Une tactique d'enfumage idéologique

Comment réhabiliter les idées maurrassiennes aujourd'hui pour en faire le père fondateur d'un nouveau conservatismefrançais.

 

Il y a quelques temps, M. Finkelkraut a consacré une émission à Charles Maurras, plus exactement à la question : peut-on encore être maurrassien aujourd'hui sans faire un tri dans son œuvre ?[1]On sortait du pataquès de la présence éphémère de Maurras dans le Livre des commémorations nationales.

Il avait invité deux connaisseurs de Maurras et maurrassiens revendiqués[2], ce qui était le gage d'un échange intéressant loin des idées communes sur un tel personnage. Le problème de l'émission est venu de M. Finkielkraut lui-même. Sa connaissance de Maurras était bien trop superficielle pour pouvoir opposer à ses invités dans la défense de leur maître que de faibles protestations sur la question centrale de son antisémitisme, "J'insiste quand même ... Quand même j'insiste ..." que ses contradicteurs balayaient d'un revers de parole.

La tactique des deux invités de l'émission était un modèle du genre :

1° Multiplier les points de détail pour noyer les critiques ou les relativiser. Tactique classique de tout révisionnisme. Dans l'océan de livres et d'articles et sur une carrière aussi longue, il est facile de trouver tout et son contraire au mépris de la cohérence de la pensée et de l'action. Un seul exemple : Maurras n'a jamais reproché à Marcel Schwob, de ne rien comprendre à Racine à cause de sa judéité ont-ils affirmé ; que faire alors de ses mots contre Salomon Reinach qui avait fait le catalogue du musée d'Athènes, lui un Juif, au cœur de l'antiquité grecque ! Etc.

2° Invalider la règle générale par des exceptions : valoriser le cas de Jean David, dont Maurras fait un héros juif d'Action française en publiant sa dernière lettre avant sa mort au combat, en passant sous silence le serment que tout ligueur de cette même AF devait signer pour y être admis et dont un article affirmait l'impératif antisémite.

3° Déplacer la question : en dénonçant une erreur du discours commun sur Maurras, qui ne participa jamais aux délires du racisme biologique à l'allemande. Exact. Mais en quoi cela règle-t-il la question ? Sous Vichy, Maurras adhéra totalement au Statut des Juifs, car il y retrouvait son propre antisémitisme d'État, porte ouverte à la collaboration au génocide.

4° Banaliser : tout le monde était antisémite et violent à son époque. Ce qui est faux et surtout ce qui met sur le même plan des registres de parole et de réflexion très différents.

5° Il n'aurait fait qu'écrire mais jamais n'aurait commis d'actes concrets. C'est oublier sa dénonciation de la famille de Roger Worms pendant la guerre qui a été suivi quatre jours après de l'assassinat de ceux-ci par la Milice et seule une erreur sur la date de cet assassinat[3]a permis à Maurras lors de son procès en 1945 d'échapper à cette accusation-là.

6° Les faiblesses de l'homme seraient balancées par son œuvre littéraire. Et d'insister sur son génie littéraire, poétique et philosophique ; et de valoriser la "pertinence" de ses analyses de relations internationales.

En fait, ils finissent tous par s'accorder sur la valeur des idées philosophiques, morales et politiques de Maurras, sur sa "magnifique" définition du conservatisme et c'est bien cela qui transparait dans leur tentative de blanchir Maurras. C'est tout le nœud de cette émission, Maurras leur est essentiel pour la restauration du "conservatisme réactionnaire" et l'on comprend la surprenant connivence entre eux.

Donc, il fallait bien laver le maurrassisme de la tache antisémite. Ce ne serait selon eux qu'un détail chez Maurras, une aberration regrettable. Ce qui l'innocenterait c'est qu'il n'aurait fait qu'instrumentaliser l'antisémitisme pour mobiliser les masses au service des idées réactionnaires. Exact, mais il n'est pas difficile de comprendre que cette instrumentalisation n'était possible que parce que l'idée antisémite correspondait bien au public drainé par Maurras et aux valeurs qu'il défendait, elle s'y insérait parfaitement. L'antisémitisme est un élément fondamental dans son opposition au nationalisme allemand, sa vraie obsession : laissons aux Allemands une conception ethnique de leur nation, pour la France il s'agit de défendre un État-nation contre une nation juive. Il y a concurrence de plusieurs sortes d'antisémitisme, on ne déteste pas les Juifs pour les mêmes raisons, c'est tout.

Il  leur fallait aussi terminer l'émission en lavant Maurras d'un autre stigmate classique, le "fascisme". Et j'ai alors la surprise d'être cité par les deux invités sur le sujet. Peu importe leur erreur, il n'est que de lire le passage final de mon livre pour voir leur incompréhension, volontaire ou non de ce que j'ai écrit[4]. Ce qui est important, c'est que l'on rejoint là une plus vaste querelle historiographique sur l'existence ou non d'un fascisme français. Maurras ne peut être fasciste car ce serait reconnaître que la France n'a pas été allergique à cette idéologie[5]. Il ne rentrerait pas dans le magnifique schéma des trois droites traditionnelles, grand classique d'une certaine science politique à la française.

Maurras n'était pas vraiment antisémite, Maurras n'était pas du tout fasciste. Alors, qu'attendons-nous pour être maurrassien, M. Finkelkraut ?

 

[1]Répliques du 23 juin 2018.

[2]Michel de Jaeghere, auteur d'une préface à la réédition du livre de Jacques Paugham, L'Âge d'or du maurrassisme, et Martin Motte, éditeur d'un large choix d'œuvres de Maurras dans la collection Bouquins

[3]En réalité dans la nuit du 6 au 7 février 1944 quand l'article est daté du 2.

[4]Bruno Goyet, Charles Maurras, Presses de Sciences Po, 2000, p. 273

[5]Le mythe de l'allergie française au fascisme, dir. Michel Dobry, Albin Michel, 2003,

 

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