Les gilets jaunes et la gauche

Est-ce du fascisme ? Est-ce le Front National ? Non, ce sont les Gilets Jaunes. Si on reproche aux gilets jaunes de "ne pas jouer le jeu", l'entre-soi de la gauche militante, elle, joue le jeu. Et à fond. Retour sur la banqueroute politique de la gauche critique et militante en 2019.

Une poule qui a trouvé une paire de ciseaux. Ou un couteau, les variantes idiosyncratiques locales divergent quant à l'ustensile, mais l'idée générale reste la même, un gallinacé quelconque trouve un objet et l'oiseau est déconcerté, incapable de faire un bon usage de la chose.

Réaction d'un marxiste déconstruit devant les GJ. © moi Réaction d'un marxiste déconstruit devant les GJ. © moi

C'est plus ou moins l'état de la gauche militante aujourd'hui face au mouvement des gilets jaunes. Dès le début du mouvement, les cercles de gauche regardaient les mouvements avec méfiance. Au mépris de classe à peine voilé succédait la peur que ces mouvements de colère soient le fait de fascistes, de frontistes, de petits-bourgeois, bref, pas des gens biens. Des pas comme nous.

En effet, le militantisme gauchiste cherche à constituer un entre-soi de gens "comme nous", un petit milieu narcissique qui se contemple dans son miroir déformant où on se voit comme acteur de l'histoire du côté des "gentils". Ceux qui ont "les références", s'expriment correctement, sont déconstruits, au-delà de tout soupçon d'essentialisme, de vote Front National, de colonialisme, de sexisme, utilisent l'écriture inclusive, sont pas oppressants, etc. etc.

Tout du moins, ceux qui en ont l'air. Et c'est là que le bât blesse, le gauchisme militant est un monde de signes. Gilles Deleuze analyse la Recherche du temps perdu de Proust comme une entreprise de description de signes. Toute la mondanité gauchiste militante est elle-même, en effet, un monde de signes. Il s'agit ici, pour socialement se fondre dans le collectif, de participer à un jeu d'émission et de réception de signes. Et gare à celui qui n'émettra pas le bon signe au bon moment, ne saura pas en reconnaître un ou en reconnaîtra un là où il fallait feindre de ne pas le voir. Et c'est dans les sables mouvants des signes que s'enlise tout projet politique pour se transformer un jeu de rôle grandeur nature où la petite-bourgeoisie intello (ou qui se croit l'être) manie les références historiques comme d'autres manient des haches en mousse ou des épées en polystyrène.

Fig. 1 : un débat d'idée entre militants de gauche. © moi Fig. 1 : un débat d'idée entre militants de gauche. © moi

À titre personnel, je trouve le mouvement des gilets jaunes salutaire pour un certain nombre de raisons. C'est l'opposé diamétral de la révolution rêvée des appelistes et autres esthètes romantiques. Les gilets jaunes n'ont pas les codes, les références, l'esthétique, l'habitus du militant gauchiste. Et ils s'en foutent. La petite-bourgeoisie intellectuelle doit comprendre que ce n'est pas autour d'elle que le monde tourne et elle est bien partie pour rester sur le carreau.

Encore une fois, à titre personnel, j'estime que si quelqu'un vote Front National, est raciste, sexiste, homophobe, pas au fait des dernières théories critiques, n'a pas la façon-d'être appropriée, eh bien ce n'est pas parce qu'il est fait d'une substance moins "noble" que la mienne. C'est de par sa position dans les structures sociales, c'est parce qu'il n'a pas eu la chance d'avoir un parcours qui l'expose à mon vécu. Car il va bien falloir à un moment ou à un autre être déterministe et appliquer le principe de raison suffisante. Si Untel est tel qu'il l'est, c'est parce que sa pensée est formée par l'ensemble des moments qu'il a vécu. En ce sens, rien ne tombe tout cuit du ciel. Si je suis tel que je suis, c'est que de par mon parcours, mon éducation, les diverses rencontres auxquelles j'ai pris part, bonnes ou mauvaises, je me suis constitué de cette façon plutôt qu'une autre. La dimension moralisatrice ou du jugement est hors-sujet et jamais l'injonction morale n'a rien accompli en tant que telle, quand bien même l'indignation est légitime. C'est l'apanage de la gauche de reconnaître la place prépondérante des structures sociales dans la formation idéologique de l'individu et tant que le débat ne se recentrera pas en ces termes, rien ne sera accompli, n'en déplaise à l'aristocratie autoproclamée "de gauche" et autres mystiques de la révolution.

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