Dérive à la marge

Être sans emploi dans un monde dont l'avenir est en court d'effondrement peut provoquer chez l'individu un effondrement personnel. J'ai rédigé ce texte en novembre dernier, pour tenter de donner forme à mon ressenti, pour moi. Je le partage ici, pour toutes celles et tous ceux qui traversent ces moments difficiles, pour tous ceux et toutes celles qui accompagnent une personne dans cette situation.

La dépression m’a annexée. Ou bien c’est moi qui l’ai annexée. Je vois de mieux en mieux les choses. Et elles ne sont pas belles.Les gens sont gentils, individuellement. Mais ils ne veulent rien d’autre que nager dans le courant, être dans la masse. Mais aujourd’hui, être dans la masse, c’est être seul, tout en servant quelque chose qui nous dessert.

Eric a orchestré la construction d’un hôpital. Il m’a dit avoir été ravi au début, touché par la noblesse du projet. Pour finalement déchanter : les contraintes normatives et économiques faisaient disparaître ceux et celles pour qui le bâtiment a été construit : les patients.e.s, les soignant.e.s…Le travail ne permet plus d’être au service des autres, de notre société. Ou si peu… Le travail, parce qu’il n’est qu’au service de lui-même, ou plutôt, de l’argent, si injustement redistribué, ou si peu redistribué, est un nouvel esclavage. Je ne sais pas s’il en a été autrement. Comment en sommes-nous arrivés à être au service de ces deux outils que nous avons créé, l’un pour unir nos forces pour survivre, l’autre pour échanger ? Comment ces deux outils sont-ils devenus des instruments de déshumanisation, alors qu’ils étaient censés faire du bien ?

Je déprime, par vagues, dans une compréhension plus large de ce monde auquel je ne peux échapper et que de plus en plus, je souhaite vomir. Même la nature, cette beauté qui nous a été donnée, ne peut plus me consoler ni m’offrir de refuge. Je suis bouleversée par la compréhension de plus en plus aiguë que j’ai de la façon dont nous l’avons abîmée… Je postule sa force, néanmoins, infinie. Mais moi, je vis ici et maintenant.

L’humanité, je l’espère, s’adaptera.

Mais nous sommes coupables. Ce que nous avons fait est criminel. Je n’ai plus qu’un seul refuge : les autres. Je vomis mon espèce. Quelle honte. Quelle espèce monstrueuse sommes-nous de vouloir toujours avoir plus… Notre fragilité initiale n’est pas une excuse. Pourquoi ne pouvions-nous pas simplement être ?Je n’échapperai pas à ce monde, ni à l’horreur de notre espèce. Je ne peux que réduire au maximum ma ridicule empreinte carbone, tenter de toutes mes forces d’être plus que d’avoir. J’ai heureusement fait l’expérience que je ne suis jamais aussi riche que quand je donne.Je ne veux pas vivre pour que d’autres puissent avoir. Je ne veux pas vivre pour créer des biens futiles et inutiles, abêtissants au possible.

Les besoins de base : aimer et être

      aimer et être en lien avec les autres,

      manger, boire, se laver, pouvoir être en bonne santé,

      avoir le juste nécessaire.

Et préserver cela.

 

Je ne sais pas si vivre en marge en me liant de plus en plus aux autres est une solution pour moi.

Qu’ai-je à donner ?

      Du savoir

      De l’énergie, parfois,

      De l’écoute

      De la tolérance

 

Qu’est ce que je sais le mieux faire ?

      Accueillir

      Être là

      Laisser partir

      La compassion et l’action, l’empathie

      Ma persévérance, dès lors que je choisis librement.

      Ma créativité

      Ma joie de vivre et mon optimisme, quand je me sens à ma place, et que je suis face à des gens qui en ont besoin.

      Maladroitement, sans doute parfois, je sais aider et aimer.

Il n’y a qu’une seule lettre de différence, on pourrait confondre. Je confonds parfois, mais je distingue aussi. Je n’ai que moi-même à donner. C’est peut-être ce que je sais faire le mieux. Alors c’est ce que je vais faire, en prenant soin de moi pour ne pas virer au vinaigre.Je vais me mettre en marge, là où il y a des gens à aider, des gens à aimer… Je ne me sens jamais aussi heureuse ni aussi remerciée que quand je peux aider des gens à se libérer, et ainsi à me libérer moi-même.

Je ne suis pas encore prête à prendre un travail quelconque. Je ne suis pas heureuse de me sentir perdue et de voir l’état du monde… Mais je sais maintenant que mon bien le plus précieux, c’est mon temps. Je ne veux pas en donner trop : ce serait à nouveau m’annihiler à ce monde que je vomis. Je vais essayer de réduire encore mes besoins.J’aimerais n’avoir à travailler que maximum 20h/semaine, 3 jours, maximum. Ce serait l’idéal. Aujourd’hui, j’ai besoin de relativement peu. Vais-je arriver à réduire encore mes besoins ? Pour pouvoir par ailleurs être libre…

      Je veux avoir le temps d’aider un enfant en difficulté scolaire.

      Je veux avoir le temps de monter un spectacle.

      Je veux me renseigner si je peux aider le jeune garçon qui est en prison à ne pas partir à la dérive.

      Et peut-être qu’il y aura d’autres choses qui viendront s’ajouter à cela.

      Et garder du temps pour moi.

      Et pour papa et maman.

Une chose est certaine : je n’irai pas me battre contre les multiples moulins à vent qui peuplent ce pays. Je vais me servir du vent. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. C’est comme mes petits colocataires du lombricomposteur : ils transforment mes pelures en merveilleux composte. Et moi, avec l’air des moulins à vent, je vais faire tourner mon monde.

Je n’irai pas me battre contre moi-même en retournant travailler à l’hôpital. Je n’irai pas me battre contre les moulins à vent qui refusent de s’occuper des gens, des usagers. Ni contre ceux qui font chercher des financements, s’épuiser ainsi les gens qui veulent faire de la recherche pour les gens. Quel monde affreux que celui qui épuise ceux qui aimeraient se mettre à son service. Autant garder cette énergie pour les vrais gens. Pour la vraie vie. Pour le bonheur vrai et authentique. Celui qui est visible et palpable.

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