Philosophie lilloise, la logique

D’une personne, il arrive de dire qu’elle a sa logique. Est-ce qu’une collectivité, comme le pays lillois, pourrait avoir des manières à elle de penser ? Cette enquête part d’une lecture sociale de la logique d’Aristote pour chercher si les mœurs d’un lieu ne finissent pas par favoriser certains types de raisonnements.

Notre civilisation numérique a un rapport mathématique à la logique, faculté que nous partageons avec les machines. Il en résulte que la théorie actuelle a tendance à ne considérer logique que ce qu’un ordinateur peut calculer, or nous continuons heureusement à accomplir des actions sans assistance numérique, qui ne sont pourtant pas toutes inconséquentes. Ce texte va s’intéresser à la logique telle qu’elle fonctionne dans la pensée, en commençant par comprendre la trace qu’elle laisse dans les mots.

Après une cartographie de l’usage du mot logique, et une évocation de l’histoire du mot, il paraîtra inévitable de relire Aristote. Les textes eux-mêmes, et pas seulement l’algèbre du syllogisme généralement enseignée, révèle des rituels sociaux qui nous sont désormais étrangers, mais qui explique la forme de ces  règles.
        Cette relativité ouvre alors le droit de chercher des logiques différentes pour d’autres sociétés. Le français a définitivement pris son indépendance savante à l’égard du latin au XVIIe siècle, et écrit sa logique à Port-Royal, dont nous lirons surtout Pascal. Ce moment s’est cru universel, mais les mœurs intellectuelles sous-tendues ne sont pas partagées par tous les francophones. Avec Baudelaire nous essaierons d’inventorier quelques éléments d’une logique belge, absolument francophone mais pas française.
        La région lilloise est une marche de frottement entre France et Belgique, mais cette intersection a une faible conscience intellectuelle d’elle-même, sa logique est en grande partie inconsciente. L’enquête relèvera alors d’une psychanalyse des mentalités, peu fiable, mais qui peut libérer de quelques hontes.

Usages du français

Logique, réseaux des synonymes, source https://crisco2.unicaen.fr/des/synonymes/logique Logique, réseaux des synonymes, source https://crisco2.unicaen.fr/des/synonymes/logique

Le réseau ci-dessus montre les synonymes du mot logique. Les données viennent du crisco, un laboratoire de linguistique de Caen. Depuis 20 ans, ils ont collecté et croisé les synonymes de tous les dictionnaires, une base lexicale qu’ils continuent à régulariser et alimenter.
        Soit par exemple un mot assez rare, irréfragable. Les synonymes suivants sont proposés : « irréfutable, incontestable, indiscutable, irrécusable… logique ». Au mot logique, le synonyme irréfragable n’est pas proposé, mais le croisement automatique des listes permet de nouer le lien inverse, et retrouver ainsi 55 synonymes de logique projetés ci-dessus.
        Certaines relations sont plus fortes que d’autres. Ainsi logique et rationnel sont considérés comme synonymes dans de nombreux contextes, il sont reliés d’un trait plus fort, et affichés en plus gros. Mais rationnel n’est pas lié à tous les synonymes, par exemple il ne se groupe pas avec inévitable, inéluctable, fatal… Le réseau n’est pas régulier comme une chaîne ou un arbre mais pas non plus homogène et compact, il a des grumeaux, des attracteurs.

Avec des algorithmes qui optimisent le placement des nœuds du réseau, on peut ainsi mettre en lumière des foyers de signification. Ce procédé ne montre pas la langue en direct, ce n’est ni une radiographie mentale de tous ceux qui parlent et comprennent le français, ni une cartographie de tout ce qui s’est dit, mais une projection de ce que les dictionnaires en ont écrit.
        Les lexicographes ont tendance à exagérer des significations rares, c’est la raison pour laquelle le dictionnaire est consulté ; ce biais grossit les franges de l’image mais ne déséquilibre pas le nuage global par une théorie a priori de la logique.

Ce graphique montre d’abord un partage fort entre logique employé comme adjectif (c’est logique) ou comme substantif (c’est ta logique) ; car les dictionnaires distinguent généralement les deux. Il y a plus de synonymes adjectifs que substantifs, l’expression courante du langage s’inquiète plus de ce qui est logique que de la science de la logique.

L’usage ne fait pas une telle frontière entre les natures de mots, une signification similaire accepte souvent des reformulations différentes, par exemple les appréciations suivantes sont assez proches : raisonnement logique, méthodique ; raisonne avec logique, avec méthode. Les différences de nature entre les mots induisent quelques effets sémantiques, mais ils sont moindres que le sens de leur racine, si bien que l’on retrouve de nombreux couples adjectif – nom de part et d’autre du graphique.

  • raison, raisonnement – rationnel, raisonnable, raisonné
  • bons sens, sens commun – sensé
  • justesse – juste
  • netteté – net
  • rectitude – droit
  • méthode – méthodique
  • cohérence, cohésion – cohérent

La plupart des substantifs acceptent donc un équivalent adjectif, d’autant mieux s’ils partagent les deux natures, comme sophistique et dialectique. Restent deux cas particuliers : ordre et philosophie.
        La logique peut être considérée comme une partie de la philosophie, mais une partie seulement, tout ce qui est philosophique peut ne pas être logique, par exemple la morale ou la métaphysique. Par ailleurs, tout ce qui est logique peut ne pas être philosophique, et par exemple, mathématique. Philosophie n’est donc pas un synonyme pouvant remplacer logique dans toutes les phrases, sauf peut-être dans des expressions comme, c’est sa petite philosophie, sa logique ; mais cet emploi très particulier n’est pas aussi général que l’usage adjectif.
        La notion d’ordre est plus intéressante. C’est un mot fréquent qui a un spectre large (104 synonymes), on peut dire assez également, procéder avec ordre, avec logique. L’adjectif ordonné a un rayon de signification plus étroit (23 synonymes), il partage des synonymes avec logique lorsqu’il est dit d’une chose (méthodique, cohérent…), mais signifie autrement lorsqu’il s’applique à une personne (elle est ordonnée, méticuleuse, soignée…). Aussi la notion d’ordre n’apparaît pas dans un seul adjectif, mais semble en envelopper plusieurs : conséquent, systématique, régulier
         On perdra donc peu de signification à se concentrer sur les synonymes adjectifs, philosophie est un cas marginal, mais il faudra se rappeler de la notion d’ordre, dont la signification est plus substantive qu’adjective.

Débrouiller l’écheveau de tous les adjectifs semble assez fastidieux à première vue. Certains mots semblent très proches, comme géométrique et mathématique, d’autres semblent subordonnés comme l’effet à une cause, par exemple précis ou serré résulte d’une manière méthodique, enfin d’autres incluent ou sont inclus en compréhension, par exemple ce qui est logique est probablement rationnel, pour peu qu l’on ait une idée claire de ce qu’est la raison, mais tout ce qui est rationnel n’est peut-être pas logique. Il ne faut pas en demander plus à cette sorte de nuage de l’usage, que de centrer la notion par sa périphérie.

Pour l’usage courant, le sens le plus évident de logique est adjectif, il enveloppe presque toutes les significations substantives, sauf, l’ordre. D’ailleurs, un pan de signification n’a pas d’écho dans les substantifs, ce qui est logique peut aussi être nécessaire, inévitable, inéluctable, fatal
        La langue semble entendre la logique comme une technique de l’ordre qui donne un tour inexorable à la pensée. Les idées sont enchaînées pour entraîner la conviction irrémédiablement jusqu’à la fin, parce que le début est accepté.

Étymologie

« La tierce est logique, qui est science d’ordonner propositions déclarées selon les figures de logique, pour élire ou extraire conclusions par lesquelles on parvient a la connaissance des choses dites, pour juger d’ycelles si elles sont vraies ou fausses. »
(
Jean Daudin, 1360-1380, De la erudition ou enseignement des enfans nobles, traduction de Vincent de Beauvais, De eruditione filiorum nobilium).

Logique est un mot d’origine savante tout droit sorti des textes grecs et latin, sans être passé par la digestion orale du Moyen-Âge. C’est d’abord l’un des 7 arts libéraux de la scolastique latine, qui fait irruption dans la langue vernaculaire par la traduction, notamment par la commande royale de Charles V (1338–1380), auprès de Nicolas Oresme, Raoul de Presles, ou Jean Daudin.

Tous les mots d’Aristote n’ont pas eu la même fortune que logique dans la langue courante. Apodictique par exemple, n’est pas d’emploi fréquent, par contre, l’essence alimente toutes les voitures et les substances obsèdent les drogués. Cette diffusion de la langue savante est très particulière à l’histoire du français et n’est pas partagée par toute l’Europe. Les concepts d’origine latine restent beaucoup plus sagement dans leur registre savant en anglais ou en allemand, où ils peuvent être doublés d’un mot à racine germanique. Même en espagnol et en italien, on ne met pas de l’essencia ou de l’essenza dans sa voiture, mais de la gasolina ou de la benzina.

Cette vulgarisation de la langue savante tient peut-être à la centralisation française où une ville est à la fois centre de pouvoir et de savoir. Même d’autres états côtiers, coloniaux et centralisés, comme le Royaume-Uni ou l’Espagne, ont gardé des villes universitaires distantes du pouvoir central (Oxford, Cambridge, Salamanque, Séville…). L’histoire unique de Paris, notamment l’effacement culturel de l’Université au profit de la Cour et de la Ville durant l’absolutisme, ainsi que la diffusion du modèle linguistique de cette capitale dans toutes les provinces, permet de dire que le mot logique a été acclimaté à la langue, sans plus devoir de sève à Aristote.

La définition médiévale de Daudin ci-dessus, parmi les premières occurrences du mot logique en français, se pose immédiatement dans le naturel de la langue, à l’exception d’une notion désormais obsolète : les figures.
        Dans la Pensée chinoise (1934), Marcel Granet se permettait d’affirmer : « de même qu’ils s’abstiennent de penser conceptuellement par genres et par espèces, les Chinois n’ont aucun goût pour le syllogisme ». Cela ne signifie évidemment pas que les chinois ne pensent pas ou passent du coq-à-l’âne, l’ordre des énoncés est même désigné par l’un de leurs mots le plus métaphysique, le Dào 道 (chemin, manière, méthode…), mais ils ne pensent pas qu’il suffit d’appliquer des règles pour toucher à l’essentiel.
        Le Moyen-Âge ne connaissait pas nos notations symboliques et algébriques. Dans la formation scolastique, et jusqu’au programme des collèges des jésuites (expulsés de France en 1763), la classe de logique vient avant la morale, la physique et la métaphysique, mais après la classe de rhétorique. Elle en partage les méthodes. Que ce soit pour orner un propos, ou pour déduire, l’exercice consiste à imiter des figures verbales.
        Comme la véritable éloquence se joue de la rhétorique, la bonne logique doit apprendre le syllogisme pour l’oublier. Il suffit de ne pas mentionner les figures pour que la définition de Daudin nous convienne encore.

« Logique est science d’ordonner propositions pour élire ou extraire conclusions par lesquelles on parvient a la connaissance des choses dites, pour juger d’ycelles si elles sont vraies ou fausses. »

Aristote

« Dans une discussion [entre une personne qui sait et une autre qui interroge], il y a quatre genres de raisonnements possibles : la démonstration, la dialectique, l’essai, et la chicane. La démonstration répond au problème en partant des principes établis d’une science – et pas des opinions particulières de celui qui parle – comme pour convaincre un élève. La dialectique raisonne sur des principes acceptés pour en montrer les contradictions. L’essai part des principes proposés par le questionneur afin d’explorer s’ils suffisent à répondre à la question. Enfin la chicane procède de principes qui paraissent vraisemblables et qui ne le sont pas,  avec un raisonnement paraissant logique sans toujours l'être. »
(Aristote, Réfutations des sophistes, I.2)

Mais à quoi ressemble réellement la logique d’Aristote avant la scolarisation de ses figures ? L’Organon expose le syllogisme concluant (tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, donc Socrate est mortel), mais cette collection de livres ne se limite pas à un manuel de calcul propositionnel, on y trouve par exemple les Réfutations des sophistes. Ce qui nous reste des œuvres d’Aristote est en partie des notes de cours qu’il donnait au Lycée, il s’adressait à des fils bien nés, destinés à prendre des responsabilités politiques. La logique n’était pas pour eux qu’un exercice gratuit de l’esprit mais une formation complète de la personne.

Le syllogisme nous semble un jeu assez stérile dont on voit mal le bénéfice moral. Un usage encore vivant pourrait redonner un peu de sens à cette mécanique : le syllogisme judiciaire.
        Ce cadre de raisonnement se présente par un exemple simple : tous les meurtres sont punis (par la loi), cet homme a tué, donc il sera puni. L’universalité de la majeure, la loi, s’applique à un fait particulier, l’infraction, dont on peut conclure la peine. Ce paradigme n’est qu’une référence, il ne s’applique pas mécaniquement, à chaque étape intervient le débat des avocats et des juges, dans le choix et l’interprétation des lois, dans l’établissement des faits, et dans l’application.
        Ainsi la formation à une même logique permet d’organiser un métier. Même si d’autres raisonnement sont possibles, le fait qu’un soit universellement partagé permet à chacun d’y exprimer son différend et d’y être compris. Le syllogisme a ainsi fourni un cadre où défense comme accusation ont eu le temps d’y aménager leur droit.
        Une logique peut donc être un paradigme de formation des esprits et d’organisation sociale.

Quand Aristote invente sa logique, il n’est pas encore prescripteur pour sa société, par contre, il en est l’observateur et l’analyste, il en formalise des usages. Sa lecture est parfois austère, mais il est passionnant de mesurer le sens et la portée qu’il donnait à des découvertes qui 23 siècles après, sont pour nous devenues des évidences plus sèches. Lire un grand savant dont on connaît les équations depuis l’école produit souvent cet étonnement. Nous savons mieux que lui ce qu’il a cherché, mais nous avons perdu l’intérêt qu’il y trouvait.

Quand Aristote décrit ses différentes sortes de raisonnements comme plus haut, il suppose un rituel social qui nous est assez étranger, un genre de combat singulier par la parole, avec des règles et devant public, comme les dialogues de Platon.
        Avec ces « oui […] en effet […] c’est certain […] je suis d’accord », ce genre de discussions avec un répondant qui donne la réplique nous semble un peu factice, nous ne partageons plus le même rythme. Les générations qui nous suivront s’agaceront certainement tout autant de l’artifice similaire des chroniqueurs radio qui écrivent à l’avance les questions que l’animateur doit leur poser pour les relancer.
        Cette situation semble tellement évidente en Grèce antique qu’elle n’est pas expliquée mais supposée, par exemple dans Topiques, VIII.6 : « cas divers où il faut accorder la proposition demandée par l'adversaire, selon qu'elle tient ou ne tient pas nécessairement au sujet en discussion, selon qu'on l'approuve on qu'on ne l'approuve pas ».
        Il faut se représenter la Grèce comme une civilisation orale. La géométrie par exemple ne se pratiquait pas à l’écrit mais comme une discussion, où un postulat était une demande réelle faite par le géomètre à son répondant pour pouvoir continuer sa démonstration.

La logique d’Aristote établit des règles universelles qui peuvent s’imposer à tous, mais elles sont abstraites (extraites) d’une société particulière. Puisque nous vivons dans une autre société, est-ce que nous ne pouvons pas en tirer d’autres règles, une autre logique ?

Mœurs de la conversation à la française

« SGANARELLE — Oh dame, interrompez-moi donc si vous voulez, je ne saurais disputer si l’on ne m’interrompt, vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice. »
(Molière, 1665, Dom Juan ou le Festin de Pierre, III.1)

La culture française ne pratique plus le duel dialectique des grecs mais se flatte d’un art de la conversation qui lui serait propre. Beaucoup de manuels prescriptifs ont été écrits, il est plus intéressant de faire un tour par les sciences sociales actuelles, par exemple la pragmatique, une discipline linguistique qui s’intéresse aux paroles sans les détacher de leur contexte. Dans les stratégie conversationnelles en français et en anglais, Christine Béal analyse des situations professionnelles d’incompréhension entre français et australiens.

Trois moments de la conversation sont distingués : l’approche, l’interaction, et la sortie.
        Les australiens reprochent aux français leur impolitesse, ils dérangent les autres de but en blanc avec l’idée qui leur passe par la tête. Ils interrompent les autres quand ce n’est pas leur tour de parler. Et pour finir, ils s’éternisent à vouloir lier ou se faire pardonner d’avoir été insupportables.
        Les français trouvent les australiens faussement cool et d’un abord très ritualiste quand ils ne vous ignorent pas carrément. Ils n’en finissent pas d’hésiter et vous barbent avec des silences et des mmmh quand c’est leur tour de parler, et ils vous laissent mariner quand vous cherchez un mot. Quand ils ont eu ce qu’ils voulaient, ils partent sans même un au revoir.
        Qui a travaillé en environnement multi-culturel a ressenti ces irritations à l’autre et un malaise à sentir qu’on gêne sans pouvoir se corriger, sauf à devenir artificiel. Par l’analyse serrée d’enregistrements, la chercheuse finit par distinguer un conflit entre réserve désengagée des australiens qui protègent leur territoire, et franchise intrusive des français qui considèrent qu’au travail, tout le monde est là pour l’intérêt commun.

Certains détails nous intéressent plus ici. Même plusieurs fois dans la journée, les australiens redemandent les mêmes précautions pour être abordés, tandis que les français peuvent poursuivre une même conversation d’une heure à l’autre, en se recroisant dans un couloir. Spontanément, les australiens interprètent une interruption comme un affront, par quelqu’un qui veut se mettre en avant, alors que les français y trouvent la satisfaction d’être deviné, de deviner, de se comprendre. Quand un français voit un australien attendre patiemment une conclusion, il a l’impression de l’ennuyer, alors il conclue rapidement puis se tait, faute de chaleur dans l’intérêt. « Je ne saurais disputer si l’on ne m’interrompt » dirait Sganarelle.

Cette étude de communication en entreprise jette une lumière crue sur l’art de la conversation dont le français se flatte. Cette persistance séculaire des mœurs n’est pas un si grand mystère. Tant qu’une manière n’est pas nuisible, elle continue, parce que la société est toujours déjà là quand on y arrive. Mais ces habitudes à se parler les uns sur les autres, sous prétexte d’entretenir le partage des idées, cache mal les luttes pour prendre la parole. Les hommes dominants débattent, les femmes et autres dominés écoutent, ce que confirme les chronométrages dans une réunion informelle. La parole est une arène des pouvoirs.

Les groupes militants attachés à l’égalité des genres cherchent des rituels, souvent empruntés à l’anglosphère, afin de favoriser l’expression de tous. Le respect scrupuleux des règles transforme rapidement les réunions en groupe de parole où chacun livre ce qu’il a sur le cœur, où certes personne n’est jugé, mais pas non plus discuté, au risque de ne pas être écouté.
        Ces tours de parole supposent une éducation strictement individuelle de la délibération, où chacun se fait seul son avis dans son particulier après avoir entendu tout le monde. Quelque chose manque en français, qui peut être ressenti ailleurs comme une intrusion dans la liberté de penser, une impudeur intellectuelle, mais nous avons besoin que le groupe construise une vérité commune. Les paroles ne sont pas seulement échangées, comme sur un marché où chacun en tire son profit, des idées doivent être partagées.

La conversation en français ne partage pas l’usage des dialectiques grecques. Il faudrait pouvoir revenir dans le temps pour ressentir leur naturel qui nous parait désormais des artifices mais leurs disputations semblent tenir du duel, le répondant qui acquiesce donne l’impression de céder à la raison de l’autre, il est convaincu. Le syllogisme est comme une prise de pancrace qui fait rendre grâce.
        Le français ne pratique pas la discussion comme un sport de combat, il cherche la convergence des esprits, que tous aillent dans le même sens. Philippe de Commynes dit ainsi spontanément « pour avoir conversation et amytié avec eulx  » (sur le faict de la reformation du royaulme) (Mémoires, I, 1489–1491). La conversation est un rituel de paix, d’amitié, voire de séduction intellectuelle. Il en résulte que le français est enclin à d’autres logiques que le syllogisme pour entretenir la flamme de l’intérêt et partager des idées.

La lumière classique

« Cet ordre, le plus parfait entre les hommes, consiste non pas à tout définir ou à tout démontrer, ni aussi à ne rien définir ou à ne rien démontrer, mais à se tenir dans ce milieu de ne point définir les choses claires et entendues de tous les hommes, et de définir toutes les autres ; et de ne point prouver toutes les choses connues des hommes, et de prouver toutes les autres. »
(Pascal, 1658, De l’esprit géométrique)

Georges de La Tour, 1635-1640, La Madeleine pénitente (au miroir) Georges de La Tour, 1635-1640, La Madeleine pénitente (au miroir)

 Descartes, gentilhomme poitevin, publie la Géométrie en 1637, premier livre savant écrit directement en français et non traduit du latin. Il poursuit l’émancipation culturelle de la noblesse française, commencée avec les premiers écrits en ancien-français. La science peut alors s’expliquer avec l’évidence de la langue naturelle, sans démonstrations fastidieuses, et il peut ainsi conclure avec élégance : « j'espère que nos neveux me seront gré, non seulement des choses que j'ai ici expliquées, mais aussi de celles que j'ai omises volontairement, afin de leur laisser le plaisir de les inventer ».
        Or, Descartes y présente une innovation décisive de notation, ce repère cartésien qui permet de décrire les coniques (les courbes résultant de la coupe d’un cône), comme des équations algébriques avec des x et des y. Descartes gardait ces équations à l’esprit en restant agréable à lire, larvatus prodeo « j’avance masqué ». Il avait cette « pensée de derrière, et jugeait de tout par là, en parlant cependant comme le peuple » (Pascal, 1662, Pensées).

Ainsi la logique de l’âge classique n’est pas une technique de raisonnement mais un art de présentation des propositions, qui tient du style, afin qu’elles s’enchaînent et emporte la conviction, comme naturellement. Même en mathématiques aujourd’hui, un bon article demande du tact dans le choix et l’ordre des formules. C’est un propos composé pour fluidifier l’intelligence. La manière française de Pascal, qui a longtemps formé dans les facultés, consiste à éveiller la lumière naturelle et à la faire circuler, en n’ennuyant pas avec trop de démonstrations qui ne prouvent rien, mais avec la probité de ne pas flouer les définitions et les articulations décisives.

Pascal insiste notamment sur le bon usage des définitions de nom, ces raccourcis qui allègent les propositions pour que l’enchaînement soit plus naturel à entendre. Il faut développer en pleine conscience. « Voilà en quoi consiste cet art de persuader, qui se renferme dans ces deux principes : Définir tous les noms qu’on impose ; prouver tout, en substituant mentalement les définitions à la place des définis. » (Pascal, 1658, l’Art de persuader). Il ne suffit pas que le discours soit probant en lui-même par la mécanique de ses variables, il faut encore qu’une raison conduise le raisonnement. Des règles sans esprit, une science sans conscience, ne produisent pas de vérités.

Ce moment de l’histoire semble s’être imprimé à la culture, comme s’il en révélait un potentiel. Si par exemple on compare le succès de la philosophie analytique en langue anglaise au style de Derrida ou de Lacan, on ne peut pas s’empêcher de croire à une certaine persistance de la logique à la française, comme plomberie de la lumière naturelle.

Théorie et pratique des idées en Belgique

LA LIBRE PENSÉE
ASSOCIATION POUR L’ÉMANCIPATION DES CONSCIENCES
PAR L’INSTRUCTION ET L’ORGANISATION DES ENTERREMENS CIVILS
La commission directrice vous invite à assister aux funérailles de
Monsieur l’abbé Louis-Joseph Dupont, ancien desservant du diocèse de Tournai,
mort en libre penseur à Bruxelles, cette nuit, après une longue maladie, à l’âge de 63 ans.
(Baudelaire, 1866, Pauvre Belgique, feuillet 192, circulaire copiée de la main de l’auteur)

La logique classique française repose sur un sentiment du naturel qui n’est pas partagé par tous les francophones. Cette esthétique a servi à la distinction sociale et s’est imposée aux provinces, mais la Belgique est indépendante depuis 1830. Le français était alors la langue officielle pour tout le pays, qu’il parle wallon ou néerlandais. Ce terrain permettait d’observer alors un français libre de l’état français.
        En 1866, Baudelaire s’est exilé à Bruxelles pour échapper à des dettes. Il fut un observateur malveillant mais perspicace. Il n’a pas aimé le pays, sa vanité de conférencier a été vexée de ne pas y trouver le succès. Il en a tiré 200 pages de notes décousues et désobligeantes, éditées sous le titre Pauvre Belgique. Ce texte permet d’observer comment le poète-peintre cherche à fixer des images. Une fois corrigés du biais de ses aigreurs, les traits qu’il relève sont pointus et profonds.

Lille n’a jamais appartenu à la Belgique de 1830, mais en 1789 encore, la gouvernance se désignait elle-même comme la Flandre wallone. Une flandre qui ne parle pas flamand ? L’oxymore parait absurde, pourtant, si l’on considère la plaine géographique des flandres, bordée par les collines d’Artois, celles du Hainaut, et la mer du nord, ce plat pays s’étend jusqu’Anvers, et la seule région où l’on y a toujours parlé le français est autour de Lille (le pays au nord-ouest de la Lys a longtemps parlé flamand).
        Par ailleurs, au plus fort de l’industrie du XXe siècle, le pays lillois a compté jusque 30% d’immigrés flamands dans certaines villes, plus dociles et moins chers que les ouvriers natifs, ils sont restés et parlent français. Cette composition chimique n’est pas toujours consciente mais explique comment les réactions de Baudelaire aux mœurs belges conviennent encore bien aux lillois d’aujourd’hui. Nous chercherons ici la logique de ces mœurs.

« Vous contez une histoire touchante ou sublime, tous les Belges éclatent de rire, parce qu’ils croient qu’il faut rire.
Vous contez une histoire drôle; ils vous regardent avec de gros yeux, d’un air affligé.
Vous vous foutez d’eux, ils se sentent flattés, et croient à des compliments.
Vous leur faites un compliment, ils croient que vous vous foutez d’eux. »
(Baudelaire, 1866, Pauvre Belgique)

Il faut l’avouer, nous sommes un peu bêtes. Baudelaire n’a pas tort : « en musique, comme en peinture et comme en politique, le Belge croit qu’on veut l’attraper, et ce qu’il craint surtout, c’est de se tromper. » Ce n’est pas que chaque tête prise à part manque de moyens, les gens ne sont pas plus imbéciles qu’ailleurs, mais on se sent snob et ridicule à juger de questions intellectuelles et artistiques. La société ne se pique pas d’intelligence et de bon goût, il y circule une autre monnaie, le rire.
        Le poète s’irritait de ce « rire imbécile et sans motif ». « Le sourire est presque impossible. Les muscles de leurs visages ne sont pas assez souples pour se prêter à ce mouvement doux. » Si la conversation française cherche à entretenir l’intérêt des idées, le plat pays se plaît plutôt à une perpétuelle gaîté qui est comme sa manière d’approcher la béatitude des dieux.

La vanité naïve de Baudelaire est touchante. Quand quelqu’un fait un compliment, il éveille immédiatement la méfiance (que me veut-il ?), tandis qu’une moquerie inspire confiance, elle ne peut pas être intéressée. On image assez bien l’air affligé qu’il devait produire en racontant des blagues à des gens qu’il méprisait. Il faut aimer un peu pour faire rire, mais le poète avait l’humour méchant.

« Ayant beaucoup cherché la raison d’existence des Belges, j’ai imaginé qu’ils étaient peut-être d’anciennes âmes enfermées, pour d’horribles vices, dans les hideux corps qui sont à leur image. […] Le Belge a été coupé en tronçons, il vit encore. C’est un ver qu’on a oublié d’écraser. »
« La misère, qui dans tous les pays, attendrit si facile­ment le cœur du philosophe, ne peut ici que lui inspirer le plus irrésistible dégoût, tant la face du pauvre est originellement marquée de vice et de bassesse incurable ! […] L’enfance, jolie presque partout, est ici hideuse, teigneuse, galeuse, crasseuse, merdeuse. Il faut voir les quartiers pauvres, et voir les enfants nus se rouler dans les excréments. Cependant je ne crois pas qu’ils les mangent. »
(Baudelaire, 1866, Pauvre Belgique)

Trop sûr de l’universalité de sa supériorité, Baudelaire n’a pas saisi la sagesse de la « révoltante familiarité » du pays. La vulgarité grossière n’est bien sûr pas souhaitable mais ce n’est pas une absence de civilisation. Des nobles espagnols, déjà, supportaient mal que leur Grandeur ne soit pas admirée des flamandes. Le frottement des caractères, par la moquerie et les fêtes, sert à ramollir les susceptibles et les orgueilleux, pour vivre en paix, et si possible, en joie.
        Lors d’un passage à Namur, Baudelaire avait pourtant vu l’essentiel, il n’a pas voulu y croire : « Qu’est-ce que le Wallon ? […] Gaieté, drôlerie, goguenardise, bienveillance ». Oui, bienveillance, cette socialité ne cherche que la chaleur en respectant les libertés.

Cette recherche de la bonne entente n’est pas propice aux grandes polémiques. Baudelaire s’affligeait par exemple de l’inconsistance du débat politique belge d’alors. « Il n’y a que deux partis, les ivrognes et les catholiques. […] Les libres penseurs ont peur des revenants. […] Ce peuple ne se bat pas pour les idées. Il ne les aime pas. » Oui, ce pays a vu assez de guerres pour ne pas avoir envie de mourir pour des idées.
        Dans la circulaire reprise plus haut,
Baudelaire pointe un cas exemplaire de logique belge. Un abbé du tournaisis est mort en libre-penseur. Cette incohérence défie les catégories des luttes religieuses en France, pourtant, ce bon abbé a bien le droit de se plaire avec les libre-penseurs et préférer être enterré par ses copains paillards que des collègues religieux qu’il n’aimait pas. Par ailleurs, le mouvement belge de la libre pensée revendiquait surtout le libre examen et le refus de l’argument d’autorité, ce qui n’est pas contradictoire avec la foi. Une idée ne veut pas nécessairement avoir raison toute seule en éradiquant les autres.
        La France se pense à la pointe de l’histoire et suppose que les idées nouvelles sont par essence meilleures que les anciennes. La Belgique habite sur terre et ne veut pas perdre le bon du passé. Les idées nouvelles s’ajoutent au tissu existant, comme une ville qui mêle tous les siècles dans un même quartier.

Et puis penser librement en Belgique, ce n’est pas seulement tenir des discours de condamnation et de malédictions, c’est surtout fonder l’université libre de Bruxelles pour retirer aux papistes le monopole de former et diplômer.
        Lille a une histoire symétrique et inversée. La ville n’a pas eu d’université médiévale, contrairement à de nombreuses villes en France (16), en Italie (14), ou en Allemagne (8). Malgré leur richesse, les Pays-Bas du nord et du sud n’eurent qu’une université au Moyen-Âge, Louvain. En 1559, une université a été fondée à Douai, mais pas à Lille, plus menacée par les révoltes calvinistes. Les premières facultés lilloises (médecine, pharmacie, sciences, ingénierie) ont été fondées par l’état, sous le second empire, avec la seule intention utilitaire de soutenir la révolution industrielle.
        Avec la loi Wallon de 1875, la IIIe république met fin au monopole d’état dans l’enseignement supérieur. La bourgeoise lilloise en profite pour fonder l’université libre de Lille, mais en France, libre signifie catholique. Les élus républicains ont réagit à l’Assemblée nationale en demandant le transfert de l’Université de Douai à la préfecture. Lille se dote enfin d’une université d’état en titre et en faits, en 1896, mais l’initiative est venue des catholiques.
        Les luttes religieuses dans le plat pays ne se mènent pas (ou plus) comme une guerre civile, parce qu’il n’y a pas qu’une seule capitale à prendre. Les vaincus d’un moment peuvent se réfugier ailleurs ou derrière une frontière, et revenir plus tard. Les convictions se défendent plutôt avec un esprit d’entreprise, et de concurrence.

Il en résulte que les débats dans les Pays-Bas du sud n’excitent pas le conflit. On ne veut pas blesser, ou fâcher, pour des entités aussi peu réelles que des idées. Il semble incongru de soumettre les autres et toute une société à un raisonnement, le peu de succès des partis communistes révolutionnaires en témoigne. La logique ne sert pas à gagner sur l’autre mais à trouver des solutions d’accord. Il en résulte parfois d’étranges et complexes tissages théoriques, pour ménager des libertés, mais aussi des intérêts, au risque d’un opportunisme qui profite aux pouvoirs en place. Les gens de ces pays ne se payent pas que de mots.

Logique de dominés

Elections municipales Lille 2014 - Alessandro Di Giuseppe - Eglise de la Très Sainte Consommation © Le Scandaleux Web TV

Le pays lillois partage un fonds de mœurs et de pensée avec la Belgique, mais sous influence française. La domination de Paris a fini par être acceptée lentement après le traité d’Utrecht (1713), les mouvements indépendantistes sont insignifiants, on ne trouve pas de parti rattachiste à la Belgique. Les guerres de l’Allemagne ont définitivement attaché l’arrondissement de Lille à la France. Comme dans la plupart des provinces, les élites locales sont aspirées par la capitale, et les fonctions importantes, pas exemple à l’université, sont remplies par des personnes formées à Paris.

Jusqu’au XXe siècle, la société était tirée entre deux pôles, un peuple ouvrier qui parle patois, et une bourgeoisie qui boit de la bière mais parle le français sans accent. Scolaires et peu créatives, toujours en retard d’une idéologie, les élites de Lille se sont longtemps opposées entre le parti de Bossuet et le parti de Voltaire, les industriels de Roubaix préférant la religion naturelle de Rousseau, mais tous rejetaient le socialisme des ouvriers. Le manque d’institutions scolaires et universitaires ont longtemps limité la vie intellectuelle.

Les statistiques éducatives de la métropole sont encore très mauvaises. La vitalité étudiante actuelle résulte de la massification universitaire des années 1990, elle est alimentée pas la région proche (bassin minier, littoral), mais les études sont surtout le moyen de partir ailleurs. Le territoire n’attire pas, rester est souvent ressenti comme un échec par les natifs. Comparée à Marseille ou Toulouse, ce peu de fierté locale peine à susciter une culture originale.

La politique municipale de Martine Aubry est en cela exemplaire. Les manifestations culturelles de sa série Lille 3000 cherchent à rendre la ville attractive, en tous cas moins répulsive pour les cadres, afin qu’ils se sentent dans une ville de culture-spectacle. La mairie veut montrer qu’à Lille aussi il est possible d’en être, même si ce n’est pas Paris, on peut participer à la vie hors sol des élites européennes. De grands artistes d’Inde, d’Europe centrale, du Mexique, pas encore aussi cher que les vedettes internationales ont été amenés à Lille, au mépris des créateurs locaux. L’équipe municipale se flatte d’avoir montrer au peuple plusieurs grands noms avant tout le monde, comme dernièrement dans sa parade Eldorado de 2019.

Louis XIV pratiquait déjà cet emploi politique et pédagogique des fêtes publiques à Lille. En 1686, le roi a voulu instruire et impressionner ses nouveaux sujets en leur montrant les ambassadeurs du Siam venus de très loin lui rendre visite (in Alain Lottin, Chavatte, ouvrier lillois, p. 310). Le Magistrat d’alors – les échevins de la ville – craignaient les réactions du public devant ces personnes d’une autre race, il demanda à la population que chacun « se garde bien de sortir des termes de l’honnesteté et surtout de faire risée ou huée… requérant des maistres des communautez d’enfans, préfects et maistres des escolles latines de faire connoistre la même chose ausdits enfants et a leurs écoliers ». L’ouvrier Chavatte du quartier pauvre de Saint-Sauveur note dans son journal « on allast de maison en maisons de la ville de lille comme des héraux de la part de messieurs du magistrat de deffendre de point rires quand l’ambassadeur viendra ».

Expliquer au peuple qu’il ne faut pas rire de la charité culturelle des élites… Ces anecdotes témoignent d’un paternalisme pédagogique sur le temps longs. Ces grands enfants rigolards ne sortent pas beaucoup de chez eux et n’ont pas vu grand-chose, mais ils ne sont pas méchants si on prend le temps de leur expliquer. Il n’est pas nécessaire de les menacer, ce sont de bonnes gens.
        Les élites locales s’efforcent de répondre aux injonctions de l’état avec diligence, elles se flattent de bien-pensance et sont donc prises dans un piège de domination où elles sont trop persuadées d’être dans le bien pour se remettre en cause et voir le vrai en face, tandis que le peuple est sous dépendance. Il en résulte qu’aucun ne construit une pensée libre, on se sent toujours coupable de ne pas tout bien tout savoir, toujours à imiter des modèles extérieurs sans y exceller.

La logique grecque s’est développée dans une société souveraine et démocratique. En trois générations, de Socrate, à Platon, puis Aristote, les progrès sont fulgurants. Socrate interroge ceux qui prétendent savoir et montrent l’imprécision de leurs concepts. Platon, à l’Académie, développe une méthode qui permet de stabiliser les définitions, et forme une classe d’experts qui peuvent légiférer. Aristote découvre et enseigne comment des concepts peuvent s’articuler et déduire, si bien qu’il prépare des gouvernants pouvant prendre des décisions en fonction de lois générales, qui servirent ensuite à l’appareil d’état hélennistique.
        La France est une société administrative et technocratique qui décourage la conscience et la responsabilité, la liberté de penser y est une sorte de religion privée, autorisée à la condition qu’elle n’ait pas trop d’effet dans l’espace public.

La domination parisienne produit divers effets sur ses provinces : admirer, envier, en profiter, se révolter… La région lilloise prend la domination comme un fait qui ne se discute pas, c’est comme ça. Il y a en effet peu de rébellion raisonnable pour laquelle se battre, à part monter à Paris.
        Un rare projet politique rationnel serait de faire de la métropole lilloise une principauté indépendante, avec souveraineté fiscale, pour en faire une zone franche commerciale, une shopingauté,  administrée par le groupe Mulliez-Auchan, le plus gros employeur du bassin. Cette perspective cohérente avec les valeurs ambiante est vaillamment défendue par Alessandro Di Giuseppe, qui malheureusement ne recueille qu’un succès électoral d’estime. Il est pourtant représentatif du meilleur de la logique lilloise, ne pas discuter les vérités imposées mais les appliquer avec zèle et bonne humeur, pas En Marche!, mais En courant!

Théologique lilloise

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On peut essayer de sonder plus profondément le pays lillois par une expression culturelle collective, sa pratique religieuse. Quand une assemblée répète régulièrement qu’elle croit en une église catholique et apostolique, il arrive que cela peut avoir un sens, ce que l’on va essayer de vérifier par interférence avec d’autres faits sociaux. Les articles de foi ne sont pas les caves de la raison mais l’expression sensible et populaire, évidente, de concepts parfois très abstraits.

La sociologie électorale française a longtemps constaté une grande corrélation entre pratique catholique et vote à droite. Le fondateur de la discipline, Siegfried, notait aussi que le vote protestant était plus égalitaire et à gauche. Cette interprétation fonctionne bien pour l’Allemagne où la Bavière est le bastion traditionnel du catholicisme et du parti conservateur, tandis que le nord luthérien est beaucoup plus socio-démocrate. Même dans une société sécularisée, la religion laisse des traces dans les mentalités. 

La célèbre carte du chanoine Boulard de 1947 apprécie la pratique de la religion majoritaire en France, afin d’indiquer au clergé catholique les « pays de mission ». Cette enquête sociologique à échelle cantonale continue à tracer des persistances françaises. La déchristianisation d’un large bassin parisien, de la vallée de Garonne, des plaines catalanes et de la côte d’azur, a soutenu la Révolution ; tandis que les montagnes, le grand ouest et le grand est, y furent plus réfractaires.
        La carte montre aussi la réussite de la Contre-Réforme dans le plat pays du nord. La pratique catholique a persisté dans le Boulonnais, le Westhoek, ainsi que le bassin minier et l’arrondissement de Lille, pourtant très industriel à l’époque. Le dessin est assez précis pour remarquer Cambrai, évêché et ancienne possession d’Église, Douai, centre universitaire catholique, mais pas le Valenciennois, dont le protestantisme fut réprimé dans le sang par le suzerain espagnol.
        Pourtant, le Nord-Pas-de-Calais vote très à gauche, et depuis longtemps. Soit la corrélation entre droite et pratique religieuse observe ici une exception, ou alors, la notion de catholicisme n’est pas univoque.

Dans le détail de la région, on observe d’abord un catholicisme rural, comme dans l’ouest du Pas-de-Calais ou le Nord flamingant, qui vote à droite, tandis que les villes industrielles et leurs campagnes environnantes votent beaucoup plus à gauche.
        Le bassin minier, terre de grande industrie, a opposé un grand capital anonyme à un prolétariat qui a beaucoup voté communiste (et maintenant Le Pen). Catholicisme et communisme, forces politiques structurantes et opposées de l’après-guerre, ont su être compatibles à cet endroit, par exemple dans les figures de Robert Prigent ou Alain Bruneel, militants des jeunesses ouvrières chrétiennes puis députés communistes du Nord.
        La région lilloise, de tradition textile, avec plus de fonctions administratives, a développé une classe moyenne plus importante et un petit patronat. On y vote beaucoup moins Le Pen, et encore socialiste.
        La pratique catholique accepte donc plus d’une expression politique.

Les valeurs catholiques ont traversé assez de siècles et de pays pour en retenir une grande plasticité. La soumission à l’autorité cléricale ne signifie pas nécessairement une société hiérarchique d’ordre vertical depuis le roi de droit divin jusqu’au moindre sujet, en passant par une noblesse de privilèges, sanctifiée par les clercs.
        De Saint-Omer à Valenciennes jusque Anvers (mais pas Boulogne), le comté de Flandres est vite sorti du servage féodal par le mouvement des communes. Les villes ne sont pas construites autour d’un château, d’une cathédrale ou d’un monastère. L’image d’Épinal des trois ordres, noblesse et clergé assis sur des paysans, ne convient pas à ce pays urbanisé, et rurbanisé, où les ouvriers des villes gardent leur jardin, où les paysans de la campagne sont aussi artisans pour les villes. Le pouvoir de la noblesse tenait moins à son sang qu’à son réseau social et à sa propriété, imitant les bourgeoisies urbaines.
        Le pouvoir des classes dominantes du comté de Flandre ne s’appuyait pas sur un lien de vassalité sacralisée mais sur la propriété et le prix des blés et du travail. Les pauvres n’étaient pas condamnés à un état héréditaire dont la seule récompense était après la mort, ils pouvaient (théoriquement) s’enrichir et s’élever dans la société. Riches et pauvres articulent un jeu à deux pôles où noblesse et clergé n’imposent pas leur sainte trinité.

Dans ce contexte social, la domination du clergé est indiscutée pour le spirituel, mais un peu plus disputée pour le temporel.
        Le clergé séculier d’Ancien-Régime était nommé par l’évêque, mais un peu comme un instituteur qui doit se faire accepter d’une communauté, son église est gérée par un marguillier, et les fêtes sont organisées par les confréries de paroisse, de quartiers, et de métiers. La dévotion des foules n’entraîne pas nécessairement leur obéissance.
        Le pays a été christianisé tardivement, les abbayes mérovingiennes ont été fondées plus au sud, sur des terres moins marécageuses (Artois, Douaisis, Escaut…), si bien que les fondations plus récentes s’insèrent dans une population déjà nombreuse, et notamment, en ville, avec les ordres mendiants et hospitaliers, dont les biens parfois très réels sont perçus comme au service des pauvres. Les ordres et congrégations enseignantes, notamment les jésuites, contribuent à la vie de la ville en organisant des spectacles et des processions qui édifient les masses. Moines et religieuses sont respectés parce qu’ils servent et manifestent la charité.
        Séculiers et réguliers ne s’imposent pas sans partage mais s’insèrent dans une société qui les précède, dans un effort de mission contre le protestantisme, la misère, et l’ignorance. La domination du clergé n’est pas verticale mais s’infiltre par hypocrisies envahissantes.

De la religion catholique, le pays lillois a surtout retenu l’utopie d’une communauté universelle à laquelle il croit participer. Ainsi le reproche qui fut fait aux protestants n’était pas de récuser l’autorité des prêtres mais d’avoir rompu l’unité de l’Église. Les libre-penseurs ne sont pas condamnés pour sacrilège, mais pour leur orgueil élitiste.
        Le catholicisme de droite peut se caractériser par la devise « chacun pour soi, Dieu et le roi pour tous », ce qui est exactement le contraire de la religion lilloise. Le pêché est de ne penser qu’à soi et de fermer les yeux sur la misère, même le patronat s’est senti obligé d’être paternaliste. Selon les catégories de René Rémond, la droite du lieu n’est ni royaliste, ni bonapartiste, mais libérale au sens de la révolution bourgeoise de 1789, et chrétienne, oscillant entre gaullisme social et centrisme personnaliste.
        La passion politique principale de la région lilloise n’est pas l’égalité, les différences sont tolérées à condition que tous aient assez ; ce n’est pas non plus la liberté, que chacun prend de toute façon ; dans la devise républicaine le pays s’intéresse surtout au troisième terme : la fraternité.

Le pays lillois est désormais sécularisé, comme le reste de la France, cependant la tradition catholique a beaucoup influencé les idées ambiantes. Dans le credo, les fidèles furent assez insensibles à l’enfer malgré les sermons continuels des prêcheurs et des autorités contre les vices, les cabarets ou l’adultère ; cependant, le peuple s’est longtemps attaché à la dévotion pour la mère de Dieu, et au sentimentalisme envers le petit jésus, le pays a la religion de sa natalité. La valeur principale est la compassion universelle, qui s’est transformée en socialisme : « tous ensemble » (même avec les riches).
        Il en résulte une certaine logique ensembliste.

Méthode cartésienne inversée

« […] au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants […]
Le premier étoit de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenteroit si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.
– Le second, de diviser chacune des difficultés que j’examinerois, en autant de parcelles qu’il se pourroit, et qu’il seroit requis pour les mieux résoudre.
– Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connoître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connoissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre. »
(Descartes, 1637, Discours de la Méthode)

Quels théorèmes peuvent se déduire de ce « tous ensemble » lillois ?
        La faible autonomie intellectuelle ne conduit pas à considérer les ensembles en compréhension (par leur définition). Par exemple, nul ne sait ce que serait être un bon lillois.
        Les ensembles ne sont pas non plus arrêtés en extension (par leurs éléments). Lille a ainsi produit une grande variété de limites administratives emboîtées depuis le Vieux-Lille, le triangle de l’ancien rempart devenu périphérique, la commune administrative avec les faubourgs et les communes associées, la métropole dite européenne parce qu’elle inclue Mouscron en Belgique, ou l’eurométropole qui associerait Tournai ainsi que les flamandes Courtrai et Ypres. Il n’y a pas de frontières extérieures dures entre un nous et un eux.
        L’ensemble prend conscience de lui-même par ses contradictions internes. Il souffre des éléments exclus qui ne trouvent pas leur place, et des éléments qui s’excluent parce qu’ils ne veulent pas prendre place. L’ensemble lillois est senti comme une table, où les éléments peuvent librement rentrer ou sortir de la pièce, mais pas rester à côté sans être avec tout le monde.

Cet objet mathématique mou du tous-ensemble produit des manières de raisonner que l’on peut caractériser par comparaison avec la méthode de Descartes.

La science cartésienne se fonde sur les idées claires et distinctes, qui sont les atomes de toute connaissance certaine. Le doute méthodique permet d’exclure tout ce qui n’est pas sûr afin de faire pousser l’arbre des sciences sur un sol ferme.
        Si cette méfiance radicale était le principe d’une société, il en résulterait un individualisme absolu, où chacun se défierait de tous et ne se lierait que rarement. La cohésion nécessite alors une norme extérieure aussi impérieuse qu’arbitraire, dont le premier commandement est « d'obéir aux lois et aux coutumes de son pays » (Méthode, III).
        Afin que la société reste souple, les relations doivent se couvrir d’une politesse partagée qui cache la méfiance sous des apparences de la convivialité, laissant chacun derrière sa forteresse de doute.

La société du plat pays fonctionne exactement à l’inverse, au risque de sembler rugueuse et vulgaire à plusieurs. On y préfère prendre les aises de la franchise, le frottement des tempéraments ne se régule pas par des normes extérieures mais plutôt par l’éducation des intentions. Humiliations et réflexion rabotent les caractères.
        La première certitude est de savoir que l’on n’a pas raison tout seul, que l’on est produit par la société. C’est donc hors de soi que l’on cherche la vérité. On croit assez spontanément les autres, la confiance prime, ce qui favorise le commerce matériel et moral. On s’écarte du faux, de ce qui nuit, sans nécessairement le rejeter, il se peut qu’on y revienne. Au lieu d’écarter une opinion au moindre soupçon de doute, on est curieux et gourmand
des idées des autres.
        Quand on n’est pas assez fin pour savoir le vrai dans le douteux, faut-il toute sa vie se méfier de tout et manquer la vérité de sa vie ? Savoir qu’on ne sait pas juger du vrai exclue le premier principe de Descartes, on prend tout, et le faux et le douteux, le tri se fait avec le temps et l’oubli.

Il en résulte une méthode cartésienne renversée qui commence par la dernière règle : « faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales » pour être « assuré de ne rien omettre ». L’ordre des pensées n’est plus la synthèse, commençant par les simples pour reconstruire les composés, on prend tout, même si cela tient parfois du ratissage méthodique un peu trop carré.
        Cette méthode du tous-ensemble risque parfois l’informe de la synthèse socialiste, qui ne dit plus rien à force de ne rien exclure pour ne fâcher personne. L’esprit français cherchant absolument un principe organisateur unique, refusant les solutions polythéistes et compliquées que les belges supportent, l’idée partagée devient aussi peu définie qu’un ton rond de bonhomie, comme un discours municipal de Pierre Mauroy.

« Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas-breton […] »
(Descartes, 1637, Discours de la Méthode)

Mais Descartes n’est pas seulement méthodique, il a aussi une sagesse qu’il n’a pas mise en philosophie, et notamment, ce concept peu enseigné : digérer ses pensées. Cette méthode évite d’exclure une idée, car derrière ce sont aussi des personnes. Il s’agit de prendre au pied de la lettre le mot comprendre, tout prendre ensemble. L’image claire et nette n’est pas instantanée comme une photo, elle commence comme un sentiment flou, puis se dessine à coup de théories radicales et contradictoires, un peu comme l’amitié entre des caractères forts qui apprennent à se connaître en se disputant. La science, c’est se disputer avec le réel.

Conclusions

Cette recherche d’une logique lilloise a fini par aboutir à des formules plausibles, le sujet posé a produit une réponse. Cette méthode lilloise est encore fragile et peu fondée, mais elle aura été l’occasion de modifier le rapport habituel avec la logique, souvent prise comme un instrument aussi neutre qu’il est abstrait. Mais ce qui est abstrait est toujours abstrait de quelque chose, comme l’essence d’une plante. On retiendra donc qu’une logique porte une morale implicite, voire une politique, et donc que toute culture peut avoir sa logique ; pour peu qu’on la cherche.
        Cette démarche ethnographique ne tient pas à fixer l’autre ou soi dans l’éternité d’un cliché, on voit bien ici que les mentalités sont en partie produite par une histoire qui aurait pu être autrement. Si l’Espagne avait abandonné ces lointains Pays-Bas du sud à eux-mêmes, ils auraient pu devenir en partie protestants et moins universalistes. Connaître sa terre, c’est savoir ce qui lui manque pour donner de meilleurs fruits.

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