De la transitivité de l'infâmie

Si l'ennemi de mon ennemi est mon ami, l'ami de mon ennemi est mon ennemi. Cette combinatoire des alliances prend un sens parfois grotesque.

Qui est Emmanuel Goldstein ?

Emmanuel Goldstein représente dans le roman 1984 de George Orwell la figure de la clé de voute paradoxale du système. Goldstein représente l'ennemi ostentatoire, l'incarnation de l'antithèse absolue du système. Et pourtant ! Il est un, si ce n'est le rouage de la cohésion du corps social tout entier. Parce que si les relations externes changent au gré de l'équilibre stratégique (n'y voyez pas une affirmation que nous n'ayons pas toujours étés en guerre contre l'Estasia), Goldstein lui, représente une constance dans la haine. Goldstein est l'ennemi intérieur nécessaire, celui qui unit le groupe dans la haine. Il est la clé de voûte de l'asabiyya du corps social.

Alain Soral est notre Goldstein. Un ennemi unanime, parfaitement compatible avec la technocratie libérale puisqu'il en incarne un repoussoir idéal. Ainsi, votre degré de dangerosité s'établit de façon scientifique et objective, c'est votre proximité avec Soral. La ficelle était déjà grosse lorsqu'elle était employée contre Étienne Chouard, mais maintenant, par transitivité, c'est connaître Chouard qui vous frappe d'anathème. Fréquenter celui dont on dit qu'il fréquente l'infréquentable, c'est se rendre infréquentable soi-même. La bourgeoisie libérale est aux abois et perd la bataille de la rationalité à toute vitesse.

Marine Le Pen occupe la même fonction de repoussoir utile du système. Les appels niais à "faire barrage" sont la preuve de ces injonctions au geste moral, à l'indignation, au vote le nez pincé mais au vote Macron quand même. Parce qu'au fond, c'est ça la posture libérale, non pas une réflexion structurelle et étayée, mais bel et bien le souci d'être dans le camp du Bien, des Gentils. Elle ne comprend rien.

Mais l'optimisme est à l'ordre du jour. Le masque sympa de la bourgeoisie se fissure et derrière, c'est son véritable visage qui apparaît. Le Fouquet's est carapaçonné, le LBD dégainé et l'écume, aux lèvres portées. Les plateaux télévisés, pour peu qu'on les regarde sur YouTube plutôt que dans le petit écran, montrent le même spectacle partout. Une bourgeoisie en état de délire, l'exécutif pris dans une spirale paranoïaque et dont le seul horizon semble être la guerre civile, tout en se drapant dans une mauvaise compréhension de l'héritage des Lumières.

L'essai de François Bégaudeau est particulièrement croustillant en ce qu'il met dans le mille. La revue Transfuge dont les billets outrés sont autant de confirmation que l'écrivain a effectivement mis dans le mille. Faute de pouvoir s'attaquer à une mécanique intellectuelle qui le dépasse quantitativement comme qualitativement, l'auteur s'en remet à la bonne vieille transitivité de l'infamie. Tu fricotes avec Soral, puisque Soral parle de toi. Et voilà comment faute de critiquer, on pointe du doigt.

Un autre billet de la même revue montre les mêmes travers, caractéristiques d'une bourgeoisie en voie de caricaturisation accélérée. On est dans le registre du reproche moral (Un livre fielleux, hargneux, ressentimental [sic]). La critique est indigente, au lieu de s'attaquer au raisons de l'adversaire, on lui dénie toute rationalité. Bégaudeau serait dans l'affect, la haine, la hargne. Pour peu, l'interprétation psychanalytique s'écrit d'elle-même.

"Aucun esprit totalitaire ne nous sommera de nous ranger d'un bord, ou de l'autre. Naïf ? Bête ? Je ne crois pas. Nous croyons encore à une presse libérée du parti. Libérée du constant procès d'intention qui tue toute forme de débat démocratique."

Pitié. Épargnez-nous ce genre de profession de foi de cours d'ECJS. Vous êtes le camp du bien, contre le mal, celui qui est par delà les clivages, au dessus des divisions sociales, vous êtes les amis de tous, ceux qui s'intéressent à votre position dans les structures sociales sont des "totalitaires", renseignez-vous sur la portée des mots que vous utilisez.

Bref, félicitations François, tu as mis dans le mille.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.