La bulle Macron

Cinq minutes avant sa mort, il était toujours en vie. La lapalissade, si elle semble être un truisme ou une banalité triviale reste une proposition vraie.

La finance internationale, dont on sait que la joie est la seule finalité de toute société rationnelle (rires) fait bombance et semble parfaitement inconsciente de la fragilité des marchés d'actifs. Le président des ultra-riches, lui, s'accroche au pouvoir comme un bigorneau à son rocher, de toutes ses (maigres) forces et semble décider à ne rien concéder à la moitié du pays qu'il est d'ores et déjà en train de mettre hors d'état de vivre.

Sans prendre vraiment consciente du virage historique, il s'est lancé, en acceptant de servir en 2017 d'homme de paille à un coup d'état ploutocratique. Illustration du dernier degré de dégénérescence de la république sondagière et de la voie de décadence accélérée de la bourgeoisie comme classe sociale, l'idéologie Macron s'appuie largement sur le managériat comme adjudants-chefs, petits capos d'un capitalisme en phase terminale.

Revenons à l'époque précédent l'élection présidentielle de 2017. Dans la tirade qui avait qualifié le président des ultra-riches de tomate hydroponique, Frédéric Lordon se risque à la prospective, chose qu'il évite très soigneusement de faire en temps normal, et affirme : "La bulle Macron crèvera". L'erreur de M. Lordon est quantitative, la bulle Macron va crever, mais après l'élection, pas avant. Les mécanismes spécifiques de la république sondagière ont su faire tenir la chose, lui donner une consistance.

La bulle Macron crèvera. Mais de quel type de bulle s'agit-il ? Elle est de nature (au moins) triple.

Bulle économique. Alors que Wall Street annonce réaliser des gains records, les marchés montrent un certain nombre de signes, caractéristiques d'une fragilité structurelle générale de la finance. Sans parler de la ponction parasitique qu'elle opère sur le reste de la société, la sphère financière a graduellement été érigée en position de dominance totale et exerce maintenant par logique chiffrée managériale un retour des plus surprenants au stalinisme, cette fois d'entreprise en lieu d'état. Le stakhanovisme souriant, la recherche de saboteurs pour expliquer des résultats décevants, la précarité choisie, tout y est, jusqu'au culte du chef, "homme fort" qui saura trouver le chemin, non pas vers la fin de l'histoire hégélienne, mais vers la libre-concurrence parfaite, la réduction de l'ensemble de la sphère sociale à des marchés.

Bulle intellectuelle, par un gouvernement arrogant. L'élection d'Emmanuel Macron, véritable coup d'état ploutocratique, est celle d'une victoire intellectuelle des élites sur les pauvres, prétend la rumeur. Méfions-nous de la rumeur. Emmanuel Macron opère dans un régime d'émission de signes. Le "signe" de l'intelligence, c'est l'expression soignée du français. C'est l'habitus aristocratique. C'est la valorisation objective du capital culturel, le succès aux concours, le cursus honorum, presque parfait (tu n'as pas eu ton ENS) menant à l'ENA comme les magistrats romains passaient d'édile à consul. Tu es un émetteur et récepteur de signes. Tu lâches une petite phrase en latin, mais soyons honnête, tu es ce qu'Emmanuel Todd (un homonyme que je te préfère) appelle un puceau de la pensée. Tu n'as jamais pensé autrement que comme attendu, tu es scolaire. Tu as compris les attentes et la méthodologie de la dissertation en trois parties (parfois deux, c'est selon la matière mais jamais quatre), montrant une docilité intellectuelle exemplaire. Tu n'es pas moitié aussi malin que tu penses l'être.

Bulle politico-morale. La façade progressiste du centrisme éclairé néolibéral s'effondre dès que la réalité sociale des rapports de pouvoir entre classes se manifestent. Et d'un coup, c'est toute une philosophie de l'histoire qui s'effondre, celle de l'homme providentiel qui voulait "réformer" une nation dotée de l'arme de dissuasion comme on réforme une vache laitière plus assez rentable pour justifier son alimentation. Ton DEA de philosophie porte sur "Hegel et Machiavel", curieux mélange d'idéalisme et de pragmatisme. Le centrisme "éclair" qui se réclame de son "réalisme", de son "pragmatisme", mais semble de plus en plus opérer par simple opération d'une pensée magique, sorte de téléologie managériale vers les lendemains qui chantent le régime généralisé de la libre concurrence.. Culte du cargo porté par son propre clergé aliéné, récitant litanies exaltant le pouvoir tout puissant de volonté humaine ? Que dire alors que chaque jour apporte son lot d'éléments aggravants au sujet de l'affaire Benalla ? L'arrogance et l'impunité règnent. Si la richesse ne ruisselle pas, que dire de l'hubris ?

Tu as eu le mauvais goût de te faire centre de toute l’opération, de concentrer en ta personne tous les excès, jusqu’à la kitsch disqualification par antisémitisme à grosses ficelles, fiasco aux conséquences politico-historiques incertaines. Les gilets jaunes, s’ils réfléchissent une image qui te vexe, ne t’en prends pas aux messagers.

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