Culture du viol n°4: un enfant obéissant est-il un enfant consentant?

Enseignante, maman, femme et citoyenne, je me pose des questions sur la culture du viol et tous les préjugés qui nous pousse à minimiser les faits de violences sexuelles. Bienvenue dans mes modestes et totalement émotionnelles chroniques sur la Culture du Viol. (n°4!) Cette semaine, petit coup de projecteur sur le consentement des mineurs.

- Mange ta soupe ! dis le grand- père en posant un bol de liquide gluant et verdâtre devant sa petite fille, dégoutée.

- Ouvre la bouche ! dis la maman en insérant une cuillerée d’huile malodorante dans la gorge de son fils, écœuré.

- Tais- toi et reste tranquille ! dis le père en entrant de la chambre de sa fille, terrorisée, qui dormait, ou essayait de dormir, juste avant de la violer.

 

Dans chacun de ces cas, l’enfant à obéi. Mais ces enfants avaient-ils envie de ce qu’on leur a imposé ? Evidemment que non ! Pourtant, dans le cadre de procès pour crime sexuel commis sur un enfant par un adulte, la question du consentement de l’enfant continue à être posée. Et malheureusement, vu le manque de courage  du gouvernement actuel, on continuera à la leur poser.

- Est-ce que tu as dis non ? demande le ou la juge à l’enfant, l’adolescent.e ou l’adulte qui a enfin réussi à porter plainte contre son père qui l’a violé.e quand il ou elle était plus jeune.    

- Non ? T’as pas réussi ? Tu n’as même, pas essayé ? Alors ce n’est pas un viol, mon enfant.

 

Vous êtes sceptiques sur l’existence de ce genre de remarque ?

C’est pourtant ce qu’a vécu la jeune Sarah, 11 ans,  il n'y a pas si longtemps avant que la justice daigne prendre en compte l’ensemble des éléments pour requalifier les faits en viol. C’est aussi ce qu’a vécu Isabelle Aubry, la présidente de L’AIVI, l’association internationale des victimes de l’inceste, dont je reprends le témoignage ici :

«  Pour la justice, j'étais consentante

 Mon père a commencé à m'agresser sexuellement à l'âge de 6 ans. De 11 ans à 14 ans, il m'a violée et prostituée pour de l'argent. Il a immédiatement avoué les faits, de nombreuses preuves matérielles confortaient mon témoignage (vêtements, photographies, carnets de vente avec noms et adresses, témoignages...).

Le juge m'a demandé si j'étais consentante à ces actes pour prouver qu'il s'agissait de viols.

J'ai répondu que je ne comprenais pas la question.

Il m'a demandé si j'avais dit "non".

J'ai répondu que je ne savais pas que c'était interdit et que j'avais bien trop peur de mon père pour m'opposer à lui sans mettre ma vie en danger.

Mon avocate, Gisèle Halimi, m'a expliqué que, n'ayant pas dit "non" à mon père, il pouvait ressortir libre de la cours d'assises car le viol n'était pas qualifié. Elle m'a donné ce choix horrible à faire : les assises et la possibilité qu'il soit acquitté ou la correctionnelle avec une peine moindre mais certaine. J'ai fait le choix de la correctionnelle. Comme si je me passais moi-même la corde au cou.  Il a pris 6 ans, en a fait 4 en tout et pour tout. Il a ensuite exhibé son jugement dans la famille en disant que ce n'était pas de sa faute, que j'étais consentante, que c'est moi qui l'avait cherché. J'étais ni plus ni moins qu'une complice de ce délit. »

 

Je reste sidérée par la cruauté de ce jugement.

Oui, c’est cruel de dire à une fille qui a subit des centaines de rapports sexuels avec son père puis avec des hommes auxquels son père l’a vendue, qu’elle était d’accord parce qu’elle n’a pas réussi à dire non.

Avait-elle seulement la possibilité de s’opposer ? De le dire ce fameux : Non !

Il lui a demandé son avis, peut- être ? Je ne pense pas. Parce que quand on est parent nos enfant doivent obéir aux ordres qu'on leur donne. Sauf que, dans le cas de cette femme, les ordres ont consisté à avoir des rapports sexuels avec lui et avec des clients.

Et c’est ça qui prouve qu’on ne lui a rien imposé ? Et c’est ça, seulement ça, sa capacité à s’opposer à un père, qui prouve que ce n’est pas un viol ? Comment aurait- elle pu faire autrement ?

Elle le dit elle-même : « je ne savais pas que c'était interdit et que j'avais bien trop peur de mon père pour m'opposer à lui sans mettre ma vie en danger.».

D’ailleurs, où aurait-elle pu prendre l’information ?

Qui se rappelle de la dernière campagne de prévention contre la pédophilie et l’inceste dans les médias ?

Qui ?

Attention, pas un machin abstrait, ambiance expo photo subtil larmoyant, mais une vraie campagne destinée aux enfants.

Ou alors, qui a déjà vu, à l'école élémentaire, un intervenant venir expliquer ce que les adultes n’ont pas le droit de faire avec des enfants, notamment sur le plan sexuel ? Qui ?

Mis à part les initiatives personnelles de collègues, ou alors les (rares) questions des enfants sur ce sujet, je n’en ai jamais vu.

Alors comment on est censé faire, quand on a 6, 8, 10 ans et qu’on subit des agressions sexuelles depuis l’âge de 6 ans, pour savoir que ce n’est pas normal ?

Et une fois qu’on sait que ce n’est pas normal, on fait comment pour le dire à la personne qui impose ça ?

Et quand on le lui a dit que ce n’est pas normal de faire ça à son enfant, qu’est-ce qui prouve que ça va l’arrêter ?

Hmm ? 

 

Cela me rappelle deux cas qui se sont déroulés dans ma région.

Le premier s’est passé dans une école de ma commune. Une petite fille, 10 ans, avait la désagréable habitude de se coller sur les collègues masculins quand elle venait leur parler. Assez vite, ils lui ont dit d’arrêter et lui ont demandé pourquoi elle faisait ça. Elle leur a répondu que c’est parce qu’elle les aimait bien et que son père lui avait dit que c’était comme ça qu’on faisait quand on aimait bien quelqu’un…

Il n’a pas fallu longtemps à l’équipe éducative pour signaler le cas de cette enfant à la justice. Sauf que la justice 5 ans pour réagir.

5 ans où cette enfant est restée entre les mains et sous l’autorité de son violeur de père.

Au bout de 5 ans, un surveillant du collège lui a demandé de sortir d'une salle, en posant, juste deux secondes, sa main sur son épaule. En réponse, elle l’a tabassé à coups de chaise.

Au bout de 5 ans et d’un pétage hyper violent, les services sociaux ont enfin réagi, enquêté et l’enfant a enfin été placée.

 

Le deuxième cas je l’ai rencontré à l’âge de 11 ou 10 ans. Il était légèrement plus jeune que moi. Un garçon, qui venait d’emménager en Guyane avec son père adoptif. C’était lors d’une soirée pour les fête de fin d’année et la musique locale battait son plein.

Tout à coup, le monsieur a pris ce garçon par la main, l’a placé contre un mur et a commencé à se frotter sur lui en disant «heureusement qu’ils sont là pour ça ! ».

Je me rappelle du silence glacial qui a suivi cette déclaration et ce geste. Il avait l’air tellement content en sortant sa connerie qu’il n’a même pas remarqué la stupeur, la gêne ou le dégoût qu’ont exprimé les gens à ce moment- là. Et puis quelqu’un a lancé un autre sujet et tout le monde a continué comme si de rien était. Enfin presque. Le cœur n’y était plus. Quelques jours plus tard, le monsieur avait abandonné son tout nouveau poste et avait quitté la Guyane en catastrophe. Il a peut- être cherché à s’installé dans un pays où ça ne gêne personne d’utiliser son enfant comme jouet sexuel en public.    

Je lui avais parlé à cet enfant. Je n’ai rien remarqué d’anormal ou d’inquiétant chez lui. On a parlé game boy (jeux vidéo) et d’autre chose de ce genre. Mais quand son père s’est frotté sur lui comme un chien essaie de se faire une jambe, il avait une espèce de sourire niais, quelque chose d’étrangement inexpressif avec la tête de celui qui a l’habitude de vivre ça et pour qui c’est : « normal ».

 

Face à ces réactions on aurait du leur dire quoi à ces enfants ? Vu que tu te défends pas, tu es d’accord ?

Mais comment on fait pour se défendre quand on vous dit que ce que vous vivez c’est normal ?

Les enfants, à la naissance sont des pages blanches. Les premiers mots sont écrits par les parents. Comment peuvent-ils contredire, avant d’arriver à maturité ou d’acquérir des connaissances sur leur corps et sur leurs droits, ce que leur parent leur a appris ?

 

Je me suis focalisée sur les cas d’inceste, mais ça marche aussi pour n’importe quel cas avec adulte et enfant !

Face à un adulte, il arrive que des enfants obéissent.

- Monte dans la voiture ! Ou alors, suis- moi je vais te montrer un truc, ont- ils dit avant de mettre leur pénis dans le corps des enfants qu'ils réussi à entraîner derrrière eux.  …

Bien sûr qu’il y a des enfants qui refusent, qui résistent, qui se débattent. Mais les autres, ceux qui ne savent pas comment se défendre, comment réagir, ceux qui ont tellement peur qu’un ordre suffit à les soumettre ? Ceux- là on leur dit quoi quand il leur arrive quelque chose ?

-  Bien fait pour toi ! T’avais qu’à dire non ! Viens pas te plaindre maintenant !

 

J’aurais aimé que plus aucun enfant violé par un adulte, ou qu’aucune personne, devenue adulte, après avoir été un enfant ayant survécu au viol, ne soit interrogé sur son consentement.

J’aurais aimé que la caractérisation du viol ne dépende pas que de leur capacité à dire non et à se défendre.

J’aurais aimé qu’un procès pour viol sur mineur se concentre sur l’apport de preuves de l’existence du rapport sexuel et pas sur les réactions de l’enfant.

J’aurais aimé que plus aucune petite fille ni aucun petit garçon ne s’entendent dire qu’il ou elle était d’accord pour quelque chose qui n’a même pas été comprise, ni par leur corps ni par leur cerveau.

J’aurais aimé que des enfants manipulés par des adultes ne sois pas qualifiés de consentants par la justice.

J’aurais aimé…

Mais ça n’arrivera pas.

Pas maintenant en tous cas, alors qu'il y a urgence!  

Parce que pour ça il aurait fallu mettre en place ce fameux seuil en dessous duquel on n’interroge pas les enfants sur leur consentement dans le cadre d'un rapport sexuel avec un avec un adulte.

Parce qu’avec les nouvelles lois de notre très innovant gouvernement, une pénétration sexuelle par un adulte sur un enfant, ça peut JUSTE être un délit.

Pourtant, les lois en cours aujourd'hui auraient pu suffire.

 Article 222-24 : Le viol est puni de vingt ans de réclusion criminelle : 2° Lorsqu'il est commis sur un mineur de quinze ans ;  3° Lorsqu'il est commis sur une personne dont la particulière vulnérabilité, due à son âge, est apparente ou connue de l'auteur ; 4° Lorsqu'il est commis par un ascendant ou par toute autre personne ayant sur la victime une autorité de droit ou de fait.  

Sauf qu'avec cette loi et avec celle qui a été bricolée par notre gouvernement actuel, le consentement des enfants continuera à être remis en question. Et face à ces enfants violé.e.s (et j'espère vraiment avoir tort!) il continuera à avoir des gens, policier, magistrats ...etc., qui vont confondre un enfant obéissant et sans défense avec un enfant  consentant.  

 

 

P.S:

Si, pour faire retirer l'article 2 du projet de loi Schiappa, vous voulez apporter votre témoignage à l'AIVI, association internationale des victimes de l'inceste, cliquez sur le lien.

Pour signer la pétition pour le retrait de l'article 2, cliquez sur ce lien.

Le combat continue!

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