Agrandissement : Illustration 1
Je soussignée la Mort, alias la Grande Faucheuse, spécialisée en Mort qui Tue, déclare, suite à de très graves débordements, me mettre unilatéralement et pour une période indéterminée en grève générale illimitée. Je range ma faux et ma robe noire au placard et tant que vous ne mettrez pas d’ordre dans votre manière de tuer, pardon, de neutraliser vos vivants, vous ne me reverrez plus ! Trop c’est trop ! Cela fait plus d’un an que tous les signaux sont au rouge, que j’écris des courriers, que je lance des pétitions, que j’agite ma faux dans tous les sens, que j’en appelle aux autorités compétentes. Rien n’y fait ! Personne ne m’écoute ! Je passe du Soudan à l’Ukraine, d’Israël à Gaza, maintenant en plus le Liban, et peut être bientôt l’Iran, les deux Corées, pourquoi pas le monde entier pendant qu’on y est ! Sans oublier le traitement des affaires courantes, toutes les morts dites « classiques » qui elles ne s’arrêtent jamais.
Et ça représente quand même 59 millions de personnes par an en moyenne, soit environ 160 000 personnes par jour. Le rythme est soutenu je vous l’assure. La pause déjeuner courte mais toujours la bienvenue. Et c’est 24h/24h, 7j/7j. Zéro vacances, pas de congés payés.
Je n’ai pas 4 faux, 8 bras, 4 paires de jambes, je suis seule à faire tout ça bordel !
Il faut bien comprendre que dans mon métier, je ne suis, malgré ma notoriété, qu’une simple exécutante. Contrairement aux idées reçues je n‘ai pas la main sur qui je décide d’emporter ou pas, comme vous je subis : c’est bien la main et le cerveau vrillé de l’assassin qui décident de frapper à coups de marteau sur la tête de son voisin, c’est bien le chauffard qui décide de rouler trop vite, complètement ivre et qui percute cette voiture pleine de jeunes qui reviennent de soirée, c’est bien le passeur avide d’argent qui fait monter trente migrants dans la remorque d’un camion frigo, dans lequel ils suffoqueront tous, c’est bien le militaire qui décide d’appuyer sur la gâchette de son fusil mitrailleur et qui envoie une rafale de métal brûlant déchiqueter le corps de son ennemi vietnamien, afghan, israélien, palestinien. Soyons très clair, la responsabilité, en cas de mort provoquée incombe à celui qui la provoque ou à celui qui décide de la donner. C’est aussi simple que ça. Je ne suis personnellement pour rien dans toutes ces décisions. Beaucoup ensuite m’accusent moi, ou accusent le destin, la météo, la fatigue, l’obéissance aux ordres de leurs supérieurs, la faute à pas de chance, et très/trop souvent Dieu. Mais croyez-moi, tout ça n’a rien à voir dans vos histoires : celui qui donne la mort est seul responsable de son mort. C’est la règle de base.
Moi j’arrive juste après, je constate le décès, je soupèse l’âme, je vérifie son état (d’âme, lol) et je l’emmène vers d’autres horizons. Point barre. Mon métier est simple, précis, un poil répétitif.
Autre grand principe. Dans l’exercice de mon activité, je suis tenu à une neutralité absolue. Je ne dois juger personne, aucun acte, aucune action. Ça n’est pas mon rôle m’a-t-on expliqué lors de mon embauche. J’assiste donc à toute cette débauche de violence sans rien dire, sans rien faire. Et ce sans aucun soutien psychologique, ni droit de retrait.
Alors j‘encaisse en silence les cris, les larmes, la douleur, les corps suppliciés. Les sourires cyniques et pervers des bourreaux, le rire des assassins. Je prends acte des nouvelles solutions techniques toujours plus sophistiquées mises en place pour occire vos voisins humains, avec quelques nouveautés sensationnelles : les drones kamikazes, les missiles guidés par l’IA, les bombes supersoniques. J’observe la légèreté avec laquelle ceux qui vous gouvernent prennent des décisions terribles, souvent absurdes et qui vous jettent droit dans mes bras, et ce sans aucun scrupule ni remord. Pendant que moi, je ramasse les morceaux, le soir, eux font un bon repas et dorment ensuite sur leurs deux oreilles.
C’est quelque chose que j’encaisse et que je subis depuis de nombreux siècles, mais là trop c’est trop. Je suis au bord du « nervous break down », du « burn out », je suis noyée dans mon syndrome post-traumatique.
Par le passé, j’ai bien sûr déjà connu des épisodes de consternation, des moments de déprime où je pose mon cerveau, enfin plutôt mon crâne, et où je travaille machinalement, mécaniquement sans réfléchir. Pendant la peste noire par exemple de 1347 à 1351, avec quasiment la moitié de la population d’Europe et d’Asie qui disparaît. Pendant la guerre de 100 ans (très long quand même), les guerres de religion, la traite négrière (compliqué car j’ai un peu le mal de mer), tous les pogroms au fil des siècles, tous les épisodes de colonisation et d’évangélisation. Avec en point d'orgue, la Grande Boucherie de 14-18, et ensuite celle de 39-45, la Shoah, les bombes atomiques. Où là, vous avez vraiment franchi un cap !
Jusqu’à la première guerre mondiale, j’exerçais mon métier de manière disons « artisanale ». Je sillonnais le monde avec ma faux, ma robe noire un peu crottée, et quand j’avais besoin, je prenais ma charrette. C’était pas souvent qu’elle sortait, l’outil était assez basique, chiant à manœuvrer, très encombrant, mais bon quand y avait du monde à transporter, elle était bien pratique quand même. Du coup, jusqu’au vingtième siècle, je me trainais bon gré, mal gré, de guerre en guerre, d’épidémie de peste en épidémie de choléra, de mort en mort. C’était routinier, pas très fun, mais pas déplaisant non plus. J’avais le temps de profiter des paysages au moins. À l’époque y avait vraiment des coins magnifiques.
Ensuite on est clairement passé à un mode industriel de fabrication des morts. J’ai pas vu le truc venir, et je me suis pris le bouleversement en pleine gueule.
Des champs de bataille vastes comme des océans, des canons hauts comme des maisons, des obus gros comme des éléphants, des bateaux, des sous-marins, des avions, des grenades, des lance-flammes, des munitions qui coupent, qui brûlent, qui explosent. Des millions de déplacés dans tous les sens, des ghettos, des camps de travail, des camps de concentration, des gaz, des chambres à gaz, des fours pour faire cuire des hommes et les anéantir en masse. Et en bouquet final deux bombes atomiques, le 6 août 45, Little Boy – Petit Garçon à l’uranium largué sur Hiroshima, le 9 août Fat Man – Le Gros au plutonium largué sur Nagasaki qui tueront en une seconde 180 000 personnes, et plusieurs milliers d’autres sur plusieurs générations.
Je suis sorti de là, épuisé mentalement, anéanti moralement. Je n’avais jamais vu déferler autant de haine en si peu de temps, un déchainement de violence aussi violent. Et depuis ça n’arrête pas. C’est même de pire en pire malgré quelques petites accalmies pendant lesquelles j’ai pu souffler un peu.
Aujourd’hui de nouveau, j’assiste impuissante à la montée des peurs, des haines de l’autre, à l’envie de buter son prochain, aux prémices de la barbarie générale. Et de tous les côtés. Ceux qui ont souffert sont aussi toxiques que ceux qui ont fait souffrir. L’Histoire ne sert à rien, elle est oubliée aussi vite qu’elle est vécue. Et Dieu à toutes les sauces ! On brandit la Bible, le Coran, la Torah à tout bout de champs de bataille. Et même là, quand la loi divine est contrariante, on n'hésite pas à réécrire ! Je rappelle la Loi du Talion, c'est : « œil pour œil, dent pour dent », c’est pas pour un œil, cinquante paires d’yeux et pour une dent, mille dents ! Les « règles de la guerre » servent de papier pour se torcher le cul et c’est de nouveau la course à l’engin de mort le plus performant et rentable pour tuer son prochain. Le commerce va bon train, toujours !
La cadence est trop forte, les souffrances et le cynisme trop grands. Je ne peux pas m’en sortir seule, je sature. Alors de deux choses l’une, soit, ils se calment, apprennent à vivre ensemble et retournent à un rythme de tués « raisonnable », soit vous embauchez, qui que vous soyez !
En attendant, moi j’arrête. La Mort qui Tue est officiellement en grève jusqu’à nouvel ordre, ou plutôt jusqu’au nouveau grand désordre mondial.
Démerdez-vous tout seuls, vous êtes décidément trop cons !