York cédera par exemple la propriété du sol sous la statue de la liberté ainsi que les droits à l’image sur l’œuvre de Bartholdi. Paris promettra l’asile à toutes les libertés bafouées dans le monde mais négociera avec les provinces que personne ne puisse passer. L’empereur visionnaire aura fait le pari de Constantin, son règne ne sera plus terrestre mais spirituel. Après l’entreprise sans usine, l’élite de Paris inventera l’état sans pays.

Plus sérieusement, toute personne lucide sent bien le marasme dans lequel s’enfonce la France (avec nos voisins latins, dont les wallons, mais excepté la Romandie). Nos élites profitent beaucoup trop de l’euro pour vouloir sa fin. Partout dans les régions, les gens n’attendent plus rien de Paris, sauf des amendes, pour excès de vitesse, sortie sans masque, ou manifestation non déclarée. Les loyers parisiens ne permettent plus d’y faire ses études si bien que les élites locales se contentent des universités de leur métropole, ou visent l’international. Il vaut bien mieux un doctorat de Leipzig ou d’Uppsala que de s’épuiser à apprendre quelque chose entre des directeurs de recherche qui se font la guerre des crédits plutôt que de chercher. Je ne vois qu’un espoir pour Paris, un Exode du genre de 1940. La France sera peut-être sauvée par le covid. Si la capitale était désertée pour cause de contagion, les réseaux qui tiennent le pouvoir seraient forcés de se distendre et de revenir au réel.

En attendant, mais à mon avis vous verrez la solution de votre vivant, il vous reste la consolation de la science. Votre œuvre sur les structures familiales est centrée sur la civilisation agricole. La terre simplifie la complexité des structures élémentaires de la parenté nomade, largement renseignée par l’anthropologie française ; est-ce que le consumérisme urbanisé n’annonce pas un autre âge de la famille ? La famille souche d’Empire par exemple, n’a-t-elle pas produit un type nucléaire qui va durer ? Je serai bien en peine de choisir les traits pertinents pour combiner une nouvelle typologie prospective, j’espère avoir piqué le démon de votre intuition en vous attirant vers les coutumes flamande et picardo-wallone selon Jean Yver.

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