L'Allemagne redore son auréole

Ignorés en Grèce, exploités en Macédoine et en Serbie, maltraités en Hongrie... Pour les réfugiés, vivement l'Autriche, vivement l'Allemagne ! Pourtant, cette dernière catalisait toutes les déceptions concernant l'Europe, en particulier suite au déni de démocratie dont l'épisode du référendum grec a été le révélateur. Avec la crise des migrants, c'est l'occasion de se redorer l'auréole (et de se poser en donneuse de leçons) !

Frontière autrichienne : Unternehmen Kussgewitter !

Voilà ce que donnent les titres de la presse ces jours-ci. Libé frappe fort, par exemple, avec « En Autriche, distribution d'amour pour des milliers de réfugiés ». En face, on a au contraire un article intitulé « En Hongrie, une spirale d'hostilité contre les migrants ».

Allemands et Autrichiens y sont couverts d'éloges. A peine ont-ils posé un orteil de l'autre côté de la frontière qu'un déluge d'amour et de bisous semble s'abattre sur les migrants.

Il faut dire que les Hongrois leur en ont bien fait baver, entre une campagne anti-migrants délirante et une organisation catastrophique. Et cruelle aussi, comme quand les réfugiés sont montés dans un train soi-disant à destination de l'Autriche, qui les emmenait en fait dans un camp de réfugiés. Même pas la peine d'inventer. Les Hongrois peuvent dormir tranquilles : les clichés habituels sur leur pays ont été respectés à la lettre (« démocrature », racisme, hooligans, jobbik, Orbàn Tout Puissant...)

Concernant l'Autriche au contraire, les articles de Libération montrent un tableau parfait. Les Autrichiens font même un strike au bowling de la gentillesse grâce à une petite mamie qui vient apporter des gâteaux aux réfugiés.

Les policiers autrichiens, quant à eux ? Ce sont les plus gentils ! Tant mieux, c'est tout à leur honneur. (Même si c'est bien la première fois que j'entends ça. Je me souviens très bien de voyages en bus Eurolines, où j'ai pu constater de mes propres yeux que le comportement des douaniers autrichiens variait brutalement en fonction du bronzage des passagers.)

La Hongrie, ma zone-tampon

Toujours cité dans Libé, un réfugié se souvient : « En Hongrie, ils voulaient nos empreintes ». L'auteur de l'article laisse planer le doute. Serait-ce par manque d'humanité qu'on lui a demandé ses empreintes ? Non (c'est moi qui vous le dit). On lui a pris ses empreintes en vertu de l'accord de Dublin III, qui stipule que le premier pays où passent les migrants dans l'Union européenne est celui dans lequel ils doivent faire leur demande d'asile. C'est aussi dans ce pays que les migrants sont supposés rester. Et c'est toujours vers ce pays qu'ils sont refoulés si ils essayent de s'aventurer plus loin dans l'Union européenne.

Les migrants (qui veulent tous se rendre en Allemagne ou en Suède), passent par la Hongrie. Ils passent aussi en Grèce, certes. Mais justement, ils connaissent leurs droits et n'ont aucune envie de s'y éterniser (d'ailleurs, la Grèce ne reçoit presque aucune demande d'asile, et n'y tient probablement pas).

L'Allemagne faisait donc pression sur la Hongrie pour qu'elle respecte sa part du règlement de Dublin III (transformant le pays en une sorte de zone-tampon bien pratique). La Hongrie s'est bien-sûr retrouvée dépassée, avec 50 000 migrants juste pour le mois d'août...

                                      Très bon article sur la situation intenable de la Hongrie dans la crise migratoire

Finalement, le 25 août, l'Allemagne s'est rendue à la raison (avec l'Autriche), en décidant de contourner les règles prévues par la convention de Dublin.

Il y a donc enfin un peu de logique dans ce système incompréhensible, où les pays les plus pauvres de l'Union se dépêtrent seuls d'un problème global, pendant que les autres font comme s'ils n'étaient pas concernés. Tout juste donnaient-ils des signes d'impatience, de loin, au spectacle de la gestion de la crise par ces gross bante t'inkapaples qui les entourent.

 

Pendant ce temps-là, chez les gentils

Dans un autre article, le même auteur de Libé nous rappelle aussi que « [le chancelier autrichien Werner Faylann] a été le «visage humain» de l’Union européenne, avec Angela Merkel, selon la chef de la diplomatie de Bruxelles, Federica Mogherini ».

C'est vrai qu'en matière de visage humain, Angela Merkel fait figure de spécialiste. On se souvient par exemple qu'elle avait été jusqu'à tapoter l'épaule d'une jeune fille palestinienne qui était en train de pleurer.

Angela Merkel tente de consoler une jeune réfugiée palestinienne (qu'elle a elle-même fait pleurer) © LeHuffPost

L'Allemagne aurait tort de se priver de cette occasion de se refaire une respectabilité. Au passage, l'Allemagne vient de nous prouver qu'elle pouvait, comme n'importe qui, contourner les règles quand celles-ci étaient absurdes (ici avec Dublin III). Ce sont les Grecs qui apprécieront... Si seulement cela pouvait s'appliquer au mémorendum qu'on leur inflige ! (Même si l'Allemagne ne contourne pas vraiment le règlement de Dublin, mais applique un une clause discrétionnaire qui autorise un autre Etat à prendre en charge certaines demandes d'asile à la place de l'Etat responsable)

Enfin. Malgré tant de bons sentiments, ils n'oublieront pas que leur pays est mis en coupe réglée sous l'oeil impatient de Wolfgang Schäuble (« on ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit ! »), et que l'Allemagne a toujours fait fi des efforts du gouvernement grec de Syriza pour renégocier sa dette. Alors, les grandes valeurs universelles auxquelles l'Allemagne se réfère à l'heure de la crise des réfugiés ne doivent pas occulter le manque de respect pour les peuples qui s'expriment au travers d'un référendum. Manque de respect qui n'appartient pas qu'aux Allemands, il faut bien le reconnaître, puisqu'il fait carrément faire partie de l'ADN de l'UE.

 

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