Faire autorité?

L’impasse de la réponse autoritaire à la mise en cause de la légitimité.

 

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Le thème de la « crise de l'autorité » est souvent abordé par ceux qui prétendent y répondre comme le symptôme d’un combat entre l’ordre et le chaos.

Il y’aurait, de manière générationnelle ou communautaire, une remise en cause problématique des règles de vie en commun, résultant d’une sorte d’agressivité primaire et rebelle, d’un refus absolu de partager l’espace social, voir d’une volonté de le détruire ou de le contrôler exclusivement.

Peu importe que les critiques politiques, intellectuelles, philosophiques ou sociologiques portées sur les agissements de ceux qui sont dépositaires d’une autorité quelconque soient multiples, documentées, savantes, riches…peut importe leur intelligence ou leur bien fondé, elles sont invariablement réduites à ces deux dimensions.
« Grandissez un peu, finissez votre crise d’adolescence utopiste » raille le droitiste face au gauchiste, « cessez vos manœuvres séparatistes » ordonne la vieille France au nouveaux français…les uns étant évidemment accusés de faire le jeu des autres, par naïveté ou duplicité, et leurs convergences militantes vues comme le péril suprême de la nation.

On pourrait résumer grossièrement ainsi la présentation qui nous est faite de cet affrontement: la sécurité de l’ordre juste, républicain et universaliste des adultes responsables, contre le danger de la chienlit anarchiste, indigéno-gauchiste des immatures et factieux.

Or, une fois passé le constat de l’invariabilité stérile et phobique de la rhétorique réactionnaire, il convient de bien rappeler que ce qui est régulièrement remis en cause par les corps sociaux et intellectuels, ou les individus qui ont à subir l'exercice de l'autorité, c’est moins souvent son idée que la légitimité de ceux qui la détiennent et la confisquent.

C’est, par exemple dans le champ économique, la critique du libéralisme et de sa « méritocratie ». Si l’on pointe les mécanismes d’héritage, de reproduction sociale, l’imperméabilité quasi absolue des cercles sociologiques du pouvoir politique et économique, les écarts de salaires obscènes…on atomise la fable méritocratique, et donc la légitimité de la concentration des richesses. « De quel droit osez-vous déterminer, seuls, ce à quoi nous avons droit, ce qui du bénéfice tiré de notre travail doit être votre part et la notre? » demandent alors les travailleurs.

C’est, dans le champ de l’enseignement, la mise en lumière de certains silences et biais très gênants dans le domaine historique, le constat d’une promesse faite sur les frontons de notre république mais rarement tenue, la mise en accusation d’un système scolaire qui fonctionne comme un trieur social.
« De quel droit prétendez-vous me dire ce qui est bon ou pas pour moi, me commander ce qu’il faut savoir, comment me tenir, ou la meilleure façon d’assurer mon avenir? » demande alors l’élève.

« De quel droit me demandez-vous de me mettre contre le mur, vous qui m’avez contrôlé 18 fois ce mois-ci sans justification, avez traité ma mère de « bougnoule », avez brutalisé et humilié mon petit cousin de 13 ans en lui remontant son pantalon entre les fesses devant tout le monde ? » demande le jeune habitant d’un quartier populaire.

« De quel droit nous interdisez-vous de manifester notre colère, et de vous demander des comptes, vous qui avez piétiné toutes vos promesses électorales, et êtes régulièrement pris la main dans le sac de la corruption? » répond le gilet jaune.

« De quel droit pensez-vous pouvoir parler des mécanismes et enjeux du racisme sans jamais écouter les autres et en particulier ceux qui le vivent, vous qui ne l’avez jamais subi, en niez l’existence, ou l’avez parfois justifié ou excusé? » demande l’intellectuelle.

Et ainsi de suite…

On comprend que ceux qui détiennent un pouvoir économique, politique, judiciaire ou répressif, ainsi que ceux qui dominent médiatiquement et institutionnellement les champs intellectuels et culturels vivent toujours le questionnement de leur légitimité comme une menace de leurs intérêts fondamentaux, à court ou moyen terme.

Comme si la question ne méritait jamais d’être posée, dés lors que cette légitimité est contestée, il est tristement fréquent d’observer la réponse prendre très rapidement un virage autoritaire.
Il ne s’agit plus de faire autorité, d’argumenter, de justifier, de démontrer...mais d’imposer son autorité, par la force et la violence s’il le faut.

Remise en question de l’autorité scolaire? « On va leur faire chanter la Marseillaise sous les drapeaux! » répond le ministre.
Policière ? « Rentrons-leur dedans, plus vite, plus fort, étranglons-les, matons-les!» répond le préfet.
Intellectuelle ? « Criminalisons-les, censurons-les, diffamons-les!…..TAISEZ-VOUS!!! » répond l’éditorialiste.
Politique? « Qu’ils viennent me chercher!! Je vous surveille, je vous drone, je vous gaze!! » répond le président.
Ceci ad nauseam, au point d’en arriver début 2019 à la magistrale et transversale illustration fournie pas un intellectuel , philosophe, politologue, ancien ministre de l’éducation nationale, que nous entendîmes sur une radio privée appeler à tirer à balles réelles sur des manifestants.

C’est ainsi que la surdité intellectuelle, l’insensibilité sociale, l’arrogance du puissant convaincu de son bon droit, mènent à répondre aux questions qui fâchent par la matraque.

Est-ce ainsi que l’on se reconstruit une légitimité pleine? Rien n’est moins sûr.

 

 

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