L’insurrection ne viendra pas

Toutes sortes d’officiels médiatiques s’entendent à dénoncer la « violence » des casseurs qui discréditeraient la dignité des manifestations. Mais à quoi servent les manifestations ? Elles ne servent pas plus qu’une procession religieuse pour infléchir la volonté divine de la finance. Depuis les gilets jaunes, il serait temps de réfléchir et d’arrêter les réflexes d’indignation médiatique.

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Tout événement public dans les rues parisiennes (et pas dans toutes les villes), vient rappeler que des gens existent au-delà du périphérique. À la suite de la coupe du monde 2018, d’énormes dégâts sur les Champs-Élysées ont été constatés, et notamment des pillages dans les boutiques de luxe. Étrangement, On a vite oublié ces débordements qui ont gâché la fête (de la consommation), parce qu’au fond, piller une boutique de luxe, c’est une manière maladroite mais sincère de rendre un culte aux marques.

Même les policiers aiment les marques, le foot et le PSG, comme cet agent qui a été malencontreusement vu en train de récupérer des maillots de foot laissés par terre par des pilleurs (filmé par Rémy Buisine de Brut pendant l’acte XVIII des gilets jaunes, 16 mars 2019). « Contactée par CheckNews, une source policière fait état d’images “embarrassantes” », la communication des syndicats de police a vite rattrapé l’affaire, c’était bien sûr une procédure normale de collecte d’indices, la preuve, l’agent a bien indiqué les pièces saisies au procès verbal. Étrangement, l’auteur des images, Rémy Buisine, a été molesté ce samedi (24 novembre 2020) par un policier. Qui irait croire que le métier des policiers serait de garder des dossiers sur des personnes et de ne jamais oublier pour un jour les coincer ?

  • Suicides dans la police ? Pas d’augmentation mais droit au floutage de gueule

Le black bloc, lui, ne pille pas ; il repeint les banques et casse la pub (appelée mobilier urbain dans les journaux alors que ce ne sont que des supports publicitaire). D’ailleurs, la défense des vitrines de banques coûte beaucoup d’argent public en policiers pour les défendre. C’est pourtant au nom de la dette de l’État, détenue par des banques privées, que notre police manque de moyens, n’obtient pas le paiement de ses heures supplémentaires, et surtout qu’on s’y suicide plus que dans tout autre métier, et plus que dans d’autres polices européennes. Ce symptôme est très grave, pour eux, et pour nous. Ce n’est pas en protégeant les policiers des images par du floutage de gueule que l’on va soigner le malaise, c’est même se moquer d’eux. Rien ne changera pour vous, mais on vous protège des effets publics de vos petits plaisirs, comme tabasser, tout restera en famille ; pourvu que les banques soient protégées.

La propriété privée des moyens d’exploiter est « un droit inviolable et sacré » inscrit au préambule de notre Constitution. Sauf qu’il s’agit d’un droit de l’Homme et du Citoyen, d’un individu, c’est une usurpation de défendre ce droit pour des organisations riches à milliards. Cette escroquerie intellectuelle de donner les mêmes droits à des personnes morales, uniquement d’écritures, et les personnes physiques, nous, de chair et de sang ; explique les déchaînements médiatique de mauvaise foi, car il s’agit de controverses religieuses, sur la croyance dans les écritures.

  • Les jeunes sont vraiment trop immatures

Les gauches reprochent généralement au bloc de ne pas avoir un projet de société cohérent, mais les gauches n’ont pas non plus de projet de société, elle n’ont que des projets électoraux. Si elles avaient un projet de société fédérateur, elles auraient encore les forces d’un service d’ordre pour contrôler les débordements, comme par le passé, le PCF et la CGT. Le bloc n’est pas la cause du discrédit des manifestations, c’est l’effet d’organisations politiques discréditées.

Le bloc a une idéologie, anti-capitaliste, mais en effet, pas de projet. Il suffit d’observer la moyenne d’âge pour vite comprendre qu’il ne porte pas de revendication pour la retraite, l’hôpital, ou bien sûr la litanie des intérêt particuliers qui défilent dans les rues, comme les processions des corporations d’Ancien-Régime. Le bloc sait qu’il n’aura pas de retraite, pas de boulot, pas d’avenir, et plus de planète. Les responsables politiques qui lui expliquent qu’il s’y prend mal, que c’est complexe, que oui les accords de Paris n’ont rien changé au climat mais que c’est quand même mieux que rien parce que des gens se sont parlés… Et bien tout esprit factuel n’en tire qu’une conclusion, il y a peut-être des bonnes volontés sincères et généreuses, mais il y a des pouvoirs bien plus forts qui savent les enliser pour que surtout rien ne change.

Le changement, c'est maintenant ! Clip Officiel François Hollande © TheSarahnoc

Pour le bloc, le changement ce n’est pas un jour, quand la classe ouvrière aura le pouvoir (pour faire quoi ?), c’est tout de suite, mais juste le temps d’une manif. Le bloc est une conduite à risques. La jeunesse de la France périphérique a le tuning, des courses sur les nationales sans radars ; les quartiers populaires subissent les rodéos ; c’est la même pulsion éternelle de la jeunesse qui s’exprime dans le bloc, mais de manière irrécupérable par la consommation, parce qu’ils ne rêvent pas de moteurs et de brûler de l’essence. Ils rêvent de brûler autre chose…

À gauche et à droite, beaucoup de voix affirment que le bloc est principalement constitué de jeunes bourgeois protégés par leur famille, ce qui expliquerait pourquoi ils ne sont jamais attrapés par la police. Quand on n’a plus l’âge, on se fait un peu repérer si on veut y rentrer, mais n’importe qui peut mettre un K-Way noir. Chacun dans ses manifs aura pu voir toutes sortes de profils, qui dépendent largement de la population ambiante. À Lille par exemple, les rangs sont certes gros d’étudiants, mais aussi de jeunes travailleurs, de jeunes chômeurs, de sans-toits, avec notamment quelques anciens militaires lâchés après leur contrat, qui attirent par leur charisme. À Bruxelles, le bloc a coutume de casser quelques vitres de l’administration du chômage, il a été compté qu’il coûtait moins de remplacer ces vitres que de déployer une armée de policiers.

  • Attention, l’ultra-gauche est tapie entre les lignes des éditorialistes…

Le bloc dure depuis une trentaine d’années, mais ses rangs se renouvellent vite, beaucoup de turn-over. Dans la vie d’un individu, c’est une fièvre de quelques mois ou années sans lendemain. Le bloc vide la haine par une solidarité ponctuelle dans l’action. On aimerait évidemment que ces jeunes trouvent d’autres dérivatifs plus constructifs, mais le fait social persistera, voyons plutôt comment il est utilisé.

La police française sait parfaitement contrôler les foules et les dégâts du bloc. Il arrive généralement ce qu’On a laissé faire (sauf pour les gilets jaunes dont l’ampleur a surpris). Des rumeurs persistantes laissent entendre que le bloc serait infiltré par des policiers. Ce n’est pas impossible, ce n’est pas une organisation paramilitaire ou mafieuse qui enquête sur chacun de ses nouveaux membres, il n’y a pas assez d’argent en jeu pour se protéger des infiltrations, mais ce n’est pas utile pour obtenir d’eux ce que On veut d’eux, qu’ils produisent des images pour le journal télévisé. Parce que le bloc n’est pas dangereux, On lui laisse faire un spectacle qui justifie l’utilité de la police et de lois sécuritaires.

  • L’insurrection ne viendra pas

L’instrumentalisation politique de l’ultra-gauche par le pouvoir en place est une coutume française qui est allé jusqu’à la farce conduite sous la présidence Sarkozy, avec l’Affaire de Tarnac (2008). Julien Coupat, auteur putatif du manifeste anonyme L’Insurrection qui vient (2008), a été emprisonné sur la foi de fausses dénonciations, et monté comme la tête pensante d’un groupe terroriste menaçant la sécurité nationale. Sans haine et juste du mépris, Coupat dira : « la prolongation de ma détention est une petite vengeance bien compréhensible au vu des moyens mobilisés et de la profondeur de l'échec ». L’État se venge de sa honte sur sa victime, il se ridiculise en confirmant Coupat et les livres signés par le comité invisible. De Gaulle disait de Sartre que l’on ne met pas Voltaire en prison, le président Sarkozy, qui avait « beaucoup souffert sur La Princesse de Clèves », aurait peut-être été plus clairvoyant s’il avait été plus cultivé. En tous cas, ces livres et cette pensée donnent au bloc son horizon intellectuel.

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Le bloc est une impasse, et l’insurrection ne viendra pas, il suffit de regarder la pyramide des âges. Les classes nombreuses (1947-1974 ; 46 à 73 ans en 2020) sont ou vont vers la retraite, tandis que la natalité ne cesse de diminuer depuis 10 ans. Il y aura de moins en moins d’actifs pour payer la retraite par répartition, et donc, mieux vaut avoir de l’argent en banque. Le message des médias vivant de la publicité est donc clair : la police protège les banques et votre épargne. La jeunesse lucide a un autre message : on ne se tuera pas au travail pour rembourser votre dette et payer votre retraite, alors qu’on n’aura rien, sauf la planète pourrie que vous avez laissée. Et ça, c’est la fin de l’État providence redistribuant la croissance, parce qu’il n’y aura plus de croissance, mais une lente dégradation déjà entamée en France depuis le fin du siècle dernier. Tout grince parce que c’est la pénurie qu’il faut maintenant redistribuer.

Du coup, la gauche progressiste se joint au chœur médiatique pour accuser le bloc d’être des petits bourgeois qui cassent le mouvement social, le « tous ensemble », en effet, ils ne sont pas solidaires de la dette financière, sociale et environnementale. Mais de quel mouvement social parlent-ils ? De quand date la dernière manifestation qui a obtenu quelque chose, c’est-à-dire juste un peu de retard dans l’application d’une loi ? Du siècle dernier, 1995 ? Les grands stratèges de la mobilisation de la rue devraient plutôt se rappeler comment un gouvernement socialiste les a fait sagement tourner en rond autour d’un bassin, vérifiant qu’il n’y avait rien à en craindre, il suffit de les acheter.

Ainsi par exemple l’ancien secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon, débarqué pour avoir légalement pris 270 000€ de « frais de fonction » dans la caisse des adhérents pour son appartement de fonction ou s'octroyer une prime de 100 000€, a été recasé par E. Macron à l’Inspection générale de la jeunesse et des sports. Pour service rendu ? Tout est légal, ce n’est donc pas un hasard individuel, c’est un système. Toutes ces huiles du dialogue social grincent donc contre les blacks blocs, c’est en effet une réaction conséquente à leur corruption protégée par les violences policières.

Rituel de procession circulaire pour prier l’État de ne pas libérer le travail (23 juin 2016) © Le Monde.fr

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