Il faut lire Charles Maurras.

Maurras n’est pas une obsession personnelle mais celle d’une partie croissante de la droite plus ou moins immodérée. Et les émissions de radio et de télévision laissent ses thuriféraires autoproclamés tresser ses louanges avec quelques réserves pudibondes sur son antisémitisme et sa xénophobie.

Etant donné l’ignorance presque totale des commentateurs et des intellectuels médiatiques à propos de l’œuvre et de la vie du bonhomme, il ne leur est pas difficile de tromper leur monde. Prenons un de ses plus célèbres articles sur la « question juive » paru dans L’Action Française du 30 septembre 1941 souvent mis en avant par ceux qui veulent redorer sa statue. Tout commence plutôt bien :
« Nous avons toujours réprouvé l’antisémitisme « de peau ». L’antisémitisme d’Etat qui est propre à l’AF nous rend aussi sensibles qu’il est possible de l’être à celles des réclamations juives qui signalent une erreur ou accusent une injustice envers les personnes. […] Certaines protestations collectives juives, faites de l’intérieur des pays qu’ils habitent, sont souvent imprégnées d’un sentiment de tristesse émouvant, exprimé avec dignité et même conçues avec un souci de justesse et de mesure dont on ne les croyait pas capables. » Je fais le même cas des discussions sur les races, à plus forte raisons sur les qualités et les défauts personnels qui sont attribués communément aux Juifs. »
Leitmotiv de la prose de Maurras que le refus du racisme biologique, il faut lui reconnaître une grande constance en cela. Il se reconnaît bien antisémite mais rationnel, j’allais dire « raisonnable » …
« Il ne s’agit pas de flétrir une race. Il s’agit moins encore de persécuter ou de diffamer une religion. Il s’agit de garder un peuple qui, d’ensemble, vit en lui comme un corps distinct de lui, car les caractères juifs sont dans les Juifs bien plus actifs que les caractères français, toujours dans l’ensemble des cas. Je crois connaître quelques grandes exceptions. » (c’est moi qui souligne)
Et déjà nous pouvons voir que s’il prend bien soin de se distinguer des antisémites de peau, il n’empêche que le peuple juif (toujours en italique, peuple, pour souligner qu’il ne parle pas de « race ») a des caractéristiques innées, inscrites, essentielles. Il enfonce le clou un peu plus loin :
« J’ai vu ce que devient un milieu juif, d’abord patriote et même nationaliste, quand la passion de ses intérêts proprement juifs y jaillit tout à coup ; alors, à coup presque sûr, tout change, tout se transforme, et les habitudes de cœur et d’esprit acquises en une ou deux générations se trouvent bousculées par le réveil des facteurs naturels beaucoup plus profonds, ceux qui viennent de l’être juif. » (c’est moi qui souligne)
Mais le bonhomme est malin et il revient en arrière, il sent que sa position est intenable :
« Le sang juif alors ? Non. Ce n’est pas quelque chose d’essentiellement physique. C’est l’état historique d’un membre du peuple juif. […] Ne parlons ni de tare ni de race, ni d’habitude de religion. Parlons de défense naturelle et de sécurité publique contre un peuple, la communauté d’un peuple étranger. »
Bref, il est absurde de vouloir dédouaner la pensée maurrassienne de tout racisme essentialiste même s’il refuse les considérations biologiques, trop germaniques pour lui. Et tout ceci est écrit en première de L’Action Française, après le vote du statut des Juifs et son renouvellement en juin 1941. Rien ne fait reculer la plume de Maurras, même pas des considérations de simple opportunité et de simple humanité. Et l’annonce des mouvements de protestation contre cette politique, les drames révélés par la presse et la dureté de la situation faite concrètement aux Juifs en France sont traités d’un revers de main :
« Où est le dommage ? Où est l’ombre du tort et du mal ? Que signifient les cris et les larmes ? »
Tout cela se passe d’autre commentaire.

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