Chroniques sur La Culture du viol n°3: le cas Catherine Millet

Enseignante, maman, femme et citoyenne, je me pose des questions sur la culture du viol. Le concept est contesté. Pourtant, le débat sur les violences sexuelles est pollué par des idées qui visent à les minimiser voire même les nier. Pour lutter contre cette façon de penser, il faut l'exposer. Bienvenue dans mes modestes et totalement émotionnelles chroniques sur la Culture du Viol.

Jamais de ma vie je n’aurais pensé assister à une scène aussi surréaliste. Une femme, érudite, cultivée, membre de l’intelligencia parisienne, disposant, apparemment, de toutes ses facultés mentales, s’est rendu sur un plateau de télé pour clamer haut et fort qu’elle regrettait de ne pas avoir été violée afin de démontrer par son exemple qu’il était possible d’en surmonter le traumatisme.

 

    

     - Un moment, s’il vous plaît…

     …

     - Allô, oui. Rassurez- moi. C’est un dérapage ça, n’est pas ? Non ! A parce qu’en plus ce n’est pas la première fois qu’elle le dit ? Et elle l’a répété en plus. Bon, ok…

--> le Point. Catherine Millet s'explique  France inter. Interview Catherine Millet

 

Donc, elle regrette de ne pas avoir été violée.

Mais elle parle de quoi quand elle parle de viol ? Parce que si elle est capable de considérer un homme, qui agresse une femme dans le métro en frottant son pénis contre son dos, comme quelqu’un pour qui il FAUT avoir de la compassion, n’aurait-elle pas, par hasard, une belle image d’Epinal pour illustrer ce qu’EST un violeur, un vrai ?

Franchement, oui. Dans ses conseils pour un viol réussi (à savoir : utiliser son super pouvoir de femme en dissociant son corps de son esprit, subir, se taire et oublier. Oui, oublier parce qu’aller au tribunal ça fait souffrir et ça enferme dans les souvenirs et le rôle de victime) il y a une l’image du violeur et du viol qui apparaît en filigrane.

En gros ça donne : un homme prrrit d’une pulsion irrrrréprrrrréssible qui se jette sur une femme, la menace avec une arrrrrme, la viole et rrrretrouve son calme après assouvi son désirrrrrr (je roule les r parce que ça fait plus passionné…).

Franchement, cette vision a l’air tout droit sortie d’une scène de film romantique (daté, un peu poussiéreux, avec une vision de l’homme prit d’un désir incontrôlable comme une marque d’attention formidable!). Mais face à des cas de viol évoqué par des professionnels de santé, des personnels de justice ou encore des amis après un cambriolage chez leur voisin… ça relève presque du fantasme, malsain, mais fantasme quand même.

Je tiens à prévenir que ce qui suit peut être assez dur donc âmes sensibles s’abstenir…

Composons donc un menu de viol dans lequel Madame Millet pourra choisir l’agression qui pourra lui servir de base pour assouvir son besoin d’expérience sexuelle et ses pulsions de donneuse de leçon.

 

 

  • Le viol sans pénis.

Parce que, premièrement, ça peut être une femme (même si c’est plus rare) et ensuite rien n’oblige le violeur à utiliser son pénis.

 

     - Comment, madame Millet ?

     - (vorace) Pénis Miam !

     - Du calme, du calme… on va commencer.

 

Au choix, donc :

Un homme en colère. Il s’empare d’un bâton d’un balai, le brise ne deux et l’enfonce dans le vagin de sa compagne… du côté brisé. L’histoire se poursuit à l’hôpital, avec une hémorragie et des échardes en prime.

Ou alors, un amant impuissant. Comme le monsieur n’arrive pas à utiliser son pénis, il a utilisé n’importe quoi : godemichet (pourquoi pas…) mais aussi, outils, ou lame de couteau… Ses maîtresses ont fini aux urgences. La vulve et le vagin en lambeaux. Malgré l’insistance de l’infirmière qui m’a raconté ces cas, aucune n’a osé porter plainte. Une personnalité publique, voyez- vous…  

Enfin, viol collectif avec chantage. La jeune fille est amoureuse et le garçon utilise une photo de leurs ébats pour l’obliger à coucher avec une dizaine de ses copains. Ça commence « normalement » on va dire, et puis, par jeu et par cruauté avec cette fille à leur merci, ils passent aux divers objets de la maison, légumes ou bouteilles en verre qui se cassent.

J’aimerais bien savoir, dans ces cas, comment on est censée se remettre de la trahison de quelqu’un en qui on avait confiance, à qui on tient, qu’on aime (eh oui !) et qui vous fait subir ce genre de torture. . Je voudrais savoir comment on est censé dissocier corps et esprit, si en plus, notre corps vivant, fait de chair, de muscles et de sang, se fait mutiler ?

 

     - Mm ? Qu’est-ce que vous dites, madame Millet?

     - (inquiète) Pénis Miam ?

     - (silence) Ok, on passe à la suite.

 

 

  • Le viol lent/ long.

Dans son descriptif et sa vision du viol, madame Millet nous présente un acte brutal et rapide. En gros, le monsieur tire son coup et ensuite, sa pulsion apaisée, il s’en va.

Et comment elle explique les cas de ces femmes qui ont été violées pendants DES HEURES ?!

Le cas qui m’avait particulièrement marqué est celui d’une femme, vue dans un reportage à la télé sur le viol en France. Elle rentrait chez elle et un homme, qui la guettait, est rentré à sa suite et l’a violée. Il a pris tout son temps. Et après le viol, il est resté allongé à côté d’elle, l’a câlinée et lui a parlé comme s’ils étaient en couple. Ensuite, il a recommencé. Et quand il a fini, il l’a de nouveau câlinée en lui parlant comme s’ils étaient en couple. Ensuite il,… Ça a duré des heures !!

Mais, sans le savoir, elle a suivi les conseils de madame Millet. Elle ne s’est pas débattue. Elle avait trop peur que ce fou, complètement hors de la réalité, ne la tue s’il elle contredisait son délire. Elle a donc tout subit sans rien dire et quand enfin il est parti, elle s’est précipitée à l’hôpital. Là, le médecin qui l’a ausculté et qui a effectué les prélèvements s’est mis en colère. Contre elle. Elle ne s’était pas assez débattue à son goût, voyez- vous. Il n’avait assez d’éléments à relever pour justifier que c’était un viol…

J’ai eu mal pour elle. Pour le viol et pour le mépris du médecin.

 

     - Qu’est-ce que vous dites ? La règle numéro 2 ? Laissez- moi me rappeler… N° 1 : subir. N° 2 : se taire… Mais, oui, c’est vrai ! Quelle idée d’aller porter plainte, c’est ça ? (soupir) Ok, on continue…

 

 

  • Le viol avec torture psychologique (je veux dire une torture psychologique supplémentaire…)

Le dernier cas m’a particulièrement terrifié. D’abord parce qu’il s’est passé non loin de chez moi et qu’en plus, ce qui a été fait, a particulièrement meurtri mon cœur de mère.

Une famille, chez elle, un soir comme les autres. Deux cambrioleurs arrivent et les braquent. Sauf qu’il y a à peine cinquante euros à prendre. Alors ils décident de s’en prendre à la jeune fille de la famille… Sous les yeux de sa mère et de son petit ami. L’un les menace avec une arme et l’autre viole. A tour de rôle.

Comment madame Millet nous explique-t- elle ce qu’on doit faire, encore ? Enfin, plutôt comment explique- t- elle qu’elle aurait fait, si ça lui était arrivé ?

 

« […] j'aurais accepté que mon corps se soumette, sachant que mon esprit restait indépendant et que, ayant conservé son intégrité, il m'aiderait ensuite à relativiser l'accaparement du corps. N'est-ce pas ce genre de protection mentale que mettent en place les prostituées, qui ne choisissent pas leurs clients ? »

    

Et comment on est censé faire quand on entend les sanglots de sa mère et de l’homme qui vous aime (et je ne parle pas des cas qui se déroulent sous les yeux de ses propres enfants)? Dans n’importe quelle situation, voir un proche souffrir est insupportable. Mais le voir être torturé alors qu’on est complètement impuissant… c’est plus qu’horrible. On est censé dissocier comment dans ces cas là ?

Et en plus il faut se taire après, d’après elle !

Mais, enfin, pourquoi ? Quel intérêt pourrait-il y avoir à ne pas se plaindre d’un crime commis contre soi? Oui, on peut se remettre d’un viol et continuer à vivre. Bien sûr ! Puisqu’on est toujours VIVANT.E.S !

Les victimes d’une tentative de meurtre continuent à vivre après le crime qui a été commis contre elles ! Mais est-ce que ça veut dire que pour continuer à vivre, il faut se taire sur le crime qui a été commis ?

Pourquoi, quand on parle de viol, il faut absolument trouver des excuses pour ne pas blâmer les violeurs et des raisons de faire taire la victime ? Hein, pourquoi ? Parce que des prostituées sont capables de supporter des rapports non consentis en dissociant les corps de leur esprit sans trop de séquelles ?

Mais elle le sait, au moins, l’intello partouzeuse, que pour atteindre cette fameuse « dissociation », ces mêmes prostituées utilisent l’alcool ou la drogue (ici, c’est plutôt le crack) pour assurer leurs passes sans devenir folle. Sans ressentir trop de douleur (physique ou psychologique) voire même sans rien ressentir du tout ? Le pire, m’a raconté une professionnelle de santé, a concerné une prostituée d’à peine trente ans. Pour la première fois de sa vie, elle avait enfin réussi à avoir une relation amoureuse normale. Et là, elle découvre que sans drogue, elle était incapable d’avoir un rapport sexuel avec son amant. Violée à 12 ans, sur les trottoirs et toxicomane à 13ans, elle en a eu des rapports en « dissociant » son corps de son esprit ! En fait, elle n’a jamais connu que ça ! La dissociation. Et voilà qu’au moment d’essayer d’associer corps et esprit, cela s’avère impossible.

Dire que, d’après madame Millet, c’est ce qui prouve que l’âme est supérieure à l’esprit. Tout ça parce qu’après, soit disant, on n’est pas traumatisé… mais ça, c’est juste de l’anesthésie, pas de la protection!  A un moment ou à un autre, la douleur, la violence, l’humiliation, l’horreur, finissent toujours par remonter à la surface. (Sinon, les femmes violées sous l’effet d’une drogue ne seraient victime de rien, vu qu’elles n’étaient pas conscientes pendant l’acte…). Et c’est pourtant ça, la dissociation, que madame Millet nous présente comme super pouvoir de femmes. Vraiment ?!  

 

     - Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ?

     - (distraite) Pénis Miam…

     - (gros soupir sidéré)

 

Au moment où j’écris ces lignes, je dois avouer que j’ai un peu les larmes qui me montent aux yeux. Il y a de la colère, il y a de la frustration et aussi un peu de mélancolie. C’est parce que lire les propos de madame Millet m’a fait penser à ma grand- mère. Elle n’a pas eu la vie sexuelle de madame Millet, loin de là, mais aux cours de conversations il lui arrivait souvent de parler de femmes, des domestiques le plus souvent, qui s’étaient faites « tenir ».

Ma grand- mère, qu’elle repose en paix, est né au début du 20ème siècle, après la première guerre mondiale. Nous sommes noires, créoles et à l’époque de sa naissance, l’esclavage avait été aboli depuis une petite cinquantaine d’année. Ce qui est très peu pour changer les mentalités et l’organisation d’une société construite autour de l’esclavage. Au cours de certaines conversations arrivaient donc ces récits. Et derrière ce mot « tenir », comparable à l’expression « dé troussage de domestique », il y avait plusieurs sortes de situations, toutes confondues.

Il y avait d’abord celles qui avaient été fières et d’être maîtresse de… ça leur conférait une certaine importance et parfois, un certain statut.

Il y avait ensuite celles au cœur brisé. Souvent, elles avaient crues aux promesses du fils, ou du père, de la famille, un peu comme la bergère croit que le prince qui la saute va l’épouser, et elles s’étaient par la suite retrouvées à la rue, leur ventre gros d’un bâtard et leur valise sous le bras.

Et puis il y avait les dernières. Celles pour qui « tenir » c’était avéré être une vraie traque et qui s’étaient faites passer dessus alors qu’elles n’avaient rien demandé. Quand ces cas là arrivaient dans les conversations, une petite roue se mettait en branle dans ma tête et j’avais très envie de demander à ma grand- mère : « Mamie, ces cas là, ce seraient pas des viols par hasard ? ».

Je ne lui ai jamais posé la question. Je n’ai pas osé. Je pinçais très fort mes lèvres à la place. J’avais peur de la blesser. Parce que ma grand- mère aussi a fait partie des jeunes femmes qui s’étaient faites « tenir ». Et je l’ai toujours soupçonnée, vu l’âge qu’elle avait quand ça lui est arrivé, de faire partie de ce dernier cas.

J’ai la même sensation quand je lis madame Millet. Cette espèce de malaise diffus avec des petites roues qui se mettent en branle dans ma tête.

 

"Je n'ai pas été violée, mais ça m'est arrivé d'avoir des rapports sexuels avec des gens qui ne me plaisaient pas spécialement, parce voilà, c'était plus simple de céder ou parce que c'était une partouze."

 

« La relation sexuelle engagée, il m'est arrivé aussi de trouver mon partenaire décevant, ou même désagréable, voire dégoûtant. Dans ces cas-là, cet homme ne disposait que de mon corps, mon esprit était ailleurs et ne gardait aucune trace qui pût le hanter. »

 

J’ai pincé mes lèvres devant ma grand- mère. Mais en lisant les propos de madame Millet, je voudrais m’assoir face à elle, lui prendre délicatement la main, la regarder droit dans ses yeux pour lui dire ce qui suit avec délicatesse et fermeté.  

 

     - Madame Millet. Vous n’avez certes pas vécu de viol aussi sordide que ceux avec bâton dans le vagin, échardes, hémorragie et torture devant vos proches. Et je ne vous le souhaite pas. Mais quand vous parlez de ces rapports sexuels, avec des hommes qui ne vous plaisait pas, des hommes, comme vous l’avez joliment dit dans une autre interview, qui vous ont « un peu malmené », quand vous parlez des rapports sexuels qui ne vous ont pas plu, qui vous ont tellement dégoûté que vous avez du utiliser votre super pouvoir de dissociation pour ne pas être traumatisée par la suite… Est- ce que, par hasard, ce viol que vous auriez tant aimé vivre pour nous montrer à nous, femmes faibles et geignardes, comment s’en sortir, vous ne l’auriez pas déjà vécu ?

     - …

     - Mmm ?

     - (obstinée) Pénis. Miam.

     - (très gros soupir découragé) Si vous le dites madame Millet, si vous le dites…

 

 

P. s : je mets ici un lien vers l'excellent billent du groupe "Elles aiment ça". Ces femmes, qui ont fait partie de ces cercles de libertinage que madame Millet a si cliniquement décortiqué dans son ouvrage, m'ont apporté un éclairage plus qu'intéressant sur cette "liberté sexuelle" qui peut parfois se transformer en simple mise à disposition et dressage sexuel... Catherine, si le cœur vous en dit...  Une libération sexuelle, vraiment?

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