Culture du viol n°5 : "elle était d'accord", disent-il. Menteurs ou télépathes?

L’Espagne (ce mardi 17 juillet 2018) et la Suède (le 1er juillet) viennent de modifier leur loi. Pour l’instant, dans de nombreux pays, dont la France, les débats se buttent à l’opposition entre une femme qui dit : « je ne voulais pas », face à un homme qui répond : « mais si, elle était d’accord ». Chronique sur la Culture du Viol n°5: Menteurs ou télépathes ?

L’Espagne (ce mardi 17 juillet 2018) et la Suède (le 1er juillet) viennent de modifier leurs lois sur le viol afin de mieux prendre en compte le consentement EXPLICITE des victimes. En effet, pour l’instant, dans de nombreux pays, dont la France, les débats se buttent à l’opposition entre une femme qui dit : « je ne voulais pas », face à un homme qui répond : « mais si, elle était d’accord ». Alors : menteurs ou télépathes ?

Principe de justice numéro un : On ne condamne pas quelqu’un par rapport à ce qu’on sait. On le condamne par rapport à ce qu’on peut prouver.

OK.

Principe numéro deux. Dans les affaires de viol, il y a deux choses essentielles à prouver. Premièrement, l’existence du rapport sexuel. Deuxièmement, que ce rapport sexuel a été imposé. Pour l’instant, dans la loi, le mot important est « la contrainte ».

Soit.

Prenons comme support les affaires de viol où le rapport sexuel est avéré. Soit parce qu’il y des preuves matérielles et physiques soit parce que les deux parties reconnaissent son existence. Le point de divergence qui reste, concerne le consentement de la victime.

D’un côté on a quelqu’un qui dit : « Je ne voulais pas ; je n’avais pas compris ce qu’il voulait et je n’ai pas non plus compris ce qui m’arrivais ; je n’ai pas réussi à me défendre ; je n’ai pas réussi à m’échapper ; je n’ai pas bougé parce que j’avais peur de mourir…etc. Bref ! Je n’ai jamais voulu de ce rapport sexuel avec cette personne. ».

Et de l’autre, on a quelqu’un qui affirme: « Ah, mais si, mais si, elle était d’accord ».

Et sans plus de question sur l’existence ou non, du consentement, puisque c’est la contrainte qu’il faut prouver, et qu’en plus le doute est toujours à l’avantage du prévenu, la justice donne tort aux victimes.

Mais si on réfléchi deux minutes, comment quelqu’un d’autre que soit peut déterminer ce qu’on veut ou ce qu’on désire ?

Si je dis : « j’ai faim». Qui peut me contredire ?

Si je dis : « j’ai soif ». Qui peur me contredire ?

Si je dis : « franchement, ce soir je n’en ai pas envie ». Qui peut me contredire ?!?

Et si je ne dis rien, si je ne demande rien, si je n’exprime rien avec mon voix, mon corps ou mes gestes, qui a le droit de me fourrer un sandwich, une bouteille d’eau ou son pénis dans la bouche ?

 

Et bien, quelqu’un qui va utiliser son imaginaire et sa propre envie pour déterminer ce que moi, je veux. Et devant la justice, ça va marcher. Tout ça parce que la loi ne prend pas en compte l’existence du consentement et que la justice ne pose pas les bonnes questions.

Prenons le cas de DSK dans le procès su Carlton de Lille. Une des prostituées s’est plainte d’avoir été sodomisée de force par DSK. Dans sa version à elle, il l’a fait maintenir par un ami pour lui imposer cet acte qu’elle ne supportait pas et elle était en larme tout le long. Dans sa version à lui, il ne s’est pas rendu compte qu’elle pleurait (peut-être a-t-il pris ses larmes pour de la sueur) et (puisque pas prostituée et partie fine) pour lui, elle était d’accord.

Toujours pour DSK. Contre Nafissatou Diallo, cette fois. Quand il a renoncé au procès, le procureur de New York a donné comme raisons qu’il reconnaissait que les deux ne se connaissait pas, que les deux ne s’étaient pas donné rendez- vous, que le rapport sexuel avait été brutal et très court maiiiiis qu’il n’était pas sûr de pouvoir prouver que la victime n’était pas d’accord. Mais, la défense aurait- elle été capable de prouver que la victime ETAIT d’accord ?

Il y des questions essentielles qui pour moi n’ont pas été posées.

Moi j’aurai aimé entendre, de sa bouche à lui, et à lui seul, comment il a bien pu faire pour SAVOIR que cette femme de chambre, sur son lieu de travail, était d’accord pour recevoir une éjaculation faciale de la part d’un client qu’elle venait à peine de rencontrer. Quelle preuve avait-il qu’elle était d’accord ? A quel moment lui a-t-elle signifié qu’elle était d’accord ? A quel moment a-t-il pris la peine de vérifier SI elle était d’accord ?

Voilà les questions qui manquent. Et je suis désolée, mais quelqu’un qui ne remarque pas les réactions négatives de sa partenaire sexuelle, n’en a rien à faire de ce qu’elle veut.

Prenons le cas d’Harvey Weinstein et des procès qui se profilent. Dans la version de ses victimes, il les fait venir dans sa chambre pour une raison professionnelle et, une fois seules avec lui, il s’est jeté sur elles pour leur imposer un acte sexuel. Dans sa version à lui… elles étaient d’accord.

Mais a quel moment a-t- été clair dans ses intensions ? A quel moment il a vérifié que ses intensions ont bien été comprises ? Encore une fois, à quel moment a-t-il vérifié qu’elles étaient d’accord ?

Les deux derniers cas que je vais prendre comme exemple pour illustrer les questions qui manquent, sont des témoignages de femmes qui n’ont même pas osé porter plainte.

La première est dans le livre de Clémentine Autain, les 313 qui témoignent de leur viol. Une femme, lors de week-end de famille, est en train de préparer les lits dans la chambre d’ami quand son beau – frère entre, referme la porte derrière lui, et la viole. Et avant de repartir il lui sort : « je savais que c’est ce que tu voulais ». Le pire, quand j’avais lu ce témoignage c’est le bruit de fond avec le reste de la famille dans le couloir (enfant et sœur compris). Elle n’a pas hurlé. Elle ne s’est pas débattue. En fait, elle n’a même pas réagit.

La seconde a témoigné sur internet. Une femme dans une soirée chez des amis rencontre un homme qu’elle ne connait pas. Ils bavardent, de tout, de rien, de météo et de déco. A un moment, elle cherche à s’éloigner pour aller voir quelqu’un d’autre et il lui demande de le suivre pour « voir un truc ». Intriguée mais pas méfiante, elle le suit. Dans un coin sombre, à l’abri des regards, il la fait assoir sur un canapé, la dénude et la viole. Ensuite il s’est relevé, s’est rajusté et ne lui a plus adressé la parole de la soirée. Là non plus elle n’a pas réagit. Elle était comme anesthésiée.

Je suis sûre que ces hommes sont persuadés d’avoir eu un rapport consenti. Mais ils la sorte d’où leur certitude à part dans leur imaginaire ? Elles n’ont jamais donné leur accord pas plus qu’ils ne leur ont demandé. Ils n’ont jamais été clairs dans leurs intentions et ils n’ont jamais vérifié que leurs intentions ont été comprises. Et le fait qu’elles soient restées de marbre tout le long, ça ne leur a pas mis la puce à l’oreille, non plus.

On ne condamne pas quelqu’un par rapport à ce qu’on sait, mais par rapport à ce qu’on peut prouver. Mais il serait peut- être temps que, face à un homme qui affirme « Elle était d’accord ! », on lui rétorque « prouvez- le ! ». Et qu’ensuite, seulement on juge qu’il y a eu viol ou pas. Pas uniquement en donnant raison à quelqu’un qui se contente de parler au nom du désir d’un autre ou en se basant sur son imaginaire.

Mais bon, cette excuse a encore de beaux jours devant elle.

Et si la loi ne change pas, contrairement à la Suède et à l’Espagne, la justice va continuer à faire une belle place aux habiles menteurs ou aux talentueux télépathes.

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