Chronique sur la culture du viol: J'ai menti à mes élèves de CM2

Enseignante, maman, femme et citoyenne, je me pose des questions sur la culture du viol. Le concept est contesté. Pourtant, le débat sur les violences sexuelles est pollué par des idées qui visent à les minimiser voire même les nier. Pour lutter contre cette façon de penser, il faut l'exposer. Bienvenue dans mes modestes et totalement émotionnelles Chroniques sur la Culture du Viol.

Quand on est enseignante, il n’est pas toujours évident de parler de sexualité à l’école. Surtout quand on travaille en élémentaire. Seulement, à l’approche du passage en 6ème, on est quand même bien obligé de parler des risques, nouveaux, auxquels vont être confrontés nos élèves âgés entre 9 et 11 ans.

La sexualité…

Techniquement, l’angle utilisé est la reproduction et la connaissance de son corps qui grandit. En gros, le sexe ça sert à quoi et comment le corps d’enfant va changer pour devenir un corps d’adolescent ou d’adolescente.

Mais il y a la 6ème. Il y a le collège. Il y a le nouvel établissement scolaire où on sera confronté à d’autres jeunes beaucoup plus grands, beaucoup plus développés et parfois sexuellement actifs. Il y a les risques de maladies et les risques de grossesses précoces (véritable fléau dans ma région).

On est en CM2. Et même si, physiquement, les enfants connaissent des développements physiques divers du à leur capital génétique, on ne peut pas tout dire. On ne peut pas parler de tout. Et surtout pas n’importe comment. Il faut respecter leur sensibilité, leur innocence et parfois, l’extrême sensibilité des parents sur le sujet. Là où je vis, la religion (en majorité chrétienne) est très prégnante et les parents se hérissent vite si on aborde des choses trop crues et explicites.

Alors on se réfugie derrière la loi. Les lois qui cadrent et encadrent les relations sexuelles. Qui, normalement, protègent les plus fragiles, les plus vulnérables, les plus jeunes : nos enfants.

Alors j’ai prononcé cette phrase. J’ai dit : « Dans la loi française, il est INTERDIT à un adulte d’avoir un rapport sexuel avec un enfant. C’est un crime sévèrement puni par la loi. Et personnes n’est censé ignorer la loi. »

J’étais fière de moi ce jour- là. Je ne suis évidemment pas rentrée dans les détails mais j’étais sûre de moi, sûre de ce que j’avançais. J’ai aussi parlé de la majorité sexuelle, 15 ans, et du fait qu’avant cet âge, ni le corps ni la tête n’était prêt à avoir des rapports sexuels. J’ai aussi parlé de l’âge de la responsabilité pénale, 13 ans, et du fait qu’avant cet âge on ne pouvait pas être reconnu comme coupable d’un crime devant la justice et encore moins être traité comme un adulte quand on est victime. J’ai parlé du fait qu’en tant qu’adulte, avoir un rapport sexuel avec un enfant qui n’a pas encore 15 ans rendait les faits plus graves. J’ai parlé du fait qu’avant 13 ans c’était encore plus grave et donc, dans l’absolu, encore plus puni.

Je n’ai pas parlé de viol. Je n’ai pas parlé d’inceste. Juste de cette règle qui me paraissait tellement claire et logique : pas de rapport sexuel entre adulte (plus de 18 ans) et enfant (moins de 13 ans).

 

J’ai menti à mes élèves de CM2.

 

A la lumière des textes de lois précédents et avec l’éclairage encore plus violent du projet de loi qui va rentrer en discussion, j’ai menti à mes élèves de CM2.

Un adulte PEUT avoir un rapport sexuel avec un enfant et ne jamais être inquiété par la justice. Il peut se retrouver devant un tribunal, l’acte sexuel peut être avéré, prouvé, reconnu et ne récolter aucunes sanctions. RIEN. DU. TOUT. 

Il suffit qu’il invoque SON ignorance de l’âge exact de la victime alors qu’il n’a jamais cherché à le connaître. Il suffit qu’on fasse du délit faciès et qu’on utilise la taille des seins ou des fesses pour balayer l’âge réel de la victime. Il suffit qu’on ne donne de l’importance qu’à l’âge que son agresseur AVAIT ENVIE de lui donner. Il suffit qu’on ait envie d’être indulgent avec un jeune adulte de 18, 20, 22, 24, 26, 28 ans… parce qu'il est encore tellement jeune dans sa tête et dans son corps. Tandis que, de l'autre côté de la barre, les enfants de 9, 10, 11, 12 ans sont traités comme des adultes que les avocats de la défense vont tenter de faire passer les filles avec des seins en salopes chaudasses manipulatrices  et les garçons un peu délicats en petits PD en devenir.

 

J’ai menti à mes élèves de CM2.

 

J’étais tellement contente de me dire que notre gouvernement allait prendre une décision de bon sens afin de mieux protéger nos enfants. J’étais tellement sûre que les lois de présomption de non consentement prises par de nombreux voisins européens allaient être pris en exemple pour rattraper notre retard en ce sens en France. Que, forcément, le seuil de 15 ans au Danemark, 14 ans en Belgique, Autriche et Italie (même l’Italie, bondieu !) 13 ans en Angleterre (ou 16, les informations divergent) ou encore 12 ans en Espagne allaient servir de bases pour qu’enfin on ait un seuil en France ! Qu’on ait une loi qui déclare fortement à la société entière, comme je l’ai fait fièrement devant mes élèves : « Les rapports sexuels entre adultes et enfants sont interdits. Avoir 18 ans et plus et avoir un acte sexuel avec pénétration sur une personne de moins de 13 ans, est un CRIME ! Que chaque citoyen de la nation se le tienne pour dit et que nul n’ignore cette loi. »

Raté.

La prochaine fois que j’aurai mes élèves de CM2 je leur dirai que ce sera à un juge, en fonction de comment il aura envie d’utiliser la loi, de déterminer si c’est un crime, un délit, une simple erreur ou un non évènement qu’un adulte ait un rapport sexuel avec un enfant.

La prochaine fois que je verrai mes élèves de CM2, je leur dirais que dans le cas de rapports sexuels entre adulte et enfant, il reviendra à un juge de déterminer, sans trop se baser sur des éléments physique et matériel mais plus sur des sensations, des impressions et des émotions, enfin, les sensations, impressions et préjugés de l’agresseur présumé, s’ils SONT des enfants.

La prochaine fois que je parlerai des dangers qui guettent mes élèves de 9, 10 et 11 ans, je leur dirai que ce sera à un juge d’interpréter les lois et de décider si c’est si grave que ça, finalement, d’avoir été la victime d’un pédophile.

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