Chronique sur la culture du viol n°2- Elle faisait plus vieille

Enseignante, maman, femme et citoyenne, je me pose des questions sur la culture du viol. Le concept est contesté. Pourtant, le débat sur les violences sexuelles est pollué par des idées qui visent à les minimiser voire même les nier. Pour lutter contre cette façon de penser, il faut l'exposer. Bienvenue dans mes modestes et totalement émotionnelles chroniques sur la Culture du Viol.

Quand j’étais une jeune ado, entre 12 et 14 ans, mon corps de femme a commencé à pointer le bout de son nez. Et avec ces petits bouts de corps de femme sont arrivés les premiers regards, commentaires et propositions d’hommes (je parle d’adulte). Dans ma région, les gens vont boire de l'alcool devant les libres services. Il y a plus d’homme que de femmes, bien souvent, et ils tiennent les murs en buvant seul ou à plusieurs. Une chose est sûre, c’est que pour entrer dans le libre service acheter le goûter pour l’école ou le riz pour le déjeuner , on est obligé de passer devant eux. Parfois il faut juste répondre à leur « bonjour mademoiselle » (un peu traînant), ne pas être trop prêter attention aux compliments (un peu gratuits mais souvent intéressés) ou alors complètement les ignorer quand les remarques sont un peu trop déplacées. Ça existe toujours. C’est souvent une épreuve mais je ne suis jamais tombée sur quelqu’un d’agressif… tant qu’on reste poli Et sur ses gardes à la fois. Entre 12 et 14 ans donc, les commentaires ont commencé. Sauf que moi, au début, je n’ai pas tout de suite compris pourquoi certains de ces messieurs me proposaient de m’acheter un soda, un paquet de chips ou alors, et c’est véridique, une boîte de cassoulet…

Le temps passant et mon corps de femme s’affirmant, j’ai compris.

Ils tentaient leur chance.

Avec une ado de 12 ans…

Chose étrange, quand j’ai grandit et que mon corps et mon esprit sont vraiment passés à l’âge adulte, certains de ces messieurs bien empressés ont arrêté de me faire des commentaires et des propositions. J’en ai eu d’autre de la part d’autres hommes, mais ceux de mes 12- 14 ans, non. Ils étaient comme… intimidés ou plus du tout intéressés.

D’où ma question :

                         La fameuse excuse « Elle faisait plus vieille », que certains accusés utilisent pour excuser leur rapport sexuels avec une toute jeune fille, peut-elle vraiment être valable ?

Si, ce qui explique le désir du monsieur c’est « Elle faisait plus vieille » pourquoi est-ce qu’il ne s’est pas intéressé directement à une fille plus vieille ? Si ce qui explique l’existence du rapport sexuel c’est « Elle faisait plus vieille », pourquoi, à l’instar des gars libidineux et avinés qui me faisait des propositions à 12 ans, cette même jeune fille, plus vieille, ne les intéresse plus ?

Réponse : C'EST PARCE QU'ELLE A ATTEIND SA DATE DE PEREMPTION!!!

Ben, oui ! Pour certains de ces hommes, ceux qui utilisent cette excuse, il n’y a QUE ce type de jeune fille qui les intéresse. Celles qui « font plus vieille » mais qui ne SONT PAS, surtout pas, plus vieille.

Une fille plus vieille comprend mieux ce qui se passe quand un homme l’aborde. Une fille plus vieille a plus d’expérience avec son corps, avec les relations amoureuses et avec les relations sexuelles, parfois. Une fille plus vieille a plus d’exigence avec les hommes et avec la vie. Une fille plus vieille a plus de force, physique et mentale, ça ne la rend pas invincible, bien évidemment, mais elle est moins vulnérable. Une fille plus vieille fait peur à ce genre d’homme.

Alors qu’avec une fille qui « fait plus vieille », on a l’enveloppe mais on n’a pas la lettre. On a le bourgeon de la rose mais pas encore les épines. On a presque le corps de la femme sans le cerveau qui va avec. C’est tellement pratique, maniable et facile une fille qui « fait plus vieille » !

Pourtant, et je le constate tous les jours dans mon métier, toutes ces jeunes filles de 10, 11, 12 ans, qui fréquentent encore les bancs de l’école primaire, qui ont déjà de la poitrine et parfois même leurs règles, il ne faut pas leur parler longtemps pour comprendre qu’elles sont encore très jeunes.

Comment peut- on les rendre coupables de l’intérêt qu’un homme leur porte ?

Ça me rappelle cet autre moment, j’avais 11 ou 12 ans. Avec ma famille nous étions dans un dispensaire pour prendre des vaccins. Ma mère était avec mes sœurs et l’infirmière tandis que moi je lisais dans la salle d’attente. Cette salle donnait directement sur la rue. A un moment un homme est venu s’assoir à côté de moi et a commencé à faire des commentaires sur une petite fille qui dansait devant sa maman. Je n’ai pas tout de suite compris ce qu’il disait mais j’ai fini par entendre. Il s’extasiait sur le corps de la petite fille en parlant de tout ce qu’il aurait aimé lui faire… sexuellement parlant. Ça m’a glacée. Après un moment où j’ai été pétrifiée de dégoût, j’ai refusé d’en entendre plus et je me suis levée pour le dénoncer au vigile qui était là. Le monsieur a été viré manu militari. La petite fille sur laquelle il fantasmait avait DEUX ANS!

Avec le recul, je sais que ce n’était pas cette enfant là qu’il visait. C’était moi. L’ado de 12 ans. Parce que c’est à moi qu’il murmurait ces trucs dégoûtant et ce sont mes réactions à moi qu’il surveillait. Je ne sais pas si ce type était fou ou s’il est déjà passé à l’acte mais cet évènement m’a longtemps fait réfléchir.

Comment pouvait- on avoir envie de faire ce genre de chose à un bébé ?

Et ensuite je me suis posée une question. J’ai honte de m’être posée cette question. J’ai honte, mais je comprends pourquoi elle m’est venue à l’esprit. Cette question est le reflet parfait de ce qu’est la culture du viol à mes yeux. Cette espèce de courant de pensée parasite, insidieux et pas toujours conscient. Ce truc qui vous empêche de voir l’évidence et vous pousse toujours à regarder les actes d’un pervers et d’un violeur avec indulgence.

Je me suis demandée ce que cette enfant avait bien pu faire pour attirer ce genre d’attention.

Un bébé de deux ans…

Mais enfin…

Rien !

Le problème ne venait pas du bébé qui faisait rire sa maman en dansant pour elle. Le problème est venu du malade qui la reluquait comme une proie.

Et c’est exactement ce qui se passe pour les filles un peu plus âgées. Les fameuses pré- ados qu’on aime vieillir en fonction des besoins. Le problème ne vient pas de leur apparence, de la taille de leur poitrine ou du rebondit de leurs fesses (sinon, j’ai des amies âgées de 30 ans, vu la taille de leurs seins, elles devraient avoir 12 ans avec cette analyse).

Le problème vient du regard que l’on porte sur elles et de la personne qui porte ce regard. De l’esprit tordu, aux idées tordues, aux intentions perverses et, quand ils y parviennent, aux actes criminels. Le problème vient de celui ou celle qui avait envie d’en profiter, sans vérifier, sans demander, sans trop se prendre la tête et sans trop de difficultés.  

Ces filles qui « font plus vieilles » n’ont rien fait de mal! Elles sont juste en train de grandir!

Et puis d’ailleurs, soyons honnêtes. Ces filles ne font pas plus vieilles.

 

Ces filles ont juste fait envie.

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