La garde alternée : une évidence urgente quel que soit l'âge des enfants

L’ensemble des études scientifiques démontrent la supériorité de la garde alternée pour les enfants et ce, quels que soient l’âge des enfants, le niveau de conflit parental ou l’opposition d’un des deux parents à la garde alternée. Le consensus international de Warshak recommande de « favoriser la garde alternée chez les jeunes enfants ».

La garde alternée : une évidence urgente quel que soit l'âge des enfants

La garde alternée reste en France relativement marginale. Alors que toutes les études scientifiques sont en sa faveur, alors que l’on encourage de plus en plus les pères à s’investir et que l’on ne remet plus en cause l’absolue nécessité de la parité des rôles parentaux, les tribunaux continuent à privilégier la garde exclusive par la mère avec un droit de visite restreint du père, notamment chez les jeunes enfants. D’où vient ce paradoxe et surtout est-il dans l’intérêt des enfants de le maintenir ?

 La répartition du mode de garde en France est sans équivoque. Selon les statistiques du ministère de la Justice 1, publiée en 2017 sur www.justice.gouv.fr « en 2012, la résidence a été fixée chez la mère dans sept divorces sur dix, en alternance dans un peu plus d’un sur cinq et moins souvent chez le père (6 % des divorces). Plus le divorce est consensuel, plus la résidence en alternance est présente, 30 % des divorces par consentement mutuel avec enfant mineur sont dans ce cas. Plus le divorce est contentieux, moins la résidence alternée est décidée (13 %) au profit de la résidence chez la mère (75 %) ou chez le père (8 %). La résidence est fixée chez la mère dans 80 % des séparations de parents non maries, en alternance dans 11 % des cas et chez le père dans 8 % des séparations. L’âge de l’enfant ou des enfants est déterminant dans le choix du mode de résidence. Ainsi, tous divorces confondus, la part de la résidence chez le père s’accroît avec l’âge de l’enfant, de 5 % pour les plus jeunes à 16 % pour les adolescents. La résidence chez la mère est la plus fréquente chez les plus jeunes enfants et l’alternance moindre, respectivement 82 % et 13 % chez les moins de 6 ans ». Aujourd’hui, la garde de l’enfant est donc attribuée majoritairement à la mère en cas de séparation en France.

 

Pourtant, chacune des statistiques factuelles citées précédemment vont à l’encontre de toutes les recommandations scientifiques. De nombreux experts en psychologie ont prouvé la supériorité de la garde alternée pour les enfants, quels que soient l’âge de l’enfant, l’intensité du conflit parental ou l’opposition d’un deux parents à ce mode de garde. Richard Warshak est chercheur et professeur en psychologie à l’Université Southwestern Medical Center du Texas. En 2014, il rédige un consensus sur le mode de garde à privilégier en cas de séparation. Le consensus international de Warshak 2 est une méta-analyse, validée par 110 experts, sur plus de quarante années de publications scientifiques concernant le mode de garde après une séparation. Une méta-analyse est une étude scientifique qui compile et synthétise les résultats de différentes études en recherche médicales. Elle permet une analyse plus précise des données par l’augmentation du nombre de cas étudiés et de tirer une conclusion globale. Pour cette raison, il s’agit du type d’étude scientifique le plus puissant en termes de preuves scientifiques. C’est donc par une méta-analyse de toutes les études existantes des quarante dernières années que Richard Warshak établit son consensus qui a été validé par la suite par 110 experts spécialistes des sciences sociales comme Joan Kelly, psychologue, chercheuse et directrice en chef du Centre de Médiation de Californie du Nord. Warshak observe que « la garde alternée devrait être la norme pour les enfants de tout âge, y compris pour les plus jeunes enfants ». Il observe qu’« une méta-analyse de 33 études a également révélé un meilleur fonctionnement émotionnel, comportemental et scolaire des enfants en garde alternée par rapport aux enfants en garde exclusive, quel que soit le niveau de conflit entre les parents ». Warshak souligne aussi le bénéfice de la garde alternée même en cas d’opposition de l’un des deux parents à ce mode de garde et précise que « dans 80% des familles étant en garde alternée, l’un ou les deux parents au départ ne souhaitaient pas et n’acceptaient pas l’arrangement ». Bien sûr, Warshak précise que les recommandations du consensus ne s’appliquent pas en cas de « parents négligents, abusifs ou gravement déficients dans leur rôle parental » mais à « des enfants dans des circonstances normales ». La conclusion du consensus de Warshak est claire : il faut « favoriser la garde alternée chez les jeunes enfants »

Des études plus récentes ont depuis confirmé les travaux de Warshak. Linda Nielsen est professeur en psychologie à l’université Wake Forest en Caroline du Nord. Pour Nielsen 3, dans une méta-analyse portant sur les nourrissons et les enfants d’âge préscolaire, « il n’y a peu ou pas de résultats négatifs chez les nourrissons et les autres très jeunes enfants » en cas de garde alternée. Nielsen termine son article en soulignant que « ces études confirment la conclusion de 110 experts qui ont soutenu le document de consensus de Warshak : il n’y a aucune preuve permettant d’appuyer l’introduction plus tardive d’une implication régulière et fréquente, y compris pour la garde de nuit de l’enfant, des deux parents auprès de leur bébés et tout-petits ». Malin Bergström est chercheuse et clinicienne en psychologie à l’institut Karolinska à Stockholm. Dans une étude de février 2018 portant sur 3662 enfants âgés de 2 à 9 ans, Bergström 4 conclue que « les enfants en garde alternée souffraient de moins de problèmes psychologiques que ceux en garde exclusive ». Bergström constate également que « les enfants d’âge préscolaire et les très jeunes enfants (...) en garde alternée ont obtenu des résultats aussi bons, voire meilleurs, que ceux vivant avec un seul parent ». Dans un article résumant vingt études, Linda Nielsen 5 constate que « les parents n’ont pas à être exceptionnellement coopérant, sans conflit (…) et mutuellement enthousiaste à la garde alternée pour que cela profite à l’enfant ».

 

Il existe clairement une opposition entre les statistiques judiciaires nationales et les statistiques scientifiques sur la garde alternée. Comment alors expliquer la position de la justice quant à la garde alternée ? Comment expliquer ce paradoxe ?

La justice, comme la politique, suivent l’opinion publique et système médiatique. Parce que le politique, à des fins électoralistes, ne va pas à l’encontre de la doxa, la morale publique légifère. Elle s’insinue dans nos tribunaux. L’évolution des mœurs est lente à l’image de celle de la jurisprudence, mais l’explosion de la structure familiale classique les rendent urgentes. Il faut sortir de cette pensée réactionnaire. Non, la femme n’est pas prédisposée à élever un enfant. Oui, l’homme doit s’investir et participer autant que la femme à l’éducation des enfants. Richard Warshak écrit dans son consensus que « la théorie et les données relatives au développement de l’enfant montrent que les bébés sont normalement attachés aux deux parents et que leur absence pendant de longues périodes compromet la sécurité de l’attachement ». Comme souligné par Linda Nielsen 3, « le public, les professionnels de la santé mentale et les décideurs politiques ont souvent reçu des informations déformées et inexactes à propos des possibles influences néfastes sur la vie de millions d’enfants du régime de garde partagée ». Nous devons laisser de côté les idées et les dogmes reçus sur la parentalité. Nous devons nous fier à la science et être progressiste. Les données de la science actuelle prouvent la supériorité de la garde alternée pour le bien-être des enfants, quel que soit l’âge des enfants et même en cas de conflit entre les parents.

 

Enfin et plus largement, à l’heure de l’égalité homme-femme et de la libération de la parole de la femme, il nous faut faire des choix sociétaux.

Du point de vue économique, légiférer pour la garde alternée de principe, comme pour un congés parental identique en durée pour les deux parents, est à la base de l’égalité salariale entre homme et femme. La discrimination des femmes au travail cessera quand les hommes assumeront les mêmes charges qu’elles. Plus jamais, une femme ne sera discriminée professionnellement, si l’homme, en devenant père, doit se mettre en congés parental pour une durée identique à celui de la femme. Plus jamais une femme ne sera discriminée au travail si l’homme doit moduler son emploi du temps professionnel pour élever ses enfants à l’image de la femme. Trop rares sont les couples où l’homme et la femme se répartissent les tâches de manière égalitaire. Malheureusement, pour des raisons culturelles et sociales, la femme continue encore trop souvent de s’effacer professionnellement dans un but éducatif, au profit de l’homme et de son métier. La garde alternée de principe transformera le droit de visite des pères en devoir. Elle obligera les entreprises à composer avec ces nouveaux devoirs des pères séparés. En cela, elle sera le primum movens d’un changement culturel et sociétal.

Au niveau des relations homme-femme, les conséquences seraient peut-être encore plus fortes. Encourager l’investissement des hommes dans l’éducation de leurs enfants changera leur comportement. La paternité doit s’épanouir. Elle doit dominer la vie sociale et professionnelle de l’homme. Comme Richard Warshak l’a écrit dans son consensus, il faut « encourager les deux parents à maximiser le temps qu’ils passent avec leurs enfants ». C’est en ramenant la paternité au cœur de la vie des hommes, qu’alors, et alors seulement, la vision de l’homme sur la femme, et réciproquement, changera. Alors seulement, en privilégiant le temps familial au temps professionnel, la compétition masculine professionnelle inhérente à l’importance du carriérisme pour l’homme diminuera. Alors seulement la domination professionnelle et sociale de l’homme sur la femme s’arrêtera. Alors seulement, le sexisme diminuera. Dans ce contexte insupportable de violences à l’égard des femmes avec un féminicide tous les 3 jours, nos comportements doivent se modifier. Quelle société souhaitons-nous ?

 

L’ensemble des études scientifiques démontrent la supériorité de la garde alternée pour les enfants et ce, quels que soient l’âge des enfants, le niveau de conflit parental ou l’opposition d’un des deux parents à la garde alternée. La conclusion du consensus de Warshak est claire et sans équivoque : il faut favoriser « la garde alternée pour les jeunes enfants dans des circonstances normales ». La garde alternée est dans l’intérêt supérieur de l’enfant. Dans celui des femmes. Dans celui des hommes. Qu’attendons-nous ?

 

 

Bibliographie

 

  1. http://www.justice.gouv.fr/art_pix/Stat_Annuaire_ministere-justice_2017_chapitre1.pdf
  2. Warshak, R. A. Stemming the tide of misinformation: International consensus on shared parenting and overnighting. Journal of the American Academy of Matrimonial Lawyers, 30(1), 2017
  3. Nielsen L. Parenting Plans for Infants, Toddlers, and Preschoolers: Research and Issues Journal of Divorce & Remarriage, 55:315–333, 2014
  4. Bergström M et al.
 Children with two homes: Psychological problems in relation to living arrangements in Nordic 2- to 9-year-olds Scandinavian Journal of Public Health, 1–9, 2018
  5. Nielsen L Shared Parenting After Divorce: A Review of Shared Residential Parenting Research Journal of Divorce & Remarriage, 52:586–609, 2011

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.