Aux inconditionnels de la nuance

Le mouvement vers l’égalité d’un groupe opprimé n’est jamais complètement souple et lisse, policé, il dérange toujours quelqu’un. La nuance porte le plus souvent ce petit côté réactionnaire caché sous des allures libérales. La pondération comme alibi parfait du discours réactionnaire.

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La nuance dans un discours n’est jamais faite pour la nuance dans l’absolu, en elle-même. Cela ne veut rien dire. Elle est souvent indispensable, évidemment, mais elle est toujours déposée comme un petit palet de fonte dans une balance à deux plateaux, d’un côté ou de l’autre d’un échange argumentatif, le plus souvent binaire, justement au motif de dépasser la bipolarisation de l'affrontement et d’embrasser avec toute l’intelligence et la complexité possible le champ d’un problème. Soit.

La nuance, la pondération.

Elle porte le plus souvent, quand elle est introduite dans les débats de société sur le démantèlement d'un système oppressif et inégalitaire, ce petit côté réactionnaire caché sous des allures libérales, défilant sous la bannière de « l’égalité oui, mais aussi pour les hommes, oui mais aussi pour les hétérosexuels, oui mais aussi pour les blancs… ». Ce genre de rhétorique opère en réalité un profond détournement, inconscient ou délibéré, du concept de l’égalité.

Car l’égalité est justement un concept absolument binaire.

Il n’y a pas « l’égalité un peu », ni « l’égalité mais », il n’y a que l’égalité tout court. Les choses sont égales, ou elle ne le sont pas. Or, chacun comprendra qu'il est impossible de rétablir l'équilibre d'un système asymétrique -reprenons la métaphore de la balance- en déposant des poids identiques sur les deux plateaux à la fois.
On ne peut donc pas systématiquement renvoyer les parties dos à dos et la balle au centre, au prétexte de la nuance, si on veut réduire les inégalités, et les violences qu’elles produisent.

Alors oui, en poussant un peu la contradiction avec toi (et parfois même assez rapidement), on voit encore transparaître, dans certains réflexes rhétoriques ou intellectuels, un fond de cette culture de ceux qui sont nés du bon côté de la balance. Ceux qui valident intellectuellement, de toute leur bonne volonté, la nécessité impérieuse de cheminer d’urgence vers l’égalité, mais sans avoir en réalité à en payer complètement les conséquences à la fois concrètes et philosophiques. Autrement dit, sans avoir à perdre complètement leurs privilèges. Car oui, l'égalité ne se gagne que par de l'abolition des privilèges. "Les privilèges pour tous", ça n'existe pas.

Le mouvement vers l’égalité d’un groupe opprimé n’est jamais complètement souple et lisse, policé, il dérange toujours quelqu’un, il est souvent violent dans certaines de ses composantes, et il fait parfois peur, même à toi, épris sincèrement, viscéralement, d’égalité et de justice.

Alors tu nuances. Par précaution. D’avance.

De cette peur de voir l’égalité basculer presque immédiatement et inévitablement vers « une autre inégalité » qui cette fois te réserverait peut-être le mauvais côté du bâton, naît un réflexe défensif qui te fait immanquablement freiner des quatre fers au premier propos un peu radical, à la moindre outrance isolée, parfois même à la première interrogation un peu critique portée sur tes propres systèmes de pensée et comportements.
Tu argumentes en invitant au discernement, à la raison, dénonçant le fanatisme, fustigeant « les extrêmes », bataillant le verbe juste, docte ou chevaleresque, mais toujours mesuré sur le fond, pour garantir au genre humain que le plateau ne franchisse jamais le seuil fatidique de l’équilibre parfait. Rassure-toi, loin s'en faut.

Le problème, ce qui rend immanquablement la nuance inopportune ou suspecte, c’est souvent son effet de loupe totalement disproportionné face à l’immensité des inégalités à corriger, et toujours le timing.

En effet, quel conducteur fait Paris-Marseille les deux pieds sur le frein dés le premier kilomètre par peur de percuter le mur de la gare Saint-Charles?

Quoi de mieux à faire pour que rien ne change, tout en s'attribuant le rôle du sage, du raisonnable, du bienveillant universel, que de se précipiter systématiquement pour déposer 20 grammes de nuances dans le plateau d’en face à chaque fois qu’il fait mine de s’élever un peu, alors que l’oppression qui garantit nos propres privilèges y pèse déjà pour plusieurs tonnes? 

Pour que la nuance reste toujours juste, audible, pertinente, indispensable, tachons peut-être d'en user...avec la plus grande modération!

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