Les habits neufs de l'empereur

Cinq minutes avant sa mort, il était toujours vivant. Parallèlement, avant l'effondrement financier, l'économie ne s'était jamais aussi bien portée. Mais les signes de la faiblesse sont déjà là, les pieds d'argile du colosse seraient-ils déjà en train de se fissurer ?

La suspension consentie d'incrédulité est le processus par lequel nous participons à n'importe quelle fiction. C'est ainsi que nous décidons, spontanément, de mettre de côté notre esprit critique afin de mieux nous immerger dans une fiction et de la vivre plus pleinement.

Si de nombreuses fictions ont très largement dépassé leur cadre ontologique fictif pour s'inscrire pleinement dans le réel ; deux dominent principalement la société industrialisée et mondialisée du XXIème siècle : la fiction politique et la fiction économique.

La fiction repose sur une économie de signes afin de se substituer à la réalité en dépit d'une profonde insuffisance, puisque la fiction n'est pas la réalité, elle est seulement contenue dans celle-ci. Nous constatons aujourd'hui que la stabilité du pouvoir comme la stabilité des structures économiques est en péril. Nous pouvons voir de part et d'autre un phénomène de bulle.

La fiction est engagée dans une surenchère avec le réel, surenchère qu'elle ne peut gagner. Ainsi la finance est poussée à des taux de croissance de plus en plus délirants jusqu'à rupture totale et complète de la crédibilité en des actions surévaluées. De même, l'exercice du pouvoir se fait sur la base d'une certaine légimité, à la fois exprimée par le scrutin et par une compétence, tout du moins une supériorité intellectuelle. C'est la technocratie où règne l'élite.

Historiquement, le phénomène d'abrutissement technocratique de la société est simple à mettre en évidence. La métaphore du culte du cargo est particulièrement parlante. Si le culte mélanisien est sans doute lui-même fictif, on peut voir un phénomène analogue dans la société, tout du moins Française, comtemporaine. Il y a confusion entre les signes et la réalité et nous sommes spectateurs conscients du caractère fictif, mais néanmoins acceptant cette substitution comme réalité.

Par exemple : les signes de la compétence comme sont la réussite aux concours, la maîtrise verbale, le capital culturel bourdieusien, etc. sont substitués à la réalité de l'exercice intelligent du pouvoir. À mesure qu'émerge le concours, paradigme méritocratique en apparence, parallèlement à celui-ci émergent les structures sociales qui réduisent à néant ses prétentions de sélection "par le haut". Nous souhaitons parler ici de tout le dispositif éducatif visant la formation des élites, c'est à dire l'établissement scolaire privé prestigieux et sélectif, la classe préparatoire aux grandes écoles, la grande école et enfin la fonction administrative, clé de voûte parachevant ce cursus honorum couplé d'un solide réseau d'amis.

Ainsi, une caste bardée de diplômes (signe s'il en est de la compétence) est portée aux nuées, en dépit d'une incapacité totale de penser.

En celà, notre président est un cas particulièrement symptomatique. C'est avec un culot n'égalant que notre consternation que M. le Président de la République s'exclame "je n'ai pas d'amis". C'est un mensonge manifeste, mais ce n'est pas le premier, et ça ne sera pas le dernier. Cet entretien était particulièrement symptomatique et triste. Macron n'est pas un président puissant. À défaut d'avoir la réalité de la puissance, Macron doit se contenter de ses signes. Répressions, coups de force antidémocratiques, exercices de rhétorique, petites mimiques et gesticulations diverses, c'est tout un effort de dissimulation qui est déployé. Parce que oui, la bulle Macron est prête à éclater, il ne suffit qu'on ne se penche dessus et la regarde de trop près pour se rendre compte de sa faiblesse.

De même, l'économie est elle-même au bord du gouffre, victime de l'incompétence et de la complaisance généralisée. Encore une fois, nous sommes dans une économie de signes. Mais voilà, que se passerait-il si tout le monde devenait soudainement conscient de l'énormité de la situation ? Si le petit peuple, celui à qui on ne demande l'avis que tous les cinq ans, décidait soudainement de retirer son argent de la banque ?

Parce que c'est là la stratégie gagnante. Quand l'argent devient fictif, on peut certes en manipuler beaucoup plus, mais quand tout le monde se rend compte qu'il n'y en aura pas pour tout le monde, la situation devient toute autre. La réalité vient toquer à la porte, et quand bien même on ne lui ouvrirait pas, elle passerait par la fenêtre de la cuisine, par la cheminée ou en défonçant un mur. Assénons encore une fois le propos, les milliards de bénéfices dégagés par les plus grandes compagnies sont fictifs. Quand bien même Jeff Bezos souhaiterait dépenser ses quelques 120 milliards d'US dollars, il en serait bien incapable, puisque retirer une telle somme de ses propres actifs financiers provoquerait à coup sûr leur effondrement et sans doute un mouvement de panique se propageant à l'ensemble de l'économie mondiale.

Deux bulles profondément imbriquées les unes dans les autres sont sur le point d'exploser. Nul besoin d'être prophète pour faire quelques prédictions. Ces dernières doivent être risquées, sinon c'est pas drôle :

  1. Le président Emmanuel Macron ne restera pas dans l'exercice de ses pouvoirs pendant la durée maximale prévue par son mandat. L'idée même d'un second mandat jupitérien paraîtra risible, si elle ne l'est pas encore.
  2. Nous sommes au devant d'une crise financière, politique et humaine sans précédent en intensité et violence sociale. Si rien n'est fait, une catastrophe humaine brutale s'amène.
  3. Les autorités reconnues sont à un niveau d'incompétence encore jamais atteint. L'imposture intellectuelle est flagrante à tous les niveaux de la hiérarchie. L'effet Dunning-Kruger  est le vrai gestionnaire aujourd'hui. Les élites technocratiques sont incapables de penser au sens le plus usuel du terme et ne vont jamais se remettre en question. La rupture totale du système et les signes empiriques de cet échec consacreront la nullité de nos énarques, diplômés de sciences politiques, économistes médiatisés, banquiers et autres imposteurs mafieux. Il faut s'attendre à des effets macroscopiques, d'un ordre considérable. Si Internet arrête de fonctionner, on peut parler de situation de ce genre.

Nous annonçons l'évidence. L'empereur est nu.

 

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