Une nuit au Pirée

Port du Pirée, en face du quai numéro 7, dans la nuit du 15 août. De loin en loin, des groupes de réfugiés se reposent au bord de l'eau. Sur des draps, des femmes sont assises, la tête recouverte de voiles élégants. Les hommes, jeunes, sont debout et parlent entre eux. Des enfants jouent autour, calmement. Je repère un peu plus loin un groupe de garçons, assis contre un grillage devant l'entrée du port. Je vais leur demander du feu pour allumer ma cigarette. Nous engageons la conversation. Ils ne parlent pas anglais. Muhammad et Jamal ont 25 et 30 ans. Tous les deux portent sur les bras des tatouages artisanaux, le genre de tatouage qu'on ne voit plus chez nous. L'un est taciturne, un brun ténébreux au regard tranquille. L'autre est très expensif.

Tout en riant de mes efforts pour parler arabe, et avec de grands gestes, Jamal évoque leur périple, depuis leur ville bombardée par les avions de Bachar al-Assad, jusqu'à la Turquie. Puis la traversée jusqu'à Lesbos, à bord d'un petit bateau surpeuplé. Avec des gestes très imagés, ils miment le mal de mer, les creux et les vagues.

Puis ils envoient un enfant chercher un document qu'ils veulent me montrer.

Le petit revient en courant. Il tient dans ses mains le papier qu'on leur a donné à leur arrivée en Grèce. C'est une simple feuille de papier A4, écrite en grec, qui porte une signature officielle et décline l'identité du réfugié. En bas un petit paragraphe en anglais, où il est spécifié que la personne à laquelle le document a été délivré devra se présenter à un poste de police le 29 septembre 2015. C'est le fameux document de « non-expulsion » qui laisse aux réfugiés le temps de quitter le pays (et qui dans le même temps ne les autorise pas à s'approcher des frontières et encore moins à prendre l'avion). Mais ils ne parlent ni anglais ni grec, et puis, qu'est-ce que ça peut leur faire ?

« Good ? Good paper ? », me demande Jamal, avec un grand sourire. « Here, police good ! », s'exclame-t-il avec emphase.

Le gamin qui a apporté le papier s'étend sur le dos à côté de nous, comme un chat, les bras tendus au dessus de la tête, à même le bitume.

Muhammad et Jamal envoient un autre gamin chercher du café, qu'ils insistent pour m'offrir. La discussion s'oriente vers le football. Puis vers nos familles respectives. Combien de frères et soeurs ? Des parents ? Une femme ? Des enfants ?

Un nombre impressionnant de membre de leurs familles sont morts pendant la guerre. Jamal mime très bien les bombes qui tombent du ciel, le macchabé enseveli sous les décombres. Puis, le mort qu'on met dans un sac et qu'on enterre. Il me regarde dans les yeux. Muhammad dessine des formes infinies avec son doigt, par terre, avant de me tendre une cigarette de son propre paquet.

« Mon père n'aimerait pas me voir fumer », lâche-t-il.

Jamal reprend la parole, le regard vague : « Avant, la Syrie, c'était un super pays. On avait de l'argent et des équipes de foot. Mais maintenant, regarde : Syrie ? Lybie ? Egypte ? Yémen ? Iraq ? Tout est fini. » Subitement, il revient à lui. « Comment ça s'appelle, ici ? L'endroit où on est... Pireous ? Ah oui ! C'est magnifique, ici ! »

Après un silence, il jette un regard vers le gamin qui somnole par terre. « Chez vous en Europe, on n'a pas le droit de taper les enfants, pas vrai ? », demande-t-il en riant.

Puis nous parlons du voyage qui les attend dès le lendemain. Ils paieront 50 euros par personne pour prendre un autocar jusqu'à la frontière macédonienne. De là, ils iront en Serbie, puis en Hongrie, puis en Autriche et en Allemagne. Une bonne partie de la route se fera à pied. Ils ne savent pas ce qui les attend. Ils ne savent pas que la Hongrie est en train de construire un mur à sa frontière.

Ils sont un groupe de 27 personnes, tous originaires du sud, à Daraa, près de la frontière jordanienne, et leurs routes se sépareront en Allemagne. Certains y resteront, d'autres poursuivront leur route vers le nord de l'Europe. Jamal veut continuer au moins jusqu'au Danemark. Ou bien la Suède... Ou bien la Hollande...

Cette nuit-là, ils la passeront au port, à fumer des cigarettes et à boire du café, silencieusement.

 

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