Trois jours sous le soleil du référendum

Quelques jours avant le référendum du 5 juillet, les travailleurs d'une marina touristique d'Athènes se confient. Ils viennent de Grèce, du Bangladesh, du Burkina, du Vénézuéla et d'ailleurs, et regardent l'avenir avec inquiétude et résignation. Voici une plongée dans un quotidien marqué par la crise, la chaleur, l'humour de caserne, et les discussions sur l'argent et la politique.

 

 

MERCREDI

« Tout le monde sait qu'il est milionnaire »

 

Pas un souffle de vent pour soulever la poussière du chantier naval de la marina Alimou, au sud d'Athènes. Pour échapper à la fournaise, les travailleurs se réfugient à l'ombre des bateaux montés sur des trépieds, de luxueux voiliers de plaisance ou de grands yachts à moteur.

Une petite dizaine d'ouvriers se trouve là, dont une moitié de bangladais. Mais tous, les étrangers comme les Grecs, ont la même manière de se prendre par les épaules, de s'appeler « mon ami », et de faire des blagues salaces à longueur de journée.

Les pauses sont interminables. L'ambiance n'est pas au travail, les esprits sont ailleurs. L'annonce du référendum par Alexis Tsipras a pétrifié tout le monde et depuis, on ne parle plus que de ça : la politique, l'avenir du pays, le vote, l'Union européenne. En l'espace de quelques jours, la nouvelle a fini par décanter.

« Si tu m'avais demandé il y a trois jours si j'allais voter oui ou non, je t'aurais répondu non sans hésiter une seconde. Pour les envoyer se faire foutre, avec leur troïka et leur austérité ! Mais aujourd'hui, je ne sais plus ce que je vais faire. Je pense aussi au oui, parce que je ne veux pas sortir de l'Europe, et que j'ai peur de ce qui se passera si on dit non à l'Europe. » Malgré sa barbe et un physique plutôt costaud, Thanos n'a que 21 ans. Il est grutier à la marina, pour 700 euros par mois : il a récupéré le poste de son père, qui vient de partir à la retraite.

On partage des cigarettes tout en gardant un œil méfiant, pour le cas où le patron arriverait sans crier gare. Aujourd'hui, il n'y a pas beaucoup de travail. En semaine, la plupart des bateaux sont loués pour des séjours dans les îles, et ceux qui restent au port ne demandent pas un entretien quotidien. Pour les ouvriers, une fois qu'on a cent fois nettoyé les bateaux à quai, cent fois vérifié les voiles et les moteurs, cent fois briqué le pont, asséché et récuré les cales, blanchi les pare-battages à l'acétone et passé de l'huile sur les bois, il n'y a plus grand chose à faire. Tout le monde se retrouve alors au chantier naval, car il est impensable de ne pas venir travailler, même quand la besogne manque.

 

Tout le monde s'accorde à dire que la marina est un lieu privilégié, qui a bien su tirer son épingle du jeu tout au long de la crise. C'est la magie du tourisme. Les jours d'effervescence, vendredi et samedi, on ne compte pas les employés journaliers, qui nettoient des bateaux en l'échange de 20 ou 25 euros, selon les talents de négociateur.

Mais l'heure est grave. Même ici, on ne se sent plus en sécurité. En fait à travers le referendum, ce n'est pas de politique que l'on parle, mais d'argent. Car les salaires du mois précédent ne sont pas encore tombés. Ceux qui ont un contrat et qui reçoivent des virements sur leur compte en banque s'inquiètent moins que les autres, nombreux, qui sont payés de la main à la main.

Kosta fait partie de ceux-là. C'est un petit homme robuste, très bronzé, aux yeux rieurs et clairs, la quarantaine. Il parle fort, avec emportement, et entre deux phrases à moitié hurlées aux oreilles de son interlocuteur, il éclate de rire.

Au chantier naval de la marina Alimou, à Athènes. © G.C. Au chantier naval de la marina Alimou, à Athènes. © G.C.

« Écoute, mon ami, la situation en Grèce est très mauvaise. Ce matin, Vagelis ne m'a donné que 50 euros. Normalement, je gagne 500 euros par mois, donc il m'en doit encore 450. Il dit que c'est à cause des banques, qu'il ne peut plus retirer d'argent, qu'il n'a plus rien. »

Kosta prend alors les autres à partie. « Tout le monde sait qu'il est millionnaire ! Il a des billets qui lui sortent des manches. Il paraît même qu'il va s'acheter une nouvelle voiture cette semaine ! », affirme-t-il, théâtralement.

Une telle annonce fait dresser l'oreille des autres ouvriers accablés de soleil. Les rumeurs sont monnaie courante sur la marina et d'ordinaire, chacun y va de sa petite fabulation. Mais dans un contexte pareil, on serait prêt à croire n'importe quoi. Surtout qu'en l'occurrence, ça n'a rien d'impossible. La richesse du patron n'est pas à prouver.

« C'est sûr ? »

« Tu plaisantes ! »

« Mais non ! Attendez seulement la semaine prochaine, il viendra avec une nouvelle Mercedes, c'est moi qui vous le dis.»

La journée s'est étirée paresseusement, entre la réparation du pont d'un catamaran, la peinture de la coque d'un Sun Odyssey, et le calcul du prix d'une Mercedes neuve, en drachmes. Quant au patron, Vagelis, difficile de l'approcher aujourd'hui. « Le patron-là, il sait que tout le monde va lui demander l'argent, alors il ne traîne pas dans les parages ! », sourit Ibrahim, burkinabé de 29 ans qui travaille à la grue.

Pour ceux qui travaillent au noir, la paye se passe comme ceci : on va voir le patron, il met la main à la poche, et on repart avec son salaire en coupures de 50 euros.

Le pantalon tâché de peinture bleu sombre, Kosta est rentré chez lui, dans un grand nuage de fumée d'échappement, faisant crisser les pneus de sa camionnette au pare-chocs défoncé. Il ne sait encore ce qu'il va voter, mais ce qui est sûr, c'est qu'il aura besoin de plus d'argent. Il n'a pas de carte bleue, et il a déjà un mois de loyer en retard à payer.

 

JEUDI

« Si tu ne peux pas échapper au viol... »

 

Le lendemain matin, l'activité est toujours aussi réduite. J'accompagne Vagelis, le patron. Un vieil homme énergique, en short, le regard perçant et espiègle, les cheveux coiffés en brosse comme en souvenir de son passé de militaire. Sa compagnie est l'une des plus importantes de la marina, avec une flotte de 50 bateaux répartis entre trois différentes bases en Grèce, et trois grues au chantier naval. Ce qui fait qu'il faut presque obligatoirement passer par ses services si on a un bateau à mettre sur cales.

Il a quelques courses à faire au port du Pirée. Une simple affaire de confiance : là-bas, il sait avec qui traiter pour avoir les meilleurs prix. Sur la route, nous nous faisons dépasser par des motos montées pour la plupart par deux personnes, sans casque.

« Alors, comment ça va mon ami ? Tu es heureux, ici ? » me demande-t-il en m'envoyant une bourrade affectueuse.

«  Et vous ? »

« Ah... » Soupire-t-il, après un léger moment d'absence.

« Bon, on va voter ce week-end, mais on ne sait même pas pourquoi on va voter. C'est vraiment difficile en ce moment. Personne ne sait ce qui va se passer. Qu'est-ce qu'on peut faire ? Juste attendre. »

« Vous sentez déjà une différence avec les touristes et les réservations ? »

« Pas encore, non. Mais... » Son téléphone sonne, il décroche immédiatement, son oreillette étant déjà en place. Il prend des nouvelles, donne des instructions, hurle des ordres, puis raccroche au bout de cinq minutes, comme s'il ne s'était rien passé.

« La semaine prochaine, peut-être que ça changera. Surtout si on se retrouve avec les drachmes. Mais moi je ne sais pas ce que je vais voter. Enfin, j'hésite toujours. Ça change tout le temps. »

« Vous pouvez payer vos employés ? »

« Oui, oui, bien sûr. Mais on a des problèmes d'argent liquide... Ce qui m'inquiète, c'est l'avenir du tourisme ici. Ils veulent détruire le tourisme. Et s'ils détruisent le tourisme, tout est perdu. Et les suivants seront l'Espagne, l'Italie, le Portugal, la France. Qu'est-ce qu'on peut faire ? Juste travailler dur et faire de notre mieux. » Puis il dévie la discussion assez rapidement, pour me parler d'une liaison qu'il avait eu avec une jeune Française, à l'époque où il était moniteur de voile, il y a déjà plus de 30 ans.

Nous arrivons assez rapidement au Pirée.

« Reste dans la voiture, normalement je n'ai pas le droit de me garer là. »

Sans me laisser le temps de protester, il se rue hors de l'habitacle. Le moteur tourne toujours. Je coupe le contact. Il revient quinze minutes plus tard, un sac en plastique dans une main, un carton plat et rectangulaire dans l'autre. Une simple course à faire : un nouveau carreau pour une fenêtre cassée, une dizaine de chambres à air pour les vélos de ses fils. Une odeur forte monte du sac plastique où sont les chambres à air. Il contient du poisson, comme le lui avait demandé sa femme.

« Elle veut du poisson. Qu'est-ce que je peux faire ? Je lui achète du poisson », déclare-t-il, philosophe.

 

Après cette petite excursion, je rejoins Kristos et Sebastian au quai n°8. Tous deux ont 26 ans. Ils travaillent sur les trois bateaux qui sont toujours à quai. Sebi est allongé dans l'une des cabines. Il dessine, l'air un peu sombre, la boîte à outils à portée de main.

« Comme ça on ne peut rien me dire. Je travaille ! ».

Il nous rejoint sur le cockpit. Kristos tire sur sa cigarette.

Eux aussi parlent de politique. Kristos sait qu'il votera non. Ça fait un an qu'il travaille dans cette compagnie, pour 500 euros par mois, au noir. Après son service militaire, il est resté un an sans travail. Il s'est rendu à la marina, sans expérience, et on l'a embauché, sans lui poser de question. Celui qui a commencé en nettoyant les bateaux et qui s'occupe maintenant des inventaires et de quelques réparations, espère bien décrocher un contrat.

Sebastian est roumain. Il a grandi à Athènes, mais n'a pas la nationalité grecque. Mécanicien de formation, il travaille ici depuis qu'il a 19 ans, après s'être ennuyé pendant six mois à l'usine. Son père est aussi mécanicien dans la même compagnie. Même s'il ne votera pas, il a son idée sur la question. « Ce n'est pas de la démocratie, ce que fait l'Europe. Tsipras a été élu, et depuis son élection, ils font tout pour le faire sortir du jeu. », déclare-t-il, sous les acquiescements de Kristos.

« De toute façon », poursuit-il, « que ce soit oui ou non, la situation va être horrible. D'un côté on va perdre la moitié de notre salaire en passant aux drachmes, de l'autre côté on va perdre la moitié de notre salaire avec l'augmentation des taxes. À condition d'avoir un salaire bien sûr. Ils se foutent des Grecs, ils ne savent même pas qui on est... ».

À ce moment-là, un nouvel arrivant entre dans le bateau. C'est Adrianos, électricien-homme à tout faire, un type gras et barbu, le crâne chauve, tatoué comme un galérien. Il arbore toutefois un sourire de gros bébé. Manifestement, il a quelque chose de très important à me dire.

« Ligoâ ! (c'est mon nom, prononcé par les grecs) Est-ce que tu pourrais demander à Kosta s’il n'a pas retrouvé mes couilles dans ses poches ? Je les retrouve plus. » Et il éclate d'un rire suraigu.

« Super, mec, bravo. »

« On sait pas où il est, Kosta ! »

« Oui, il est sûrement parti se branler dans le 52 ! » (le plus gros catamaran de la compagnie)

« Tu veux pas le rejoindre ? »

« Bon, tu vois ce que je veux dire ? », poursuit sans se déranger Sebastian. « Ici, ça fait 5 ans que c'est la crise et l'austérité. On ne va pas passer nos journées à pleurer. Si tu vois les Grecs, ils essayent de profiter de la vie, de sortir, d'aller boire des cafés... »

« Que l'on vote oui ou non, on est tous ensemble dans la même merde », lance Kristos.

Et Sebastian de conclure : « On va se faire baiser, qu'est-ce qu'on peut faire ? Quand tu ne peux pas échapper au viol, le mieux est d'essayer de l'apprécier. » Tout le monde se marre, grassement.

 

Ibrahim le Burkinabé vit en Grèce depuis neuf ans déjà. Il possède un contrat de travail et n'a pas à se plaindre de son salaire, qu'il arrive à compléter en faisant des travaux chez des particuliers. Il est passé rendre visite aux travailleurs de la marina, en vélo depuis le chantier naval.

Lui aussi vit au rythme du référendum et des restrictions bancaires qui ont suivi la déclaration de Tsipras. Depuis dimanche, il retire 60 euros par jour, le montant maximum autorisé. « Regarde, pour payer ma maison cash, ça fait déjà deux ou trois jours. Et après, la nourriture, quatre jours. »

En tant qu'étranger, il ne votera pas, mais il soutient Tsipras. « Il est là depuis même pas un an et regarde déjà tout ce qu'il a fait ! Par exemple l'hôpital, avant tu payais, maintenant c'est gratuit. Bon c'est plutôt pour les pauvres, pas pour nous, mais pour les Grecs qui n'ont rien. C'est pour ça que tout le monde veut le faire partir. Je te jure mon frère, c'est un révolutionnaire ! »

 

Je recroise Kosta, à la fin de la journée. Il n'a toujours pas été payé, et n'a même pas de quoi s'offrir un café frappé. Il roule sa dernière cigarette avec ses dernières miettes de tabac, et se ronge ce qui lui reste d'ongles. Quant à moi, qui écris ces lignes, ma réussite n'est pas éclatante non plus. Je suis logé gracieusement sur la marina, dans un préfabriqué aménagé. Vagelis, avec lequel il faut négocier chaque centime, n'a pas accepté de me payer plus de 300 euros pour ce mois-ci. 300 euros quand on ne paye pas son logement et qu'on peut récupérer la nourriture que les touristes abandonnent dans les bateaux, ce n'est pas mal. Seulement voilà, mon salaire a été amputé de moitié : au moment de me payer, Vagelis ne m'a donné que 150 euros, avec l'air d'un père Noël qui offre un cadeau, mais du bout des doigts, à un sale gosse qui ne l'a absolument pas mérité. La raison qu'il a avancé est la suivante : il m'avait prêté un vélo, dont je me servais tous les jours. Hélas, en rentrant d'une soirée dans le centre-ville, je n'avais retrouvé que le cadenas qui pendouillait au lampadaire. Il avait été coupé à la pince.

« J'en ai parlé au patron, je lui ai montré le cadenas. Il m'a dit : « qu'est-ce que tu peux faire ? On te l'a volé, ce sont des choses qui arrivent. Et moi je lui ai dit que ça me gênait vraiment, puisque c'était le vélo d'un de ses fils. J'aurais mieux fait de me taire. »

« C'est un pingre »

« Ouais »

« Tu devrais lui demander de t'expliquer comment vivre avec 150 euros pendant un mois. »

« Je lui ai demandé... »

« C'est normal que tu payes pour un vélo que tu lui as perdu. Mais là, c'est une punition, c'est injuste. »

Pire qu'un pingre, pensai-je. Quelques jours après l'épisode du vol, il m'avait même fait venir pour l'aider à choisir un nouveau vélo. On prendrait celui qui m'arrangerait le plus, avait-il assuré. J'avais repéré un grand VTT noir, pas trop cher. Il avait donc décidé de prendre le petit blanc, avant de finalement jeter son dévolu sur un vélo de course à 2000 €, qu'il avait payé en liquide, les yeux pleins d'amour pour cette belle mécanique.

En attendant, pour célébrer ce simili-salaire, j'ai invité Kosta à boire un café.

 

 

VENDREDI

« C'est comme un tsunami qui va nous tomber dessus »

 

L'animation revient progressivement sur la marina. Une équipe de la télévision grecque est même venue faire des images et interroger quelques personnes. Le « contremaître », Nikos, semble très intéressé par la journaliste, blonde platine montée sur des talons aiguilles, des jambes très minces enserrées dans un jean moulant. Mais elle, de son côté, ne s'intéresse qu'aux touristes qui viennent de rentrer des îles.

Leurs témoignages se résument à cela : « Oh, you don't feel it at all. I mean, in the islands it's all fine ». Rien de plus en vérité. Il est vrai que les étrangers n'ont pas de limitation de retrait avec leurs cartes bancaires. Le monde paisible et paradisiaque des îles grecques est bien éloigné d'Athènes.

Les Grecs sont des malins. Superbe t-shirt ramené de Poros par un touriste français : « Greek crisis : no job, no money, no problem ».

C'est vrai quoi ! On n'est pas bien, là ? à la fraîche...

 

 © G.C. © G.C.

Il faut s'occuper des bateaux qui rentrent et les préparer pour les clients suivants, qui arrivent dès le lendemain matin. Une vingtaine de bateaux d'un seul coup, avec toutes les pannes inattendues, toutes les avaries auxquelles on se retrouve inévitablement confronté quand on est en mer. Alors, on est heureux d'avoir pu s'avancer dans la semaine. Une équipe de six ou sept femmes de ménage se charge de l'intérieur des bateaux. Elles travaillent ici entre deux et trois jours par semaine et sont originaires d'Inde, du Bangladesh, de Grèce et même du Maroc. Pour ce qui est du nettoyage extérieur, ce sont surtout des bangladais, mais tout le monde met la main à la pâte quand les bateaux sont trop nombreux. Les Bangladais qui nettoient les bateaux sont payés entre 500 et 600 euros par mois. Eux non plus n'ont pas tous reçu l'intégralité de leur salaire.

La semaine précédente, Anwar, l'un des plus anciens des Bangladais, responsable de la quincaillerie, sorte de premier mécanicien, avait pris le boss à partie.

« Vagelis, je te connais depuis dix ans, je sais que tu as plein de billet dans les poches ! », s'était-il exclamé avant de se ruer sur lui. Ils avaient alors fait semblant de se battre, en riant. Mais Vagelis n'avait rien donné.

 

Pause repas. Une petite demi-heure, avant de retourner travailler. On apporte sa nourriture ou on va s'acheter un sandwich au resto d'à côté. Melinda est l'une des rares femmes à travailler pour la compagnie de Vagelis. Vénézuélienne, elle vit en Grèce depuis bien 30 ans. Elle fait les inventaires des bateaux. Elle vient me voir, excédée par les discussions qui ne tournent plus qu'autour de la politique et du référendum. C'est décidé, il faut parler d'autre chose. Mais de quoi parler ? Elle sirote un café frappé, pensive, et finit quand même par me parler de politique. Elle a une dent, non pas contre l'Union européenne mais contre les Allemands. « Tu sais la pire chose qui s'est passée depuis la deuxième guerre mondiale ? C'est la chute du mur de Berlin. Ils se sont réunis et ça les a rendus plus forts. À chaque fois qu'il y a une guerre, c'est eux qui commencent. C'est la troisième fois. Et maintenant, c'est une guerre économique. Ces gens veulent tout contrôler. »

Mais bon, ce ne sont pas les touristes Allemands qui manquent sur la marina, et elle doit bien reconnaître qu'avec ceux qui viennent ici, les choses se passent très bien.

 

C'est à ce moment que Nikos, le contremaître, m'appelle en hurlant : « Ella tourist ! Ella gallos ! Come here frenchboy ! All people working today ! Come ! ». Mais je sens bien que le cœur n'y est pas. « Bah ! » fait-il, avant de retourner commenter le référendum avec d'autres ouvriers de la marina.

Je vais rejoindre Sayed, bangladais de 22 ans, dans un bateau dont on doit nettoyer les cales, un vieux Discovery construit en 1989, dont le lourd plancher de bois est un véritable calvaire à enlever et à remettre, à cause du manque de place. La chaleur est étouffante, nous transpirons à grosses gouttes. Nous avons fermé les écoutilles, le temps qu'un autre bangladais nettoie le pont avec un tuyau d'arrosage. Sayed me parle, à nouveau, de son désir de quitter la Grèce. Un désir qui n'a fait que se renforcer depuis qu'il est question du référendum. « Les salaires vont baisser. Tu resterais, toi, pour 100 € par mois ? Non ! Je vais peut-être partir en France, j'ai des amis qui travaillent dans des restaurants à Paris. Là-bas, on se fait good money. » Sayed n'est pas le seul dans ce cas. Les autres aussi, surtout les plus jeunes, pensent à quitter la Grèce. Un autre Bangladais, Badal, âgé de 25 ans, m'avait expliqué comment il répartissait son salaire de 500 € : 200 € pour le logement et la nourriture. 16 € pour le tabac. 40 € pour les prostituées. Le reste, pour la famille restée au pays. « J'ai une vie de merde. Je fais un travail pénible, ma famille est loin, je ne gagne presque pas d'argent. Et je ne peux pas quitter la Grèce avec ces papiers. Tout ce qu'il y a de bien ici, ce sont les putes ».

L'eau continue de couler le long des écoutilles dans un bruit de pluie amazonienne. La sueur me dégouline dans les yeux, mon t-shirt est tout poisseux. « Mon ami, si je vais en France, tu m'aideras ? »

 

Tout semble calme. Les gens ne se battent pas, ne se déchirent pas, les discussions ne s'enveniment pas. Mais Kosta s'inquiète. « Si le non passe, tu verras, lundi. Personne ne viendra travailler. Ça a l'air calme, mais c'est comme un tsunami. La vague va nous tomber dessus, alors qu'on l'a vue venir de très loin. Ici, c'est la marina, c'est tranquille. Mais la vague viendra de la ville. »

 

Je suis allé en ville ce soir-là, je suis passé par la place Syntagma, où se tenait une grande manifestation en faveur du non. L'ambiance était décontractée, les gens souriaient, les haut-parleurs diffusaient de la musique traditionnelle et des discours enflammés.

 

Un peu plus tard dans la nuit, à Exarchia, je suis tombé sur une espèce de baston de rue entre les forces de l'ordre et des jeunes encagoulés et torses nus. Les feux de poubelles qu'ils avaient allumés, auxquels s'ajoutaient les gazs lacrymogènes des policiers, brûlaient les yeux et les narines. Il était 4 heure du matin. Les grenades assourdissantes faisaient trembler les murs. Les jeunes détalaient comme des lapins dans la direction opposée. Cela n'empêchait pas les clients des bars et des restaurants alentours de déguster leurs brochettes de poulet et leurs souvlaki comme si de rien n'était.

Une stoïcité typiquement grecque ? Au plus fort de la crise, les gens boivent des cafés et jouent paisiblement au backgamon. Ils ne cessent pas de vivre, conservent les apparences, font bonne figure. Et pourtant Dieu sait que c'est difficile. Mais la crise dure depuis si longtemps qu'elle a peut-être été intégrée comme une donnée fixe. Le calme des grecs ? Plutôt de la fatigue et de la résignation !

Alors que je publie ce texte, le vote a eu lieu et malgré les attentes, rien n'a changé. Ni cataclysme ni guerre civile. Toujours l'austérité, encore les mêmes politiques économiques. Les choses ont continué, plan-plan, dictées par des hommes raisonables en costume gris à l'autre bout de l'Europe. En vérité je vous le dis, il y a de quoi être fatigué.

 

Grégoire Montelione

Ouvrier à la marina Alimou

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