François Cocq : «Alerte à la souveraineté européenne !» (144 p.)

François Cocq est orateur de la France Insoumise, il a écrit «Alerte à la souveraineté européenne !» pour soutenir sa candidature sur la liste européenne de la FI. Il n'a pas obtenu une place éligible, cela n'empêche pas son livre d'être une excellente base de réflexion pour tout citoyen.

François Cocq, «Alerte à la souveraineté européenne !», 114 p. François Cocq, «Alerte à la souveraineté européenne !», 114 p.
L'apparition de l'Union Européenne est une création politique assez incroyable. Il n'est pas simple d'arrêter une position définitive, on est toujours tenté par le « et si ça marchait ? »,  comme cette chanson du premier Brel lorsqu'il faisait encore l'abbé : Dites si c'était vrai ?  Avec  Alerte à la souveraineté européenne ! (144 p.), François Cocq part de bases beaucoup plus rationnelles, replongeant dans les principes de philosophie politique qui fondent notre République, de Bodin à Rousseau. Ce livre est très utile pour construire une opinion, même pour ne pas être d'accord.

Philippe Séguin, 5 mai 1992, Assemblée Nationale, motion d'irrecevabilité du Traité de Maastricht © Le mur

François Cocq cite beaucoup Macron, pour le critiquer,  ainsi que le discours parlementaire de Philippe Séguin contre le traité de Maastricht (1992), mais pour de toutes autres raisons. À l'époque, je n'avais rien compris, j'avais soupesé un compromis mental où ma décision n'était pas éclairée par l'intelligence, mais par mon caractère, plutôt gentil, de gauche, donc PS. J'ai régulièrement reproduit le vote pour l'Europe, pensant contribuer à un monde meilleur, avec plus de justice et d'amitié entre les peuples, pour construire une force d'envergure mondiale selon nos valeurs. Séguin était, pensais-je, de cette droite méchante, copine de Pasqua et de Le Pen. Je n'ai même pas l'excuse d'avoir toujours été jeune ou peu instruit, j'étais juste un citoyen normal. Depuis Macron, je me suis réveillé à la politique, j'ai écouté ce que Séguin disait vraiment. Ce gaulliste, indiscutablement de droite, montre une intelligence historique prémonitoire. Tout ce qu'il craignait s'est passé, pour notre malheur.

Séguin est nationaliste, mais aussi en accord avec la tradition de la République, telle qu'inscrite dans la constitution : « la souveraineté nationale appartient au peuple ». Rien de plus clair, rien de plus simple. Si la souveraineté appartient au peuple, mais que l'on en délègue des morceaux à l'Union Européenne, alors le peuple a perdu quelque chose. Mais quoi ? Et au profit de qui ?

Selon le discours de Macron à la Sorbonne  «Une Europe souveraine, unie, démocratique», 26 septembre 2017, nous devons déléguer : la sécurité et la défense, la politique migratoire, les affaires étrangères, la transition écologique, le numérique, l'économie, l'industrie, et la monnaie. Ce discours est un délire idéologique qui ne parle pas du monde réel, puisque presque tout rate.

  • La sécurité de l'Europe occidentale est organisée par les USA et l'OTAN depuis 1945, or le président Trump veut maintenant quitter l'OTAN, sauf si les européens achètent de l'armement américain.
  • Sur les réfugiés,  l'Italie reçoit les réfugiés venant d'Afrique, par fatalité géographique, la France elle-même a fermé la frontière des Alpes et a refusé d'accueillir un bateau (l'Aquarius).
  • Sur les alliances internationales, aucun pays n'a les mêmes intérêts ; ainsi l'EU a voté des sanctions contre la Russie, l'Allemagne lui achète du gaz ; l'EU négocie normalement la sortie de la Grande-Bretagne (brexit), la Pologne se désolidarise ; et ne rouvrons pas les plaies des désaccords sur l'ancienne Yougoslavie.
  • Quant à l'écologie, la France a un problème majeur pour lequel aucun voisin n'acceptera de payer, le démantèlement de ses centrales nucléaires ; la Pologne ne va certainement pas s'empêcher d'utiliser son charbon ; les Pays-Bas ne vont pas attendre le retour de l'argent qu'ils donnent à l'Union pour préparer leurs digues à la montée des eaux.
  • On relance la tarte molle du «Numérique», après l'échec du moteur de recherche européen qui devait remplacer Google, sans attaquer la taxation des profits là où ils se font, ce qui profite aux paradis fiscaux du continent, dont l'Irlande, le Luxembourg, et les Pays-Bas.
  • La politique industrielle se paie en milliers de licenciements ici, au profit de l'Allemagne.
  • L'euro fonctionne encore, lancé par les accords de Maastricht, mais c'est la pire de nos malédictions ; cette monnaie forte rend les importations trop bon marché, si bien que nous achetons à l'extérieur ce que nous pourrions produire, détruisant l'emploi et les métiers, ou bien compressant les salaires, tandis que les épargnants profite de taux stables sur la dette qui nous étrangle.

Toute cette souveraineté perdue, ou en perdition, est sortie de la décision politique nationale, elle est déléguée aux institutions européennes, dont en particulier : la commission, le parlement, et la Banque Centrale Européenne (BCE). La BCE gère l'euro selon un mandat de stabilité monétaire, avec une indépendance théorique qui interdit toute interférence politique. Le parlement est élu par des citoyens européens, mais il n'a pas le pouvoir législatif. Il peut amender certains textes, mais la décision finale revient toujours à la commission. Ceci rappelle l'enjeu réel des élections européennes de 2019 pour des députés du parlement, le résultat ne permettra pas d'infléchir le cours des choses, mais d'en parler pendant la campagne, de placer des informateurs dans la place, d'y avoir une tribune.

Philippe Lamberts, 17 avril 2018, président des verts au parlement européen, s'adresse au président Macron © Greens EFA

Donc, la souveraineté perdue par le peuple est déléguée à la commission européenne. Cette commission est constituée d'autant de commissaires que de pays membres, nommés par le représentant de l'exécutif de chaque pays, qui peuvent-être eux-mêmes élus par leurs représentants législatifs (dans les démocraties parlementaires). Les commissaires sont donc distants du peuple par deux ou trois degrés de représentation, ils sont sensés représenter l'intérêt général de l'Europe, mais défendent surtout leur pays, sans témoin de leur opposition nationale. Comme une vingtaine d'individus ne peuvent pas réunir toute la connaissance nécessaire aux décisions d'un continent, ils sont environnés d'experts peu désintéressés, les groupes d'intérêts.

Cette structure institutionnelle n'est pas le résultat malencontreux d'un groupe de travail provisoire qui a duré, il a été sciemment voulu par les fondateurs, considérant que le secret technocratique est plus efficace que les lumières contradictoires des opinions nationales. La privatisation de l'expertise n'est pas non plus involontaire, c'est le moyen de convoquer des forces transnationales pour imposer l'Union aux États, alors qu'elle ne représente que 1% de la richesse du continent. Cette construction politique est une réussite digne de la royauté française, capable de grignoter peu à peu des territoires et des pouvoirs, par un prestige administratif qui n'a pas d'autre moyens financiers que la croyance qu'on lui porte.

Mais en conséquences, la part de souveraineté abandonnée n'est plus aux peuples, mais à des technocrates et à des groupes d'intérêts.

On peut croire que cette situation est transitoire, que le partage des marchandises et d'une monnaie va finir par unifier un peuple avec des idéaux qui dépassent les nations. Tous les gouvernements français depuis 1992 (Maastricht) font semblant de le croire, car le mythe européen est le seul projet qui leur reste. Gauches et droites sont ici interchangeables. La déconstruction nationale au profit de l'Union est leur seule politique, cela s'appelle un parti de gouvernement, renvoyant toutes les autres opinions aux enfers du populisme ou du souverainisme. Tout politique animé par les principes de la constitution, « la souveraineté nationale appartient au peuple », est marginalisé. Le peuple, pourtant mieux formé que jamais, n'est plus considéré comme apte à exercer sa souveraineté.

On assiste à un effondrement idéologique comparable  la chute de l'Union Soviétique. L'Union Européenne n'était pas un rêve forcément menteur en 1992, mais 25 ans après, il faut se rendre à l'évidence, l'Union ne marche pas, elle marche de moins en moins, elle ne marchera jamais. L'irruption de Macron est d'ailleurs la preuve que sa base de croyants se rétrécit, elle ne peut plus supporter une division factice entre gauche et droite. La religion européiste justifie la privatisation de tous nos biens communs comme le logement social, le rail, les barrages, la sécurité sociale, l'éducation... (cf. Rapport Action Publique 2022). Cette spoliation de l'intérêt général se fait au nom d'une convergence européenne qui n'arrivera jamais, mais dont les entreprises profitent dès maintenant. Contre une promesse improbable de paradis continental, la majorité est mise sous la pression de la dette et de la concurrence au travail. La privatisation s'accélère en ce moment parce que l'Union s'écroule, c'est le dernier moment pour tout rafler.

François Coq reste plus mesuré et précis dans ses analyses, expliquant par exemple la stratégie d'émiettement de toutes les unités politiques, comme les communes invitées à s'agglomérer, ou les régions à grossir. On assiste à un remembrement administratif qui a pour objectif de mettre en concurrence tous les échelons. Le mille-feuille administratif régulièrement dénoncé comme inefficace est au contraire utile à la dépolitisation du peuple, que l'on souhaite surtout abstentionniste. On y trouvera d'autres chapitres à méditer sur l'«identité européenne», la «souveraineté post-nationale», la «subsidiarité technocratique», tous ces bricolages idéologiques qu'il faut inventer pour un rêve qui ne convient pas au réel.

Dans une telle situation, le projet de la France Insoumise d'une prise de distance raisonnée avec l'Union (plan A, plan B), n'est encore qu'un vœu pieu. Un président français pouvait avoir des moyens d'entamer cette politique, mais sauf imprévu, M. Macron est encore président pour 4 ans, avec une assemblée accordée à son projet. Il n'y a pas encore d'issue politique réaliste pour un projet européen alternatif, sauf lancer un avertissement dans les urnes, et surtout faire réfléchir. La religion européenne est la clé de la politique de privatisations du gouvernement. Il va savamment jouer de l'indignation morale contre les racistes, et du procès pour incompétence économique, pour faire oublier ce principe qui nous constitue : « la souveraineté nationale appartient au peuple ».

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