Oui, En Marche! Ça marche! (pour moi, pour toi…)

L'élection de Macron a révélé une sensibilité politique éparpillée jusqu'ici entre gauche et droite. Le bipartisme obligeait à intéresser toutes les classes sociales, à prendre en charge des injustices et des morales, des colères ou des peurs. En Marche! disrupte avec l'histoire et invente un conte de fées où tout ira bien, uniquement pour ceux pour qui tout va déjà bien.

En Marche! ça Marche! https://www.youtube.com/watch?v=Ucg7aSMZfR4 © gingerlofficiel En Marche! ça Marche! https://www.youtube.com/watch?v=Ucg7aSMZfR4 © gingerlofficiel

Le quinquennat Macron a sa chanson, En Marche, ça Marche, un monument d'inculture internationalisée. Des mamans parisiennes s'éclatent sur YouTube sans craindre de faire honte à leurs adolescents. Est-ce que les sondages contredisent cette parodie involontaire ?

À l'occasion des élections présidentielles de 2017, le centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) a lancé avec l'IPSOS une grande enquête pendant 2 ans (11/2015 - 11/2017), 17 vagues de questions auprès de 12 000 sondés : comprendre 2017. Les catégories politiques sont fines, montrant que la qualité d'un sondage ne dépend pas seulement de l'institut mais des questions du commanditaire. En Marche! (EM!) apparaît à partir de décembre 2016, le Parti Communiste (PC) et la France Insoumise (FI) sont séparé à partir de juin 2017 (auparavant fondus dans le front de gauche).

Cette livraison de fin novembre de 2017 commence par les habituels baromètres d'opinion sur l'Élu, qui ne valent pas plus longtemps que le chiffre suivant. Beaucoup plus intéressantes, des questions sur les valeurs sont distribuées selon les alignements politiques, permettant d'en dessiner quelques traits.

2017-11, CEVIPOF, êtes-vous content de votre vie ? 2017-11, CEVIPOF, êtes-vous content de votre vie ?

Il est heureux de constater que la majorité des gens sont à peu près satisfaits de leur vie, avec une frange assez faibles d'insatisfaits. La courbe observe un chapeau centré sur les marcheurs, concentrant la satisfaction, qui ruisselle jusqu'aux extrêmes (... = non alignés). La gauche et la droite ne sont-elles plus qu'une manière de diviser les mécontents ?

2017-11, CEVIPOF, êtes-vous content de vos perspectives d'avenir ? 2017-11, CEVIPOF, êtes-vous content de vos perspectives d'avenir ?

Les marcheurs sont aussi les plus optimistes sur leur avenir personnel, mais d'autres nuances apparaissent. Les non-alignés ne partagent pas tout le pessimisme (- et --) des affiliés FN, et rejoignent très exactement la moyenne globale des sondés (24%). Ce réservoir courtisé des électeurs peu politisés (ou dégoûtés de la politique), sont pourtant moins optimistes que la moyenne (24% contre 29%). Il ne peuvent pas être attirés par la peur, ou par l'enthousiasme. Ils se remarquent plutôt par une appréciation un peu plus neutre que les autres (=, 51%), contrairement à la plupart des affiliations qui conduisent à des avis plus tranchés (à part le PS, 51%). Pour la suite, cette catégorie sera exclue des graphiques car elle agrège des motivations diverses dont la qualification serait imprudente.

Le PC semble plus pessimiste que l'extrême gauche, cette enquête permettra de montrer (dans des billets ultérieurs) que les communistes conservent des traits qui les distinguent du reste de la gauche.

 

2017-11, CEVIPOF, votre niveau de vie : relatif à votre entourage, satisfaction. 2017-11, CEVIPOF, votre niveau de vie : relatif à votre entourage, satisfaction.

Diriez-vous que par rapport aux personnes de votre entourage, vous avez un niveau de richesse plus faible ou plus élevé qu’elles ? Cette question semble très subjective et susceptible de biais d'opinion. On observe pourtant des symétries statistiques surprenantes, qui permettent peut-être de comprendre ce que les gens perçoivent comme leur entourage. 16% des sondés considèrent avoir un niveau de richesse moins élevé que leur entourage, et 15% se pensent au-dessus.

Un entourage serait majoritairement constitué de gens se percevant de fortune comparable (70%), selon une courbe en cloche où les disparités extrêmes sont plus rares (beaucoup plus faible : 4%, beaucoup plus élevé : 1%), avec une petite pudeur à moins se déclarer beaucoup plus riches que ses prochains.

Ces entourages sont des espaces mentaux qui se construisent tout au long de la vie avec nos relations, ce ne sont pourtant pas des réseaux purement virtuels. Il ne suffit pas d'un clic pour y faire rentrer ou sortir des personnes, la volonté ne suffit pas à effacer un souvenir. L'entourage se construit avec les années, en commençant par la famille, puis les amis, ou le travail. Ce sont des gens que l'on a fréquenté et qui fusionnent dans une impression collective globale, un groupe avec personnalité morale, un caractère.

J'ai une idée globale de ce que mon entourage gagne, assez précise pour m'y mesurer. Statistiquement, mon entourage me ressemble, je suis exclus par les groupes trop différents, je vais à mes semblables, dont je pense partager le niveau de richesse. Cependant, cette moyenne varie selon l'alignement politique.

Les marcheurs réunissent plus de personnes qui se considèrent mieux pourvues que leur entourage, et moins qui se sentent moins à l'aise. Différencier l'optimisme psychologique de la réalité économique importe moins que d'observer comment ce centre positif tend l'arc politique. Il ne s'agit pas nécessairement de la partie la plus riche de la population française, car les cercles sociaux communiquent peu. Parmi les très riches, on trouvera toujours des personnes frustrées qui se réfugieront dans des idéologies consolatrices, tandis que les villes les plus pauvres de France comportent aussi des personnes qui s'estiment favorisées, relativement à un milieu de référence qui est pourtant pauvre.

Limiter la référence des citoyens à leur entourage est un moyen politique astucieux pour ne jamais interroger les inégalités. On ira par exemple dans les banlieues pour « libérer les énergies » avec Uber, en évitant surtout de demander pourquoi si peu de jeunes de ces quartiers rejoignent les grandes écoles, qui ouvrent à des emplois autrement plus stables et mieux payés.

Siphonnant les bonnes volontés dans tous les milieux, le macronisme a subordonné les ex-partis de gouvernement de droite et de gauche, qui avaient renoncé à se charger du peuple. Le parti de la rationalité financière est maintenant cohérent, il n'a plus qu'à exciter l'extrême droite (FN), et l'extrême gauche (NPA+LO+POI...) pour resserrer le troupeau central autour de lui.

Mais les extrêmes ne s’amalgament pas sans mauvaise fois. Il suffit d'une autre question à propos de la situation matérielle pour révéler des différences. Dans quelle mesure êtes-vous satisfait de votre niveau de vie ? Nous avons vu que les sondés étaient globalement satisfaits de leur vie, seuls 10% n'en sont plutôt pas, voire pas du tout, satisfaits. Ils sont un peu moins satisfaits par leur niveau de vie (-- et - : 16%), mais pas encore dans un désespoir noir.

Les marcheurs restent les champions de la satisfaction. À droite, l'insatisfaction suit exactement le sentiment du niveau de richesse, manifestant une corrélation très forte entre satisfaction et comparaison aux autres. Le Front national recueillent les plus déçus de la compétition matérielle. Les sensibilités de gauche montrent des rapports plus variables.

Les écologistes peuvent ainsi se considérer en moyenne moins riches que leur entourage, sans pour autant se sentir insatisfaits. Tout est évidemment dépendant du niveau de référence. On supporte mieux d'être moins riche que ses voisins  quand ils sont riches. Tout le monde ne peut pas également prendre de la distance avec la possession matérielle, mais les écologistes se signalent par un découplage supérieur entre comparaison et satisfaction.

L'extrême gauche semble en rupture avec son entourage, seuls 58% considèrent gagner autant que leurs proches, contre environ 70% pour tous les autres. Les communistes semblent plus insatisfaits de leur situation que des écologistes, à évaluation comparable de leur entourage, ce qui peut signifier que les conditions de vie de leur milieu ne sont pas acceptables, mais aussi, que cette perception est augmentée par la connaissance des inégalités de richesse à l'échelle nationale. La synthèse insoumise n'est pas encore bien visible mais devrait idéalement associer le détachement écologiste à l'égard d'une croissance matérielle insoutenable, et l'indignation communiste à l'égard des puissances financières qui ruinent les humains et la planète.

2017-11, 2016-12, CEVIPOF, moral. 2017-11, 2016-12, CEVIPOF, moral.

Cette série longue du CEVIPOF permet de revenir un an en arrière (décembre 2016) avec trois questions identiques sur le même échantillon de plus de 12 000 électeurs. Êtes-vous satisfait de votre vie ? de vos revenus ? de vos perspectives d'avenir ? Parti Communiste et France insoumise n'étaient pas encore distingués. Ces températures varient beaucoup selon la conjoncture, notamment en France, où l'on retrouve une flambée d'optimisme après chaque élection présidentielle. Les français interrogés sont plus confiants dans l'avenir aujourd'hui qu'il y a un an (satisfaits 2016-12 : 22%, 2017-11 : 29%), mais ils sont moins satisfaits de leurs revenus (2016-12 : 40%, 2017-11 : 38%), et surtout de leur vie personnelle (2016-12 : 53%, 2017-11 : 49%). Par ailleurs, les courbes n'ont plus la même forme. Avant les présidentielles, le moral était comparable depuis les écologistes jusqu'aux républicains, et baissait sur les extrêmes. Désormais, les optimistes de gauche et de droite suivent Macron, déprimant d'autant plus les autres sensibilités politiques.

En conclusion, beaucoup d'indices montrent que le macronisme a visé et coalisé une population de gagnants qui ont désormais pris conscience d'eux-mêmes. Ils acceptent de se soucier du monde, à la condition d'en avoir la bonne conscience, sans affecter la croissance. Le « One planet sumit » est exemplaire de cette idéologie, la finance est invitée à sauver la planète et l'humanité par un accord gagnant-gagnant non contraignant, comme si la finance était la solution alors qu'elle est le problème. Le PS était embarrassé de générosité à l'égard des pauvres, la droite devait supporter des valeurs morales rétrogrades. Pour eux, le « en même temps » a été plus qu'un slogan, c'est une libération morale, fini les principes. Mais cette rupture avec l'histoire ne cultive plus ces valeurs qui assurent la résilience d'une société en cas de crise ou de guerre, comme la solidarité et la résistance. Pendant que les gagnants gagnent, que des perdants perdent, il faut que des consciences se forment et s'organisent, pour se tenir prêtes.

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