Critique de la morale écologique

Le monde va mal. On le sait bien, les signes s'offrent à nous dans une profusion apocalyptique. Et pourtant, rien, ou si peu n'est fait.

Si les institutions et pouvoirs légitimes se montrent remarquablement inactifs face au drame écologique qui s'annonce, il n'y a là rien de bien surprenant compte-tenu de la domination de la sphère économique et plus particulièrement financière sur le reste de la société.

Néanmoins, l'idée travaille la population. Si certains, sans doute la plus grande part, restent dans le déni, une certaine partie du corps social est traversée et travaillée par l'énormité du mur historique qui se dresse devant tout alors que nous avons toujours pied au plancher sur la pédale de l'accélérateur.

Cette anxiété générale trouve un exutoire temporaire sous une forme marchandisée, je souhaite ici parler des produits "verts", bio, qui nous proposent de consommer, pour un premium, un produit qui nous tend une perche morale. Une chance de nous sentir responsable, d'avoir fait "une bonne action" voire "notre part" pour les adeptes du gourou au colibri.

Bien entendu, ce genre de dispositif, quand bien même le produit proposé serait authentiquement respectueux de l'environnement, ne cherche absolument pas à changer quoi que ce soit aux structures du monde mais à profiter de l'anxiété du consommateur et de sa culpabilité internalisée pour mieux le cibler.

Cette hypocrisie marchande est particulièrement symptomatique d'une approche libérale, le consommateur est prié de "voter avec son portefeuille", c'est à dire de proposer une réponse marchande, avec une gamme de produits dont certains ont cette plus-value morale (ou idéologique) de la bonne conscience. Il en résulte que la dévastation écologique tout comme la rapacité économique vécue dans le monde social est le résultat d'un échec moral, de ceux qui refusent de "bien faire".

Bien entendu, tout le monde ne peut pas se permettre de payer cette valeur ajoutée d'innocence et ce sont les franges les plus dominées de la population qui doivent recourir aux produits les moins chers, donc (par conséquent), les plus exploiteurs. Quel intérêt de dire à une mère seule caissière d'acheter pour ses enfants des vêtements en coton bio fabriqués en France ? Aucun.

Lorsque l'on se prête à l'analyse de ce genre de dissonance résultant de la contradiction entre la solution, symbolique et inefficace au problème, quant à lui bien plus réel et menaçant, on remarque que tout un chacun met en place toutes sortes de dispositifs de gestion de la tension. Certains refuseront en bloc de voir le problème, d'autres s'investiront autant que possible dans des initiatives politiques, associative et militantes, d'autres feront ce qu'ils peuvent, trop conscients de l'insuffisance de leurs efforts dans le grand ordre des choses.

La pire approche, celle que je crains voir devenir courante, est la position résignée et nihiliste, celle qui se place dans une position de juge moral de l'humanité toute entière et rendant son verdict : l'humanité ne mérite pas de continuer d'exister. Outre l'arrogance spectaculaire de la démarche, il me semble important de signaler d'où vient cette forme extrême de la mauvaise conscience écologique du capitalisme.
Cette lecture se fonde sur un jugement d'ordre moral, la catastrophe écologique serait le résultat d'un manque de vertu de la part des individus. Ce genre de lecture ignore de façon profonde et aberrante les déterminations sociales, historiques et les profonds mouvements qui travaillent l'histoire avec une inertie, force et lenteur quasi-géologique.

En effet, de Pierre Rabhi au malthusianisme génocidaire moral en passant par le green-washing, ces limites du discours écologique moral sont révélatrices d'une mauvaise philosophie de l'histoire. Une conception de l'histoire comme succession de faits moraux, déterminés par le libre-arbitre des agents. Cet élément d'irrationalité pure (la mauvaise psychologie des agents) occulte de façon radicale toute la complexité des déterminations matérielles et symboliques qui se sont écoulées depuis la décennie de la révolution industrielle de 1830.

Je conclurai en affirmant que la gauche française, si elle veut saisir l'opportunité historique qui se présente à elle, devra nécessairement se reconstruire autour de l'éducation populaire, du combat contre ces opportunismes et une forme de pragmatisme politique face aux défis qui se dressent devant nous.

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