Intelligence artificielle, quelle opposition insoumise au rapport Villani ?

Le gouvernement Macron a commandé un rapport sur l'Intelligence Artificielle (IA) au mathématicien et député Cédric Villani. L'État est à la hauteur des enjeux, mais pour quelle société ? Les militants insoumis ont coutume d'ironiser sur «le matheux», renvoyant à leur programme comme à une bible, mais il est insuffisant sur l'IA. Le niveau monte, l'opposition doit revoir sa copie, contributions.

Jean-Marc Jancovici, polytechnicien et écologiste, fréquente le monde politique depuis longtemps pour faire comprendre les enjeux majeurs de l'énergie et du climat. Son constat sur les compétences moyennes de l'élu sont inquiétantes. Ils ne sont pas capables de décider pour l'intérêt général, ils naviguent à vue entre les médias et les lobbies, avec un niveau d'information qui ne va pas au-delà d'un article de presse. Cédric Villani est député, mais aussi mathématicien reconnu, il s'est vu confié par le gouvernement Macron un rapport sur l'Intelligence Artificielle. La compréhension est à la hauteur de l'ambition : un plan gouvernemental pour relancer l'économie française. Tout patriote doit se réjouir du retour d'un État stratège, mais aussi redoubler de vigilance critique, pour éviter l'enlisement dans une mono-industrie, comme l'a été le nucléaire.

Jean-Marc Jancovici, ingénieur et écologiste, spécialiste du calcul de bilan carbone et énergétique. © Johnny Fandango

Compétence scientifique du politique

Le savant politique n'est pas une figure fréquente dans notre histoire. On pensera peut-être à Frédéric Joliot-Curie, prix nobel de chimie en 1935 pour la découverte de la radioactivité artificielle, engagé au parti communiste en 1942 après la rupture du pacte germano-soviétique, il dirige le CNRS en 1944, et participe en 1945 à la fondation du Commissariat à l'énergie atomique (CEA), qui contribue encore aux choix énergétiques du pays. Ce rapport gouvernemental sur l'Intelligence Artificielle de mars 2018 n'est pas un coup politique à courte vue, mais Villani n'est pas communiste.

Les mathématiciens ont des carrières de sportifs. La médaille Fields se donne avant 40 ans, Villani l'a reçue à 37 ans (2010), et depuis il sait que son cerveau décline, en tous cas pour cette discipline. Il a donc cherché un engagement politique. En 2014, il préside le comité de soutien à la candidature de Anne Hidalgo (PS) pour la mairie de Paris, en précisant déjà qu'il n'était ni de droite, ni de gauche, et pas non plus au centre. Il est pacifiste, européen fédéraliste, pour l'investissement public dans la recherche. En 2017, il a trouvé son engagement avec Macron, il est élu En Marche! de la 5e circonscription de l'Essonne. Cet homme n'est pas mauvais, mais son ethos s'est surtout fabriqué dans l'élitisme républicain des classes préparatoire du lycée Louis-le-Grand à Paris, de l'ENS Ulm à quelques mètres (200 étudiants par promotion). Il veut rendre à la nation ce qu'il lui doit, mais sa générosité abstraite n'a pas l'expérience personnelle des grandes fractures de  la société.

Le rapport s'ouvre sur une évidence, généralement inaudible dans le vacarme publicitaire des firmes, renforcé par l'ignorance médiatique, et même les stratégies de communication académique.

Au regard du volume croissant d’articles, ouvrages, et vidéos nouveaux, mettant en exergue la révolution impulsée par l’intelligence artificielle (IA), nous pourrions croire qu’il s’agit d’un domaine de recherche tout à fait récent. Il n’est est rien : le concept d’intelligence artificielle date des années 50 et une bonne partie des algorithmes que nous semblons (re)découvrir à l’œuvre aujourd’hui ont en réalité été produits dans les années 80. Ce qui constitue vraiment la révolution que nous connaissons depuis peu est le couplage désormais permis de ces algorithmes avec des données et une capacité de calcul qui n’étaient pas accessibles alors, ouvrant des perspectives dont on ne perçoit pas encore les limites.
France Intelligence Artificielle, rapport de synthèse, 2018-03-29, p. 1

Pour mesurer la pertinence du propos, il suffit de comparer avec la platitude de ce que l'on fait dire à François Hollande en éditorial du dossier de presse, au lancement de ce groupe de travail, un an avant, en 2017.

Peu de technologies mobilisent autant notre imaginaire que l’intelligence artificielle. Thème privilégié de nombreuses œuvres de Science-Fiction, la perspective de créer un jour des machines réellement intelligentes, capables d’exécuter d’elles-mêmes des tâches de plus en plus complexes et variées, convoque chez chacun d’entre nous une mythologie ambivalente : de l’utopie d’un avenir radieux pour une humanité libérée des tâches les plus harassantes, aux craintes suscitées par les robots tueurs, en passant par le fantasme d’un au-delà de l’Homme, les promesses les plus radieuses pour notre avenir collectif côtoient les angoisses les plus profondes quant aux mésusages qui pourraient découler de ces technologies.
Or nous vivons aujourd’hui une période historique... [bla, bla, bla]
France Intelligence Artificielle, dossier de presse, 2017-03-21, p.4

On retrouve la langue de caoutchouc socialiste, où des communicants s'adressent à l'idée qu'ils se font du peuple, qui n'est que la moyenne des ignorances des journalistes. Il n'y a aucune information, ce n'est fondé sur aucune réalité, ni un trait pertinent de l'intelligence artificielle, ni une vision éclairée de l'histoire. On rejoue la musique du progrès, Pasteur, Marie Curie, la civilisation du loisir, et l'urgence du présent où un président si éclairé va justement enfoncer le coin décisif qui va renverser l'époque, avec des rogatons de crédits concédés par l'Europe. Puisque de toute façon personne ne lit ce genre de discours, qu'est-ce que cela coûterait d'être judicieux ? Le politique se doit de comprendre pour donner le cap de l'intérêt général, ou alors il est utilisé par des intérêts particuliers. En un an, le niveau du politique est largement monté.

Villani montre une autre compréhension de la recherche et de l'Intelligence Artificielle, pas moins pédagogique. Non, l'IA n'est pas une magie qui va éliminer l'homme, ce sont des algorithmes plutôt anciens, dont les conséquences ne viennent pas d'inventions théoriques nouvelles, mais de la baisse exponentielle du coût de la mémoire et du calcul (loi de Moore). L'enjeu est de protéger les données qui nourrissent les intelligences artificielles, et former des intelligences humaines capables de perfectionner ces mathématiques, ou au moins, de les utiliser. Dans une perspective écologique systémique, le travail humain coûte de plus en plus, le climat et l'environnement se dégradent, l'énergie va bientôt manquer, mais la puissance informatique est une rare grandeur à laquelle pouvoir accrocher notre besoin de changement et de croissance. Mais qu'est-ce que l'IA ?

Bêtise artificielle et apprentissage machine

Cambridge University, reconnaissance faciale par des moutons. © Cambridge University

L'intelligence des ordinateurs est assez bête, ils ont jusqu'ici peiner sur des tâches pourtant évidentes pour les humains (et même des animaux), comme reconnaître des visages, lire l'écriture manuscrite, ou traduire. Il est plus pertinent de parler d'apprentissage machine, notamment avec des réseaux neuronaux au fonctionnement mystérieux mais efficace. Le changement de paradigme, c'est que l'on n'essaie plus de construire une représentation logique d'une tâche, mais que l'on entraîne une mémoire statistique avec des masses de données humaines, si bien qu'elle finit par simuler un comportement humain. Présenter toutes les photos Facebook associant un visage et un nom à un tel programme, il sait retenir les traits spécifique de chacun, et reconnaîtra automatiquement les individus sur une nouvelle photo. Ces technologies vont produire une révolution industrielle aussi importante que la robotique.

La machine s'est d'abord présentée comme une augmentation de la force humaine par l'énergie fossile, comme la machine à laver ou la voiture. Dans la machine collective de la production industrielle, le seul humain augmenté, c'est l'actionnaire. Les travailleurs sont au service de la chaîne pour en colmater les failles. La philosophe Simone Weil décrit très bien les vrais détails quotidiens de la Condition ouvrière, fait de pannes, de pièces défectueuses, de caisses qui manquent, ou de chair souffrante. La débrouillardise est l'huile de la machine productive. Avec l'augmentation de la précision et de la fiabilité, l'ouvrier spécialisé a de moins en moins besoin d'initiative, il peut être remplacé par un bras articulé. La robotique apparaît ainsi dans l'industrie automobile à partir des années 1960, un âge d'or du syndicalisme et de la contestation sociale.

Il n'est pas nécessaire qu'une chaîne de production soit effectivement robotisée, il faut surtout qu'elle soit conçue comme robotisable. Ainsi, la compétence humaine n'est pas nécessaire, les gens sont remplaçables, aucun besoin d'astuces, d'expérience, ou de métier. La firme doit posséder toute la valeur ajoutée, il est même préférable de ne pas immobiliser trop de capital sous la forme de robots, il est plus rentable d'exploiter la misère ouvrière à l'autre bout du monde. La basket de marque est l'emblème du produit robotisable sans déperdition de compétence parmi les travailleurs. Après une vie à en produire, on a rien appris.

IBM, publicité pour une machine de traitement de textes apprarue en 1964, pour économiser du temps de secrétaires. © Bionic Disco

L'ordinateur individuel a été libérateur pour la génération de diplômés qui a vu se démultiplier les moyens de son expression, mais par-dessous cette explosion culturelle, la bureautique a d'abord été inventée pour supprimer de nombreux employés aux écriture des chiffres et des lettres, comme ces commis de l'administration, cadre C avec certificat d'études. Pour un receveur ou un percepteur, on comptait de nombreux commis, de telle manière que la pyramide scolaire correspondait à une hiérarchie intégratrice du travail. Avec un ordinateur, un cadre n'a plus besoin de secrétaire, il n'encadre personne, il applique directement sa valeur ajoutée à des fichiers numériques, écrasant les hiérarchies. L'entrée dans une organisation productive se paie alors plus cher en formation, il faut maintenant un BAC+5 pour être sûr d'avoir un travail. Que vont devenir les 22% de 16-25 ans qui ne sont pas au travail ni en études ? L'organisation économique n'a rien à leur proposer.

Quand l'ordinateur n'est plus individuel mais un logiciel de gestion collective, il organise l'exploitation financière de tous les services : commerciaux, hospitaliers, transports... La normalisation de tâches non matérielles, comme dans un centre d'appels, prépare le remplacement des agents humains par du logiciel. Un salarié qui n'est plus qu'une interface entre une entrée et une sortie numérique (texte, image, son...) est potentiellement remplaçable par une IA. La sécurité vidéo, par exemple, emploie encore des humains qui regardent les écrans. Les séries télévisées montrent des policiers qui visionnent des écrans toute la nuit. Il est pourtant simple d'entraîner une IA pour sélectionner les séquences suspectes avec reconnaissance de visages.

Beaucoup de métiers, même de compétence élevée, peuvent être automatisés. Le remplacement a commencé par les traders, qui coûtaient très chers. La finance administrée par programmes montre une croissance avec beaucoup moins de paniques, depuis 2008. Des actes médicaux peuvent être efficacement assistés, par exemple un fond de l'œil n'a pas besoin d'un ophtalmologue pour être interprété. On peut imaginer des politiques de prévention sanitaire à grande échelle, sans consultation médicale et juste un opérateur, et un logiciel de détection de pathologies sur image, qui alerterait les patients d'un risque. Les avocats passent une grande partie de leurs temps à analyser des dossiers, beaucoup d'affaires pourront être dégrossies par traitements informatisés, avec des premières évaluations automatiques des torts. L'innovation va détruire beaucoup de métiers, sans qu'on sache bien qui restera pour toucher un salaire. Tout le monde ne va pas devenir dresseur d'IA.

Les intérêts économiques qui instrumentalisent Villani

Contrairement aux 4 secteurs stratégiques rapportés par la presse (santé, mobilité, environnement et sécurité) le rapport n'avait pas de groupe de travail (GT) explicitement sur la santé, le GT développement des écosystèmes (2.2) concerne surtout l'environnement économique de l'innovation, le GT Souveraineté et sécurité nationale (3.1) concerne moins l'armement que la politique de sécurité des données, des systèmes, et des logiciels (besoin transversal). Les usages les plus détaillés dans le rapport sont plutôt :

  • Relation client (2.3) : développer des agents conversationnels pour les industries de service comme la banque ou l'assurance.
  • Véhicule autonome (2.4) : équiper les voitures de nos champions nationaux et supprimer les routiers.
  • Finance (2.5) : trading à haute fréquence pour attirer la City londonienne à Paris.

Les laboratoires mobilisés reflètent la hiérarchie méritocratique de la France, mais la recherche n'est plus articulée sur le complexe militaro-industriel classique, il s'agit plutôt de constituer un vivier d'entreprise innovantes (les startups). La rigueur scientifique de la première page est vite mise au pas d'un projet politique.

Grâce à l’initiative French Tech, la France est devenue une « start-up nation » qui place l’innovation au cœur de sa politique économique et de développement. Le développement de l’intelligence artificielle en France bénéficiera de la dynamique qui a été enclenchée.
France Intelligence Artificielle, rapport de synthèse, 2018-03-29, p. 14

Romaric Godin, sur Mediapart, propose une critique économique de ce plan dans Intelligence artificielle: la stratégie perdante du gouvernement. Il compare simplement l'argent mis sur la table par la France, et les investissements colossaux permis par la capitalisation boursière des GAFAM. Il propose l'hypothèse que le gouvernement veut une France de seconde zone, un pays de sous-traitance avec des avantages fiscaux, pas de charges sociales, des travailleurs formés et dociles. Il pointe avec ironie que la proposition Villani d'augmenter le salaire des chercheurs a été écartée par Macron. Le président ne manque pas de finesse psychologique, parce que les chercheurs sont globalement si dégoûtés qu'ils seront ainsi poussés à monter une startup pour se dégager un revenu décent.

Le tableau n'est pas si noir, car le modèle GAFAM est fondé sur un incroyable gaspillage de données, de ressource machine, ou de capital, sans autre objectif que le profit. Il n'est pas nécessaire de dépenser autant pour obtenir les résultats bien plus utiles à la société. De plus, un gouvernement réellement souverain peut se libérer facilement des géants américains. Une campagnes de prévention mentale contre Facebook pourrait par exemple apposer automatiquement un panneau «Nuit gravement à l'intelligence» sur toute leurs pages internet. La Russie et la Chine seraient traitées avec la même équité, selon une politique de non-alignement numérique. En libérant des cerveaux, on retrouverait des gisements d'intelligence, en souhaitant l'effondrement boursier de ces prédateurs inutiles de ressources fiscales.

Le programme φ est-il insoumis aux GAFAM ?

Le programme de la France Insoumise, notamment dans le livret notre révolution numérique, part de tout autres principes économiques et sociaux que ce rapport gouvernemental sur l'IA, mais reste beaucoup plus vague sur cet enjeu. C'est le moment de vérifier si les insoumis sont sortis de la discipline de parti, des réflexes corporatifs militants, et qu'à l'image de nos députés, nous portions la discussion rationnelle et constructive en notre sein, pour la retourner ensuite contre nos adversaires. Sur l'informatique en tous cas, la culture du débat scientifique ouvert et public est indispensable, c'est exactement la culture de logiciel libre à opposer aux firmes. Commençons par le commentaire de l'image qui illustre ce livret.

φ ll'avenir en commun, les livrets de la France insoumise, notre révolution numérique, p. 19 φ ll'avenir en commun, les livrets de la France insoumise, notre révolution numérique, p. 19

L'iconographie de ce dessin n'est pas du tout heureuse, et pourrait servir bien des préjugés contre la FI. Les mains reprennent la célèbre image de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine : Dieu qui crée Adam à travers un téléphone portable. Mais qui est ce dieu des insoumis qui donne la vie à l'homme à travers Youtube, Mélenchon ? Ou alors est-ce, Google et Apple qui font naître le citoyen nouveau ? Ces téléphones ne sont absolument pas libérateurs mais des dépendances qui contaminent la relation humaine par des réflexes d'impatience, de smiley, de clash, qui ne construisent certainement pas une société. L'informatique libératrice est celle du clavier, quand l'individu est créateur et pas consommateur de réalités fictives.

Michel-Ange, chapelle sixtine, la création d'Adam. Michel-Ange, chapelle sixtine, la création d'Adam.

Lors de la campagne présidentielle 2017, Mélenchon est apparu moderne dans son costume holographique. Il a employé les nouveaux moyens de propagande, comme l'extrême droite et En Marche!, afin de contourner le monopole oligarchique des médias autorisés. C'était nécessaire, mais cette réussite ne suffit pas comme programme. Maintenant que nous avons du temps, il faut aller plus loin que ces déclarations de principes qui ne font pas un plan d'action. Un florilège de formules creuses devrait guérir le militant de sa confiance aveugle dans le programme.

Notre révolution numérique. Notre constat : le numérique détourné par les intérêts privés. Le numérique n'est pas simplement un secteur d'activité, mais une transformation profonde de nos modèles de production, de consommation, de démocratie.. Notre projet : une politique numérique au service de l'humain. (collaboratifs, fablabs, tiers-lieux, communs, responsables socialement et écologiquement, prendre des décisions collectivement, davantage d'inclusion et de participation) Des incertitudes importantes sur les destructions potentielles d'emploi du fait de l'accroissement de l'automatisation liée à l'intelligence artificielle. Enfin, nous devons penser et préparer collectivement les grands défis à venir concernant le travail, la santé, l'éducation, l'intelligence artificielle, etc. Nous soutiendrons la recherche de pointe dans ces domaines et nous animerons de grands débats citoyens sur tous ces enjeux.
φ l'avenir en commun, les livrets de la France insoumise, notre révolution numérique.

Ce n'est pas le même style, mais ce n'est pas bien plus concret que du François Hollande. La démagogie, ou la facilité, est d'en appeler à une grande vague populaire pour discuter ensemble, comme si l'opinion était bridée. L'informatique n'est pas l'industrie nucléaire, les canaux de la participation concrète au développement du logiciel libre sont largement ouverts. Il ne manque même pas d'argent, il manque surtout de compétences. La priorité est de former pour avoir une participation éclairée aux débats.

Que cela froisse ou pas les insoumis, le programme Hamon en 2017 (taxation des robots et revenu universel) avait mieux pris la mesure de la question, même si la réponse était très mauvaise. Renommer revenu universel les différentes allocations aux exclus de la société active ne présente aucune solution pour les intégrer. Pire, couplé à la légalisation du hachich, c'était un message électoral subliminal particulièrement infect : classes moyennes, vos enfants étudiants vous coûteront moins cher, avec le revenu minimum on vous évite le déclassement ; jeunes discriminés géographiquement, la police vous embêtera moins. La taxe sur les “robots” est d'une complète imbécilité technique. Faudrait-il taxer les moteurs de recherche qui remplacent des bibliothécaires ? Ce programme a décidé que les ingénieurs et les scientifiques sont définitivement perdus pour la gauche, et que l'on peut gouverner la France avec des absurdités. La France a au contraire du retard sur la robotisaton, ce qu'il faut taxer, ce sont les profits permis par les robots, et pas dissuader l'innovation.

L'esprit du programme insoumis est heureusement différent, mais la lettre ne s'articule pas encore en une action cohérente et articulée. Considérons par exemple cette excellente mesure d'imposer linux et les logiciels libres dans l'administration. Il faut aussi libérer les téléphones, et les insoumis doivent montrer l'exemple, et ne plus utiliser Google.Android ou Apple.iPhone. Il faudrait aussi que le mouvement se déracine de YouTube et de Facebook, pour ne jamais y avoir de discussions qui y sont enregistrées, et n'y garder que des comptes fantômes pour faire de l'écho automatique. Quand Mélenchon demande un petit pouce bleu à sa vidéo, veut-il que Google possède une liste complète de ses sympathisants pour les empuber et les manipuler à la prochaine élection ?

Conclusion

Sur l'intelligence artificielle, il ne faut pas attaquer Villani, et d'autres chercheurs brillants dont les convictions politiques ne sont pas nécessairement de gauche, mais qui restent au service de la nation. Oui, il faut payer plus les jeunes chercheurs pour les garder, et surtout leur offrir des contrats décents pour qu'ils puissent se loger, se projeter en France, et élever des enfants. Mais il faut aussi refuser que cet investissement public serve ensuite à notre ruine. Ainsi par exemple, les polytechniciens sont des militaires qui ont été payés par l'État, n'y-a-t'il pas un moyen de leur faire un procès pour trahison lorsqu'ils s'en vont travailler pour Wall Street ?

Le nerf de la spoliation par la finance est le brevet, la propriété intellectuelle. Pour lutter contre le modèle startup, il faut imposer que toute recherche publique soit publiée sous licence libre, tant pour les articles scientifiques, dont les droits sont souvent cédés à des éditeurs étrangers qui rançonnent ensuite les bibliothèques universitaires avec notre propre recherche, mais aussi sur le code. Le rapport IA se garde bien de promouvoir le logiciel libre, il préconise plutôt la défiscalisation du rachat d'une startup IA par un grand groupe français (p. 24). Les champions nationaux et les premiers de cordée s'occupent d'abord d'optimisation fiscale, et asphyxient le tissus économique en absorbant les petites et moyennes entreprises qui créent l'emploi et l'innovation.

Par contre, ce rapport voit parfaitement que l'intelligence artificielle est une chaîne de briques logicielles à coordonner, qu'il faut rendre  interopérables (p. 11). Il ne s'agit pas d'interdire l'initiative privée, bien au contraire, mais de la favoriser en assurant un égal accès à l'innovation, tant pour les grandes que pour les petites entreprises. Un chercheur n'a aucune envie de s'occuper de facturation, d'aide aux utilisateurs, ou d'intégration logicielle. Ces services sont nécessaires et méritent salaire, pour par exemple produire un logiciel libre d'assistance à la lectures de radiographies, venu d'une collaboration scientifique entre un hôpital et un labo d'IA. La puissance publique doit se doter d'un service compétent et pérenne, pour s'assurer que les contributions publiques et privées à la recherche sous licence libre, restent toujours téléchargeables et documentées.

Les firmes américaines perdent beaucoup d'énergie dans la concurrence et le secret industriel, ils peuvent se le permettre sur une base de 325 millions d'habitants. Nous somme 5 fois moins, nous devons nous concentrer sur notre différence, la francophonie. Cet exemple pourra être imité par nos voisins européens pour leurs langues à vocation mondiale, encourageant une coopération européenne déjà forte entre les laboratoires. C'est un début de réflexion, car cela ne suffira pas à éviter les ravages sociaux que promettent l'IA.

Ces opinions d'un militant n'engagent pas son mouvement, ni son employeur.

Pour aller plus loin

Un excellent article sur ce rapport, par un spécialiste de l'IA qui suit très attentivement ces questions depuis longtemps, Olivier Ezrati, Ce que révèle le Rapport Villani, 2018-03

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