Pensée de classe et classes pensantes. L'imposture Enthoven.

Le contenu et la méthode de chaque philosophie sont déterminés par la lutte des classes de leur temps, nous disait Georges Lukàcs. Si la philosophie se veut enquête de vérité hors de toute contingence ou doxa, comment alors peut-elle s'extraire de l'arbitraire contexte historique qui l'inscrit dans le réel ?

La réponse est simple. La philosophie du prolétariat est l'authentique philosophie. Que voulons nous dire par là ? En tant qu'il représente la classe "par défaut", le prolétariat ne cherche pas à s'inscrire dans un particularisme de classe. Sa pensée se veut horizontale et autant dénuée que possible de postulats théoriquement encombrants ne visant qu'à justifier socialement l'existence d'une caste sacerdotale, administrative ou normalienne, ayant un accès exclusif au Vrai, à l'Un, aux Idées, tandis que le vulgaire vit dans un monde ontologiquement rabaissé, nié dans sa substance même comme un artifice.

Ainsi Schopenhauer comme Voltaire incarnent une philosophie bourgeoise, limitée puisque la classe bourgeoise à laquelle ils appartiennent se pose à la fois comme soubassement et comme horizon indépassable du penseur et donc de sa production théorique.

Il serait impensable dès lors de découpler le penseur de la classe à laquelle il appartient et du contexte historique dans lequel il s'inscrit ; il ne s'agit pas de qualifier la pensée bourgeoise d'intrinsèquement limitée, Hobbes et Descartes étaient des pionniers de la pensée bourgeoise à l'époque où cette dernière était véritablement une classe révolutionnaire. On peut grossièrement situer le début du déclin de la pensée bourgeoise au moment où cette même classe passe d'un rôle révolutionnaire à un rôle réactionnaire ; c'est à dire au moment précis où sa domination est acceptée et qu'au lieu de contester des structures sociales d'oppression, la classe bourgeoise devient elle-même gestionnaire de ces structures. C'est en 1848 que Lukàcs pose ce jalon symbolique.

Dès lors, nous comprenons aisément le déclin continu de la philosophie occidentale, déclin dont les "nouveaux philosophes" français ne sont que les manifestations contemporaines, destinées à l'oubli de l'histoire. La philosophie française, réduite à un rôle de reproduction sociale au sein d'institutions telles que l'École Normale Supérieure, devient le passeport vers une carrière confortable ou à un poste de haut fonctionnaire dans l'état. Le cursus honorum macronien n'avait-il pas démarré avec une modeste licence de philosophie à l'université d'Amiens ? Jupiter n'avait-il pas réussi à expliquer de façon très pédagogique à une classe de primaire la dichotomie gauche-droite au moyen d'une pirouette hégélienne ?

Revenons-en au cas Enthoven. Nous aurions bien du mal à en vouloir au personnage et à le qualifier de coupable. Non, Raphaël Enthoven n'est pas coupable d'imposture intellectuelle ou de mystification générale. C'est bien pire que ça. M. Enthoven est lui-même un pantin, inconscient véritablement des causes qui le déterminent. Raphaël Enthoven est un "fils de". Il s'est retrouvé là par hasard, il est né au bon endroit au bon moment. Pis encore, il n'a pas véritablement choisi sa pensée ou ses idées, pour peu qu'il en aie, nous nous garderons bien de nous prononcer à ce sujet. Il incarne plus un symptôme qu'un véritable problème. Aucun ne se qualifiera sérieusement d'Enthoviste un jour. De même, personne ne prête vraiment attention aux élucubrations de BHL, Finkielkraut ou autres nains intellectuels, vieillards dont la pseudo-pensée dégénérée et réactionnaire est aussi faible que surexposée médiatiquement.

En tant que laquais du pouvoir, Raphaël Enthoven est limité dans la pertinence de l'analyse qu'il tente laborieusement de déployer face au parterre du MEDEF. Quelles attentes pouvons-nous raisonnablement avoir envers un homme qui cite Nietzsche devant un aréopage de PDGs français ? Certains baillent, d'autres sont assoupis. Les uns sont passablement amusés par les propositions qui fusent sans justification ni vraie portée philosophique. Les autres attendent patiemment la fin de l'allocution pour se ruer sur le buffet. Faut-il en vouloir à M. Enthoven, tout diplômé de l'E.N.S. qu'il est ?

Non, Raphaël Enthoven n'est point haïssable, il fait précisément de son mieux. Ni plus, ni moins. Si ses interventions sur France Culture se révèlent plutôt théoriquement construites, nous y verrons plutôt l’œuvre d'un nègre littéraire ou d'une équipe de professeurs de philosophie chargés de préparer ces séances. Le philosophe se charge simplement de la lecture, au moyen d'un ton aussi artificiel que détestable. 

Le vrai niveau du philosophe se déploie lorsqu'il est livré à lui-même. En débat face à B. Stiegler ou J-L Mélenchon, la façade s'écroule. C'est un petit homme capable d'une petite pensée qui se révèle, s'enflamme et s'éteint aussi vite. Il n'a tout simplement pas le niveau.

Ne tombons pas dans le pathos pour autant. Si Raphaël Enthoven incarne une forme atrophiée de pensée, il participe aussi au discrédit général porté à la discipline philosophique dans son ensemble, et en ce sens, il est dangereux. La philosophie est un outil extrêmement puissant et il nous faut impérativement nous en emparer. Internet est une modification complète du rapport de l'humain face au savoir et à la philosophie. Cet outil peut-être comparé, sans aucun risque d'être excessif, à la presse à imprimer au carré. En brisant le monopole institutionnel de classe vis à vis de la pensée, tout du moins en en abaissant considérablement les barrières et prérequis sociaux, c'est une nouvelle ère de pensée qui s'ouvre à nous.
Ainsi tous ces "experts" en tout genre, ces autres "philosophes" de pacotille qui jacassent à longueur de journée et se masturbent cordialement au son de leur propre voix sont condamnés à disparaître. Et nous invitons les jeunes, et moins jeunes aussi, qui ne se sentent pas légitimes, ou qui ne prennent pas la philosophie autant au sérieux qu'elle le devrait, à s'émanciper et à s'affranchir des présupposés intellectuels méthodiquement construits par des siècles de domination historique, intellectuellement illégitime. Le XXIème siècle représente l'opportunité historique d'apparition de la pensée pure. C'est à dire la pensée prolétaire affranchie des petites luttes de pouvoir mesquines, n'ayez plus honte d'appeler un chat un chat. Raphaël Enthoven est un charlatan, ersatz de penseur conforme, prototype d'un schéma social reproduit, sans autre ambition. La pensée du prolétariat est paradoxalement la pensée d'une classe qui ne se reconnaît en rien, ni la défense du marché ou de l'autorité d'un gouvernement inconscient. Comble de la servitude, Raphaël Enthoven passe plus de temps sur Twitter qu'à véritablement contribuer à la pensée philosophique. Nous lui souhaitons bien du courage pour la suite.

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