La France doit s’engager à accueillir la Macédoine du Nord dans l’UE

L’avenir de la Macédoine du Nord est en Europe. Après des années de régime autoritaire et de chaos, les réformes du système judiciaire, de l’administration publique, la lutte contre la corruption et le crime organisé sont remarquables. La France d’Emmanuel Macron doit désormais s’engager à ouvrir les négociations d’adhésion de la Macédoine du Nord.

L’avenir de la Macédoine du Nord dépend du respect de la promesse que lui a faite l’Europe d’accepter son adhésion. D’après un rapport réalisé récemment par la Commission européenne, qui préconise que le pays entre rapidement dans l’UE, la Macédoine du Nord a poursuivi son avancée à un « rythme soutenu » sur la voie de l’adhésion et affiche des « résultats concrets dans des domaines clés, comme le système judiciaire, la lutte contre la corruption et le crime organisé, la réforme des services de renseignements et l’administration publique ». Les relations entre sa majorité slave et la minorité albanaise se passent généralement bien. Après des années de régime autoritaire et de chaos, ces progrès s’avèrent bien plus marqués que ceux réalisés par des pays comme la Serbie et le Monténégro, qui ont déjà entamé les négociations d’adhésion.

Ces éléments devraient lui assurer un accueil chaleureux de la part de l’Union européenne. Cependant, avant sa démission, Nathalie Loiseau s’était exprimée sur la question sur le ton très tranché qui la caractérise, douchant les aspirations du pays en assénant « l’élargissement de l’Union ? Pour moi, c’est non. » Son départ du gouvernement ne change rien, car ses propos reflètent largement la politique actuelle de la France.

Mme Loiseau commet l’erreur de faire un amalgame entre plusieurs pays. Imaginons que dans une classe virtuelle située aux portes de l’Union, un professeur rend à deux élèves les résultats de leur examen d’entrée. Le premier a obtenu la note médiocre de 5/20, mais le second, plus consciencieux, a eu 15/20, une note plus encourageante. Or le professeur, arguant d’un changement des conditions politiques au sein de l’école, leur a finalement attribué à tous les deux la même note et leur annonce que leur éventuelle admission est repoussée à la prochaine session d’examen. Quelle décision cruelle pour le second élève !

Pour l’Albanie et la Macédoine du Nord, la réalité ressemble fortement à cette histoire. Si l’Albanie a mis en œuvre une difficile réforme judiciaire, elle doit encore relever le défi de juguler le crime organisé en plein chaos politique. La Macédoine du Nord est le bon élève. Elle a réussi à se détacher d’un pouvoir autoritaire féroce et à résoudre un différend vieux de 27 ans avec la Grèce, et a entrepris toutes les réformes nationales demandées par la Commission européenne.

Les pays de l’UE s’enorgueillissent à juste titre des systèmes de règles sur lesquels reposent leurs sociétés et leurs dirigeants citent à l’envi l’État de droit pour justifier leurs politiques. Or, en ce qui concerne la Macédoine, ils semblent s’en tenir à des stéréotypes dépassés et ne pas prendre en compte les facteurs favorables à son adhésion, tels que la mise en œuvre des règles et des critères européens, la réécriture de sa Constitution et le règlement du différend qui l’opposait à la Grèce depuis 30 ans – avec le changement de nom du pays.

Le moment est donc venu d’avancer. Ainsi que l’a déclaré Jean-Claude Juncker cette semaine, la Macédoine du Nord « a répondu à l’appel » de la Commission européenne et prouvé son aptitude à devenir membre. Il suffit de regarder le compromis trouvé avec la Grèce sur le nom du pays, négocié par le président de la Macédoine Zoran Zaev et le Premier ministre de la Grèce Alexis Tsipras.

Les pourparlers se sont déroulés sur fond d’accusations violentes de trahison et de manifestations par les conservateurs des deux pays. Grâce à leur détermination, Zaev et Tsipras sont parvenus à une solution et les Européens ont ainsi assisté à la résolution d’un conflit vieux de 27 ans dans les Balkans. Les dizaines de personnalités de premier plan qui soutiennent la candidature de Tsipras et Zaev au prix Nobel de la paix ont salué leur rôle déterminant dans cet accord.

On a promis aux populations qui ne se montraient guère disposées à approuver cet accord que la résolution de la question du nom permettrait à la Macédoine du Nord d’entrer dans l’Union européenne. Si l’UE refuse désormais d’ouvrir les négociations avec ce pays et de fixer un calendrier précis, les slogans des populistes et les interrogations du type « pourquoi avons-nous abandonné notre identité et notre nom » reprendront avec d’autant plus de force et de poids de part et d’autre de la frontière macédonienne.

Le moment est venu de reconnaître et de récompenser les tendances progressistes, pro-démocratiques et favorables à l’UE affichées par la Macédoine du Nord. Ne considérons pas comme acquise la situation actuelle. Aux dernières élections, les Macédoniens ont préféré la promesse de l’entrée dans l’UE au côté obscur des partis nationalistes, mais cette tendance peut rapidement se renverser si la France continue à fermer au pays toutes les voies d’accès à l’adhésion. La Grèce pourrait de son côté élire un gouvernement qui avait soutenu les mouvements populaires opposés à l’accord. Aussi l’occasion d’accomplir une réelle avancée pourrait-elle très rapidement disparaître.                                                  

Au-delà de la Macédoine du Nord, les pays des Balkans occidentaux ont besoin de dirigeants qui ne craignent pas de prendre des mesures concrètes pour tisser des liens de confiance et d’amitié avec leurs voisins, même si elles apparaissent impopulaires. Mais si le gouvernement de Skopje lui-même ne décroche pas une invitation à entrer dans l’UE, les responsables politiques ne seront guère pressés d’entamer des discussions difficiles avec leur population sur leur passé et ce qui les attend à l’avenir. Le plus simple est en effet certainement d’ignorer l’Europe et de chercher ailleurs soutien et financement – facilement disponibles en Russie et en Chine comme chacun sait, et à des conditions moins strictes. Dans les Balkans, les plus sceptiques ne manqueront pas de remarquer que l’UE n’a accepté l’adhésion d’aucun nouveau pays depuis la Croatie, il y a six ans. Le démarrage des négociations concernant la Macédoine du Nord a été repoussé d’un an en 2018. Si une décision n’est pas prise rapidement, rien ne se passera avant l’automne compte tenu de la longue pause estivale que prennent les parlements européens.

La France d’Emmanuel Macron a aujourd’hui la possibilité de défendre ses valeurs de progrès et d’ouverture et ses qualités de chef de file, une possibilité qui ne se représentera peut-être pas. Le président français craignait que Marine Le Pen n’exploite le sujet pendant la campagne pour les élections européennes. La pression est à présent tombée. Un nouveau gouvernement de centre-droit pourrait bien remporter les élections législatives qui vont se dérouler en Grèce cet été, et poussé par sa base, il pourrait tenter de faire capoter l’adhésion de la Macédoine. Le Conseil européen risque bien de ne pas avoir beaucoup de temps pour ouvrir les négociations d’adhésion de la Macédoine du Nord.

L'article est écrit en collaboration avec Manos Moschopoulos, responsable des programmes des Fondations Open Society

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