Est-ce que l’Angleterre empêchait la France de sortir avec l’Allemagne ?

Quand les britanniques se sondent, ils ne regrettent toujours pas de quitter l’Europe. Ils demandent à leurs voisins s’ils sont tristes, ça dépend. La France semble plutôt contente et en profiterait pour se rapprocher de l’Allemagne, mais la Scandinavie est beaucoup plus frileuse.

YouGov est un sondeur d’origine britannique, largement internationalisée. Il a les moyens de publier de nombreuses enquêtes par an sur l’Europe, EuroTrack. Celle de ce mois de décembre interroge le Royaume-Uni, ainsi que l’Allemagne, la France, mais aussi la Scandinavie (Danemark, Suède, Finlande, Norvège). Les questions portent sur le brexit, et plus globalement, sur la perception de 2017 et 2018. France 2 mentionne ce sondage de manière particulièrement fallacieuse dans un reportage titré : «Brexit : un an après, le doute s'installe chez les Britanniques». Personnellement, les médias ne m’intéressent plus depuis longtemps, j’ai comme de l’écho dans l’oreille, je n’entends que le bourdonnement de la réclame, je n’arrive pas à croire que des personnes réelles essaient de me parler entre les pubs. Jacques Sapir semble y croire encore, il dénonce la propagande du média d’état de ce côté de la mer, en encourageant les analyses alternatives. C’est donc sur cette invitation que je propose une alternative à l’alternative, mais cette «négation de la négation» ne revient pas du tout à l’affirmation initiale de France 2, au contraire. Il y a bien plus à tirer de cette enquête que de confirmer ou réfuter des opinions. Dans un style assez peu français, le sondage interroge sur des problèmes très sérieux comme les priorités dans la négociation du Brexit, mais aussi des futilités comme : «êtes-vous excité (excited) à l’approche de Noël ?». Le signal libéral de ce baromètre économique est tellement cohérent qu’il suffit d’observer les interférences, au croisement des résultats, pour faire surgir des phénomènes sociaux beaucoup plus intéressants que la fièvre acheteuse.

Optimisme pour 2018

Non, les britanniques ne doutent pas du brexit, du moins pas selon cette enquête (pour : 48 %, ne sait pas : 13 %, contre : 39 %), alors qu’ils sont convaincus qu’il a empiré la situation de leur pays. Il ne faut pas prêter aux autres nos désirs ou nos sentiments, ce n’est pas parce que la décision est dure qu’elle est regrettée. Nos voisins ont eu le courage d’un choix historique dont ils n’attendent pas de bénéfice économique, quel que soit l’égoïsme qu’on leur prête souvent. À ce compte, la guerre de 1939 n’était pas non plus une bonne affaire. Les britanniques sont majoritairement convaincus que l’économie de leur pays a empiré en 2017, et que 2018 sera pire encore. Pourtant, ils pensent que globalement, 2018 sera mieux que 2017, comme s’il y avait des choses plus importantes que l’économie. Tempérons cependant, cette question finale de l’enquête est volontairement imprécise «And do you think 2018 will be...?», précédée d’une question sur 2017 pour le pays, et pour l’individu. Il se peut que la réponse mêle le sentiment personnel avec des considérations plus générales, les gens sont souvent optimistes pour ce qui dépend d’eux, plus que pour ce qui les dépasse.

YouGov, EuroTrack, 2017-12. Britanniques perception de 2017, espoirs pour 2018 YouGov, EuroTrack, 2017-12. Britanniques perception de 2017, espoirs pour 2018

Passés par le même questionnaire, des français ont des sentiments différents. Globalement, 2017 s’est mieux passé pour nous, il n’y a pas eu d’attentats, le FN n’est pas passé, et pour 2018, de la croissance est annoncée. Il n’est pas sûr que cela se transforme en consommation. On notera plutôt que les français sont optimistes pour l’économie du pays en 2018, mais pour eux-mêmes, ils ont intégré qu’ils n’en profiteront pas, et même, que ce serait pire pour une partie d’entre eux. La prospérité accumulée depuis la guerre nous permet de supporter, incrédules, la montée de l’inégalité. Tant qu’on mange, qu’on boit, et qu’il y a des cachets pour le stress, on regarde, aboulique, le spectacle de la croissance de ceux qui passent à l’écran. Est-ce qu’ils n’ont pas promis qu’ils vont sauver le climat avec la finance ?

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Critique graphique

Cependant, le lecteur ne doit pas accepter cette apparente clarté sans mauvais esprit critique. Les questions ont été simplifiées et réordonnées pour dégager une logique. Les «Ne sait pas» sont placés dans l’échelle et paraissent même comme des séparateurs, qui augmentent l’effet de lecture. J'ai adopté une disposition politique, parce qu’un cliché de l’opinion a une valeur très éphémère, beaucoup moins intéressante que les brèches où peut se glisser une évolution, et donc une action. Ainsi, les convictions extrêmes sont difficilement modifiables. Il faut garder les nuances colorées des très pour et très contre, pour mieux montrer le ventre mou qui peut changer d’avis. J’ai considéré qu’une opinion neutre était du côté du négatif, comme une croissance nulle est une mauvaise nouvelle. Pour les «Ne sait pas», les journalistes ont souvent tendance à les exclure, comme une marge d’erreur qui n’a rien à dire, pour ne pas compliquer l’histoire à raconter au public. Pourtant, quand vous demandez à quelqu’un si «ça va ?», s’il vous répond «je ne sais pas», vous vous doutez bien qu’il a quelque chose à dire qui ne rentre pas dans les options prévues. Les gens signifient, toujours, sauf pour ceux qui ne veulent pas les entendre. Un exemple de politique française sera plus clair.

YouGov, EuroTrack, 2017-12, que pense un français de son gouvernement ? YouGov, EuroTrack, 2017-12, que pense un français de son gouvernement ?

La série Eurotrack demande régulièrement (de 1 à 3 mois d’écart selon l’actualité) «Do you approve or disapprove of the Government's record to date?» (Approuvez-vous ou désapprouvez-vous le bilan du gouvernement à ce jour ?). Sans étonnement, le gouvernement de François Hollande n’a pas fini dans l’enthousiasme. Les opinions positives pour Macron sont un peu plus nombreuses, ce qui n’est pas surprenant en début de mandat. Les médias se sont félicité que sa courbe remonte, ils ont bien travaillé, ce dont tout le monde se moquera dans 2 ans. Par contre, beaucoup plus intéressant, un grand nombre de personnes ne savent pas s’ils approuvent, ou désapprouvent, le gouvernement. Au début du mandat, c’est un peu normal, les illusions se dissipent peu à peu, mais 20%, c’est à dire à peu près l’électorat de Macron au premier tour des présidentielles, ne savent pas s’ils sont pour ou contre lui. Gageons que le président profite au maximum de cet effet de sidération de l’opinion pour passer son programme, qui est parfaitement compris par les ailes plus politisées : pro-affaires, ou anti-social, selon le bord.

Macron travaille pour les 1% qui ruisselleront d’autant moins qu’ils sont exonérés d’impôts. Sa base ne peut pas s’élargir par les effets de sa politique réelle. Il lui faudrait une politique fictive, par exemple une loi sociétale qui ne coûte rien, comme la peine de mort, le mariage homosexuel, la libéralisation du cannabis, ou le vote des étrangers. Les français s’attristent régulièrement des retards du pays des droits de l’homme à inscrire des lois justes dans ses codes. Ils devraient plutôt être fiers de leurs gouvernants, ils ont le sens de l’économie. Un grand débat national ne se gaspille pas, il n’y en a pas beaucoup pour faire écran de fumée. Il faut au contraire les conserver le plus longtemps possible, pour chaque élection, et se représenter penaud devant les électeurs. «Avec la conjoncture, je n’ai pas pu ; mais cette fois-ci, c’est sûr, je vais y arriver, du moins… si la Croissance [ou la Finance] le veut». On peut aussi chercher un ennemi, rien n’est plus uni qu’une foule qui lynche, mais mobiliser contre les migrants par exemple, salirait un peu une image de chevalier blanc contre le FN. Est-ce que cette part transparente de l’opinion peut alors être colorée par l’opposition ? Elle ne marchera certainement pas avec les sempiternelles indignations de la gôche, tant que la musique joue faux. La prise de conscience viendra peut-être d’un événement, mais heureusement pour la stabilité du pouvoir français, Trump a besoin d’une guerre, et les français aiment les généraux.

Différences culturelles

YouGov, EuroTrack, 2017-12, comment a été votre année ? YouGov, EuroTrack, 2017-12, comment a été votre année ?

L’Europe n’ayant pas été affectée par d’effroyables désastres cette année, on peut supposer que la vie personnelle des individus a été globalement comparable, avec une répartition égale des causes de bonheur ou de malheur. On répète à l’envi que les français sont pessimistes. Les chiffres ci-dessus semblent plutôt montrer un tempérament équilibré statistiquement, 27% contents, 28% mécontents, et une petite moitié neutre. Il faudrait plutôt se demander pourquoi d’autres se forcer à positiver le chômage, le divorce, la maladie ou le deuil. Il est certainement utile d’être optimiste pour l’avenir, ou d’être agité d’un pessimisme actif, mais sur le passé, est-ce vraiment une vertu de vouloir conserver une béatitude ravie ?

L’esprit spécialement positif des danois est souvent vanté, on peut les mettre à part, ils partent d’une taux de suicide record en 1980, 33,9 / 100 000, bien supérieur au Japon et comparable à la Russie, et il ne cesse de baisser depuis, pour passer sous la France, quoiqu’encore supérieur aux britanniques. La France n’est pourtant pas déprimée, son maximum de suicide date de 1986, depuis, ça baisse, sans affecter la fécondité (contrairement au Japon). Parmi nos différents paradoxes, que personne ne nous envie, la société a assimilé le divorce et la lucidité, sans gêner notre survie. Évidemment, c’est une mauvaise nouvelle pour le Marché. Nous n’avons pas besoin d’iPhone pour aller mieux, l’alcool suffit (champion du monde en descente).

YouGov, EuroTrack, 2017-12, attendez-vous Noël avec impatience ? YouGov, EuroTrack, 2017-12, attendez-vous Noël avec impatience ?

Sur une question aussi triviale que Noël, les attentes ne sont pas les mêmes. Certes, la France ne montre pas beaucoup d’enthousiasme, mais la Norvège non plus, tandis que nos voisins allemands y prêtent un intérêt qui nous met mal à l’aise. On veut bien faire le sapin pour les enfants, mais de là à s’exciter, tout français normal ressent de la gêne. Il serait intéressant de croiser l’attente de Noël avec le vote Macron.

Nos états nations vivent depuis si longtemps ensemble qu’ils ont construit des caractères très distincts, même dans des ensembles géographiques apparemment cohérents comme la Scandinavie. C’est à désespérer Montesquieu, mais la latitude ne suffit pas à expliquer la variété de l’Europe, et aucune autre théorie simple comme la religion, la proximité de la mer ou des romains, ne suffit à déduire des individus libres et remuants.

Géopolitique

YouGov, EuroTrack, 2017-12. Pour des États-Unis d’Europe ? YouGov, EuroTrack, 2017-12. Pour des États-Unis d’Europe ?

Mais l’Europe n’est pas qu’un grand Vaudeville. Les sociétés conservent la mémoire d’assez de guerres pour que les individus se rappellent, même confusément, que l’on peut s’entendre avec des voisins qui boivent, mangent, meurent, et parlent autrement, quand on partage la même neige. Le 7 décembre 2017, pour des raisons de politique intérieure, Martin Schulz du SPD (des démocrates sociaux), a relancé le serpent de mer des États-Unis d’Europe, comme un appel du pied à Macron. Est-ce une fiction politique à coût constant, comme la légalisation du cannabis ? Les britanniques sont taquins, ils ont demandé ce qu’en pensent des français, des allemands, et d’autres européens. La réponse est très intéressante. La Scandinavie est plus unie que sur le père Noël, censé venir de chez eux, ils sont nettement contre. Ils regrettent déjà que les britanniques les laissent avec l’Allemagne et la France, qui ont l’air de rejouer un rendez-vous manqué de l’histoire.

(article complet à retrouver sur BNF/Gallica)

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