Du bon usage (juste et proportionné) de la force.

Comment échapper au piège autoritaire et totalitaire tendu par un bloc bourgeois aux abois?

En pleine pandémie mondialisée de Covid-19, la multiplication des commentaires, la focalisation de l’attention et des émotions sur l’Affaire Raoult, le lyrisme métaphysique d’une partie des intellectuels sur l’accomplissement prochain et spontané d’une utopie vert bonbon, ainsi que les délires complotistes les plus ridicules ne sont là que pour masquer le fait que rien n’était caché, et que rien n’est nouveau. Nous ne sommes que devant l’expression brutale et ponctuelle d’une réalité qui n’a cessé de déployer ses tentacules morbides sur l’humanité depuis des décennies. Tout est là, tout était déjà là, sous nos yeux. Sous nos yeux…mais pas encore sous nos fenêtres.
Or, limiter notre réflexion à ce que l’on peut voir aujourd’hui se dérouler sous nos fenêtres, c’est garantir de n’en rien tirer qui devienne constructif une fois que le trafic de la vie «normale» aura repris dans nos rues. Car tout sera fait pour que cela soit le cas, soyez-en certains, pour que nous revenions par milliards pédaler sur ce petit vélo infernal fonçant à toute vitesse vers un gouffre béant que ne sauront éviter que ceux qui, dans la caravane de la course, hurlent dans les haut parleurs pour galvaniser les cyclistes, bien à l’abri dans leur 4X4 avec ABS et plaquettes de freins neuves.

Néanmoins, alors que plus aucune population humaine du globe n’est épargnée par cette sale histoire, il ne convient pas seulement de dire que, évidemment, le capitalisme mondialisé et le néo-libéralisme sont les causes majeures de ce que nous vivons actuellement. Il faut rappeler également qu’ils sont la cause primaire des guerres, catastrophes humanitaires et désastres écologiques qui n’ont cessé de rythmer la croissance obscène de la fortune des plus riches et des inégalités dans le monde depuis 50 ans.
Cela devrait naturellement nous mener à une conclusion évidente: il est temps d’y mettre fin.
Non, le système ne s’écroulera pas de lui-même, non, l’emprise de la puissance financière sur les populations ne s’évaporera pas sous le seul effet des températures estivales, ni celui d’un contemplatisme bourgeois imposé par une mise au vert sectorielle.
Si nous ne combattons pas ce système de toutes nos forces, idéologiquement, et physiquement, il reprendra très naturellement ses droits sur le monde et les corps qui lui appartiennent.

Je comprends ce que cette phrase peut avoir de repoussant, d’effrayant.
D’une part, parce qu’il a été artificiellement fait du mot « idéologie » un fantasme totalitaire, d’autre part parce que l’implication physique dans la contestation s’est vue enfermée dans la violence, à la fois par la répression policière, et par le mensonge qu’il n’existait rien entre la violence et l’obéissance.

La paix est devenue conditionnée à l’acceptation d’un pragmatisme de façade, d’un «principe de réalité» fallacieux, et le culte de la sécurité une entrave violente à l’expression de tout désaccord.

Ainsi, nous nous sommes laissé massivement convaincre qu’on ne pouvait pas y faire grand chose, que la nature humaine était ainsi faite, et que renoncer à la violence imposait de renoncer au rapport de force. Ces deux mensonges, qui entravent à la fois nos intelligences et nos corps, il nous faut nécessairement les briser pour permettre d’espérer un monde plus juste.

Idéologiquement, on peut constater que les consciences font leur chemin, face à l’évidence que la pensée dominante nous mène au suicide collectif dans sa danse macabre et sacrificielle au profit de la survie d’une poignée, et il suffit de tendre un peu l’oreille pour entendre un désir de plus en plus partagé de s’y opposer, une multitude de propositions de vivre autrement et des moyens d’y parvenir. Ce n’est pas mon propos ici de dessiner ce que pourrait être le monde d’après, d’autres le font bien mieux que moi.

Il est en revanche de dire que le changement n’adviendra pas si nous ne mettons pas également nos corps en mouvement pour mettre fin au monde présent. Pour cela il est indispensable de transformer le désir en volonté. Forger la volonté en détermination, et porter la détermination au bras de l’action.
Il ne suffit pas de changer, individuellement, nos comportements, nos modes de pensée, « notre philosophie de vie », comme je l’entends ou le lis souvent de certaines bouches et plumes pleines de très louables intentions. Il ne suffit pas de faire des chroniques au charme bavard dans les journaux de gauche.

Il faut avoir le courage et la lucidité d’admettre que nous avons des ennemis, qu’ils sont les architectes, les gardiens, et les bénéficiaires oligarchiques d’un système devenu massivement criminel, et se mettre en travers de leur chemin. À 10, à 10000, à des millions. Physiquement.
Dans la rue, dans les entreprises, les associations, par toutes les actions de contestation, d’opposition, de grève, de solidarité possibles. Avec la seule force qu’ils redoutent plus que tout car elle ne peut mener qu’à leur défaite: la force du nombre. Face à elle, aucun recours à la violence ne pourra tourner à leur avantage, et ils le savent. C’est pourquoi la violence qu’ils exercent ne doit pas nous empêcher de nous mobiliser massivement, tout au contraire, notre nombre la rendra absolument inenvisageable. Voilà pourquoi il ne faut pas en avoir peur.

Tant que nous essaierons d’échapper à cette confrontation physique, cédant à la peur de perdre plus que nous avons à y gagner, à la peur de l’après, à la peur de nous tromper, la peur de devoir lutter aux côtés de personnes qui ne nous ressemblent pas en tous point, tant que nous céderons à la peur ou à la facilité de se contenter d’une posture intellectuelle…nous continuerons de perdre. Perdre notre liberté, perdre les conquis sociaux, perdre la Terre, perdre notre humanité.
Bien sûr, ça sera un combat, un affrontement, il ne faut pas maquiller les mots à porter sur ce qui nous attend. Ceux qui ont le plus à y perdre ne se laisseront pas faire. Ils sont en réalité, en ce moment même, alors qu’ils sentent la rumeur gronder, à l’offensive comme jamais depuis 50 ans.

Une fois passée « l’occasion de se retrouver en soi », « de prendre le temps de penser », de « profiter des choses simples et du calme de la campagne, de Paris sans voitures », d’admirer les photos de l’eau claire des canaux de Venise, la baisse dérisoirement temporaire de la pollution, une fois admis que les premiers de corvées, les plus précaires, sont en première ligne sans protections par obligation, par contrainte, et non par le fait d’un héroïsme romantique, parce qu’ils ont été sacrifiés au profit d’une recherche aveugle de rentabilité à court terme, d’un rigorisme budgétaire qui cherche à limiter sans cesse la participation des plus riches à l’effort collectif, une fois admis que nous avons laissé faire pour beaucoup trop d’entre nous, que nous n’avons pas suffisamment combattu, ou seulement pour certains applaudi les luttes de loin, que nous nous sommes laissé convaincre qu’il n’y avait pas assez d’argent pour protéger les biens collectifs, qu’il fallait faire des efforts, pendants que les dividendes pleuvent et que les grandes fortunes explosent tous les plafonds de l’indécence…une fois passé tout ça, le plus vite possible, il est surtout l’occasion de tremper notre détermination dans la forge de notre colère, d'en affûter le fil avec clairvoyance et discernement, et de préparer le combat que nous devrons inévitablement livrer si nous ne voulons pas -pendant que nous faisons mine de croire que les grands changements se font sans lutter ou que nous irons fêter la « victoire » dans les bars- que cet épisode nous précipite au contraire vers un durcissement sans précédent de la politique droitière, anti-écologique, autoritaire et anti-humaniste qui domine le monde.

Dénoncer, s’indigner, approuver, saluer, applaudir…et après?

La haine se combat par l’amour, l’ignorance par l’éducation, les idées par les idées…mais les systèmes de domination ne se renversent que par la force.
Il serait peut-être temps de nous préparer à en faire usage.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.