Qui veut la peau des musulmans?

"Pas moi"? Pas sûr...

 

Bien entendu on pense d’abord à l’extrême droite, les intégristes d’autres confessions, les racistes de tous bords. Ceux qui assument, ceux qui le disent, ceux qui le théorisent.

Qu’en pensent les autres? Ceux qui ne sont pas méchants, mais penseront immédiatement à la lecture de ce titre « ce sont surtout les musulmans qui veulent notre peau »?

Ceux qui pensent qu’il ne faut « pas faire de généralité MAIS… », que « la culture de l’excuse, ça va 5 minutes, il faut en finir avec le laxisme! Il est temps d’agir, et il faut frapper fort!! ».

Qu’en pensent les autres, ceux qui croisent dans les eaux de cette large, profonde, et terrifiante « zone grise » formée par l’écume des choses, à la surface de laquelle surnagent le « bon sens populaire », les préjugés, les invectives des réseaux sociaux, les analyses par l’émotion, les certitudes instantanées?

Ceux qui sont prêts à balancer par dessus-bord les faits sociologiques complexes, les analyses politiques et historiques profondes, les arcanes législatives de l’état de droit et de la laïcité…au prétexte que l’ennemi agirait de manière à la fois sauvage et machiavélique -ce qui déjà est assez surprenant comme énoncé- et que finalement, il serait temps de répondre avec une détermination et une violence égales?

Ceux qui pensent que confronter ses sentiments, ses émotions, ses intuitions, ses convictions, aux faits sociologiques et à la raison scientifique serait en réalité un aveu de faiblesse ou un acte de déni ?

Je ne referai pas ici la démonstration que la réalité est toute inverse, que c’est bien évidemment la pensée complexe, l’éducation, et non la violence qui combattent les fanatismes et les obscurantismes quels qu’ils soient. D’autres, responsables politiques, journalistes, universitaires, qui ont voué tout ou une partie de leur vie à l’étude et la compréhension de ces sujets l’ont maintes fois démontré et répété ces derniers temps et je n’en rajouterai pas.

La question qui m’intéresse ici, c’est d’essayer de saisir qui sont ceux qui laissent l’émotion et la peur se déguiser en soif de justice, prendre le pas sur la raison, leurs convictions, et leurs affects profonds, eux qui ne sont « pas racistes », eux qui se comptent sans hésitation parmi les tolérants, les humanistes, les amoureux de la liberté, des Lumières, de la laïcité, de la république fraternelle, une et indivisible ?

Le décalage entre leur vertu déclarée et les propos ahurissants d’aveuglement et de violence que peuvent tenir beaucoup d’entre eux m’amène à décaler la question: cette volonté de se débarrasser des  musulmans gênants (mais pas les autres hein! On est pas des sauvages nous!) prend-elle réellement le pas sur leurs affects et leurs désirs profonds, ou bien en est-elle la révélation?

Car oui, il existe une zone grise, où le français de bonne volonté décide de laisser, par un opportunisme plus ou moins conscient, la porte ouverte à des pensées, concepts, méthodes et projets de solutions radicales, simplistes et lapidaires, échappant à la fois aux règles démocratiques et à la contradiction intellectuelle.

Parce que finalement, même s’il sont décidés à ne pas faire d’amalgame, ils pensent au fond que la violence des terroristes islamistes et la nécessité absolue de les neutraliser justifient bien quelques dommages collatéraux…au mieux.
Au pire, il nourrissent plus ou moins secrètement l’espoir que si « la peur change de camp »…ça permettra également de calmer les autres.

Parce que pour eux, les délinquant arabes, noir, tchétchènes ou que sais-je, l’islam politique des régimes totalitaires, la folie meurtrière d’un illuminé, d’un désespéré, d’un bandit en fin de parcours, l’obscurantisme fanatique de théologiens déviants, la guérilla mafieuse des groupes djihadistes au-delà de nos frontières, la jeune femme qui se baigne en burkini, le jeune homme qui place des « wallah» tous les deux mots en classe…tout cela constitue un ensemble cohérent.

Leurs ethnies, leur langage, leur religion…leur culture.

Ainsi en se laissant aller à interpréter des choses qui n’ont strictement rien à voir, de l’élève dissipé au massacre d’enfants dans une école, à travers un prisme unique qui permet de les imbriquer de manière totalement arbitraire, on résume des phénomènes éminemment complexes et divers à la manifestation d’un seul et même problème:  le fameux "problème des musulmans".

« Ils ne sont pas de chez nous à la base, rappelons-le, ils veulent nous imposer leurs lois, leurs coutumes, et ils nous haïssent pour ce que nous sommes, parce que nous somme civilisés, libres, joyeux, que nous respectons les femmes, et que nous aimons le Père Noël, le vin, et le jambon. Mais attention, quand je dis « ils », c’est pas tous hein, pas d’amalgame!!! Mais quand même. Y a qu’à voir ce qui se passe, c’est tous les jours, à la télé! Et puis les autres? Pourquoi laissent-ils faire? Qui ne dit mot consent! Il est donc temps de séparer le bon grain de l’ivraie, de les soumettre à la questions, de les passer au scanner, au radar, de les mettre au pas.
C’en est fini des bisounours, et des discours de collabo islamo-gauchistes!
Imposons leur désormais de faire un choix clair: plier, se soumettre et rentrer dans le rang devant la juste, glorieuse et toute puissante République Française et laïque qui ne leur veut que du bien -c’est écrit dans les livres- ou bien choisir de se rebeller, de contester, de se distinguer, de se séparer de la communauté française et en assumer les conséquences. Ceux qui n’ont vraiment rien à se reprocher n’ont rien à craindre, c’est juré, donc quel est le problème?      

Tabassés, emprisonnés, expulsés, pour les plus récalcitrants…humiliés, surveillés, au minimum suspectés pour les autres…quel est le problème?

C’est bien légitime avec tout ce qui se passe en ce moment!
Et puis moi je n’ai rien à cacher, rien à perdre, je veux bien être contrôlé aussi, et les ennemis, les autres, seront ainsi traqués, identifiés, isolés, vaincus. »

Vraiment? Qui peut citer un exemple historique de la mise en œuvre de ce genre de réactions et de projets n’ayant pas mené aux aux pires injustices, aux pires régimes, aux pires barbaries? Qui peut croire qu’il a plus à y gagner qu’à y perdre?

Ma crainte, malheureusement, c’est que beaucoup de français « bien sous tout rapport » fassent malgré tout ce calcul. Or ce n’est pas la poignée de militants néo-nazis et de terroristes islamistes mais bien la masse de ceux qui accompagnent mollement la dérive autoritaire de l’état et la dérive raciste de la pensée qui nous mènera au fascisme, à son projet d’épuration ethnique, idéologique, et de contrôle totalitaire.

J’invite donc toutes les bonnes âmes à poser un regard humble et particulièrement vigilant sur les courants par lesquels elles se laissent porter, et à déserter au plus vite le pont de ce navire fantôme, à se détourner de ce cap de fantasmes macabres, avant qu’il ne soit trop tard. Car les Quarantièmes Rugissants sont en vue, là où s’affrontent les vents d’idéologies morbides, et si nous ne naviguons pas dans ce tumulte menaçant avec sang-froid, force, science, sagesse et discernement, leur vagues furieuses fracasseront notre humanité à tous, indistinctement, quelles que soient nos bonnes intentions ou nos certitudes d’être dans notre bon droit.

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