La Grèce se vide de ses travailleurs immigrés

La crise économique fait que de nombreux étrangers qui vivent et travaillent en Grèce ont décidé de partir. Certains rentrent dans leur pays d'origine, d'autres emboîtent le pas aux réfugiés Syriens pour tenter leur chance ailleurs en Europe. D'autres voient l'afflux de migrants comme une aubaine pour relancer leur business au moment où ils n'y croyaient plus.

La crise économique fait que de nombreux étrangers qui vivent et travaillent en Grèce ont décidé de partir. Certains rentrent dans leur pays d'origine, d'autres emboîtent le pas aux réfugiés Syriens pour tenter leur chance ailleurs en Europe. D'autres voient l'afflux de migrants comme une aubaine pour relancer leur business au moment où ils n'y croyaient plus.

 

« Avant, nous étions au moins 80 000 pakistanais à vivre à Athènes. Mais depuis cinq ans, tout le monde s'en va. Aujourd'hui, il n'en reste peut-être que 35 000 », expose Qamar Uzaman. Voilà près de dix ans qu'il vit en Grèce, où il tient un bureau de voyage à Omonia, quartier qui fait figure de paki-town athénien. Jusqu'ici, il vendait des billets d'avions à des Pakistanais, des Bangladais et des Indiens, sa principale clientèle.

Mais depuis quelques années, son fond de commerce subit le même sort que n'importe quelle entreprise grecque. Les ventes baissent. La difficulté d'obtenir des papiers et la baisse des salaires font que les travailleurs étrangers ne rentrent plus chez eux aussi souvent qu'avant. En tant que pakistanais, Qamar Uzaman ne déroge pas à la règle. « La situation est tellement mauvaise ici, que j'avais prévu de partir aux Etats-Unis en septembre de cette année. »

 

Quand les réfugiés relancent l'activité

Ironie du sort, c'est la crise des migrants qui lui a permi de sauver son entreprise. Athènes est un point de passage obligé pour tous ceux qui empruntent la route des Balkans. C'est comme ça que Qamar Uzaman, qui ne vendait que des billets d'avions et des billets de train, s'est mis à vendre des billets de bus. « Ca fait trois semaines qu'on fait ça, depuis la fin août. Ca marche très bien ! C'est pour cette raison que je reste un peu plus, finalement. Jusqu'à l'hiver, quand les réfugiés arrêteront d'arriver.»

Effectivement, depuis qu'il afrète des bus pour la frontière macédonienne, l'office de voyage ne désempli pas. Les bus partent tous les matins, depuis la petite cour à deux rues de là. « Ce soir, il y a un bateau qui arrive de Lesbos. Nous avons des employés qui vont au port et attendent les migrants pour les faire venir ici. » Des Syriens, des Irakiens, des Afghans, qui payent entre 40 et 50 euros, suivant leurs moyens, pour poursuivre leur voyage en bus.

Mais il n'y a pas que les réfugiés qui passent les frontières de la Grèce. Alors que de plus en plus de jeunes grecs sans travail quittent le pays, il en va de même pour les étrangers. De fait, dans l'office de voyage, une part non négligeable des clients vivent en Grèce depuis quelques années, en particulier des Bangladais et des Pakistanais.

"Tous les jeunes s'en vont"

Changement de décors, pour la marina Alimou, port touristique où sont amarés des centaines de voiliers de plaisance. Certains appartiennent à des particuliers, d'autres sont exploités par la vingtaine de compagnies de location qui prospèrent ici.

Anwar Talukder, bangladais, travaille dans l'une de ces compagnies, en tant que mécanicien responsable de la quincaillerie. Il n'a pas à se plaindre de son salaire et contrairement à d'autres, il a des papiers. Il vit en Grèce depuis plus de dix ans, et s'est engagé auprès de sa communauté en tant que président d'une association sportive où se réunissent les bangladais d'Athènes.

Si lui n'a aucun intérêt à quitter la Grèce, ce n'est pas le cas des autres. « Tous les jeunes s'en vont. Athènes est un peu vide en ce moment », confirme-t-il, un peu tristement.

Les travailleurs de la marina Alimou viennent de partout : Géorgie, Syrie, Vénézuéla, Roumanie, Burkina, Philippines, Albanie... Mais les Bangladais sont les plus nombreux. Solidarité ethnique oblige, il est plus facile d'obtenir du travail là où des compatriotes sont déjà présents. Rien que pour la compagnie où travaille Anwar, on en compte une dizaine, entre les « permanents » (sans-papiers pour la plupart), et les journaliers qui viennent quand le travail bat son plein, le vendredi et le samedi. Ils nettoient de luxueux voiliers pour un salaire de 20 à 25 € par jour.

"Tout ce qu'il y a de bien ici, ce sont les putes"

J'ai rencontré Badal cet été, alors qu'il travaillait à la marina Alimou. Il y gagnait 500 euros par mois, c'est à dire le même salaire que les autres ouvriers de base grecs. Les fins de mois sont difficiles pour tout le monde. Un tel salaire permet au moins d'aller trinquer avec des amis après le travail, ou de siroter des cafés en terasse. Des choses que beaucoup de travailleurs immigrés ne peuvent même pas se permettre. A l'image de Badal, qui ne vivait que pour envoyer de l'argent à sa famille. Plus de la moitié de son salaire y passait. Il se confiait amèrement sur sa situation. « Je dépense 200 euros par mois pour le logement et la nourriture. 16 euros pour le tabac, et 40 euros pour les prostituées. Le reste, c'est pour ma famille au Bangladesh. J'ai une vie de merde. J'ai 25 ans, ça fait cinq ans que je suis ici. Je fais un travail pénible, ma famille est loin, je ne gagne presque pas d'argent, et je ne peux pas quitter la Grèce avec ces papiers. Tout ce qu'il y a de bien ici, ce sont les putes. »

On entendait le même son de cloche avec Sayed, bangladais de 22 ans, ami de Badal. Jeune homme très énergique, nerveux et souriant, il vivait en Grèce depuis plus d'un an et travaillait lui aussi à la marina Alimou, sans papiers. Sa grande peur, c'était que les salaires baissent encore plus. « Tu resterais, toi, pour 100 € par mois ? Non ! Je vais peut-être partir en France, j'ai des amis qui travaillent dans des restaurants à Paris. Là-bas, on se fait des thunes. »

Ce n'étaient pas des paroles en l'air. Comme tant d'autres jeunes en quête d'un avenir (et d'un présent) meilleur, Sayed et Badal ont mis leur projet de départ à exécution cet été, profitant de l'irrésistible vague de migrations. C'est comme ça que début septembre, je recevai un appel d'un numéro de téléphone français.

"Je n'aurais jamais dû rester ici"

A l'autre bout du fil, j'entendis la voix surexcitée de Sayed. Il venait d'arriver en France après être passé par la route des Balkans puis l'Autriche et l'Allemagne. Parti avec Badal, ils avaient effectué deux semaines de voyage à pied, en bus et en train, à dormir dehors, avant d'échouer chez une sorte de cousin bangladais dans la banlieue parisienne. Des épreuves qu'il préfère minimiser. «On est passés avec les Syriens, ce n'était pas trop compliqué. Là je ne travaille pas encore, mais bientôt incha'allah.»

«Tous les jeunes partent. Il n'y a rien à faire ici. Il n'y a que nous, les vieux, qui restons encore. », explique Anwar, qui n'est pourtant pas très âgé. A ses côtés, un autre ouvrier approuve. Libon est bangladais lui aussi, et il travaille à Athènes depuis sept ans. Il a quitté son pays à l'âge 25 ans, tout d'abord pour se rendre en Arabie Saoudite. Après huit ans de labeur, il a décidé de venir en Europe. Il n'est jamais allé plus loin que la Grèce. Comme un grands nombre de bangladais qui travaillent ici, il n'a pas de papiers. « Je n'aurais jamais dû rester ici. J'aurais mieux fait d'aller jusqu'en Allemagne. Mais je vais bientôt rentrer, j'ai de l'argent de côté. Avec ça, je vais pouvoir me marier et ouvrir un commerce. Je serai peinard. »

 Anwar décide alors d'appeler Badal, qui est aussi en France. Ils se parlent quelques minutes, puis Anwar passe le téléphone aux autres employés de la compagnie, des Grecs. Les nouvelles s'échangent, chacun a un petit mot pour ce modeste ouvrier qui nettoyait des bateaux au tuyau d'arrosage. Athènes est un peu vide en ce moment. Et la tendance ne risque pas de s'inverser. Même les touristes rentrent chez eux.

 

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