Extrait du livre incisif, qui n'a pas pris une ride, Les Nouveaux Chiens de Garde, par Serge Halimi (éditions Raisons d'Agir, 2005)
Comment analyser l'automobile américaine sans évoquer General Motors, Ford et Chrysler ? Comment parler du journalisme français sans citer le nom de certains des trente associés qui se partagent les jetons de présence de son conseil d'administration, qui survivent à toutes les alternances politiques et industrielles ? Assurément leur personnalité ou leur talent sont ordinaires. Trente autres feraient tout aussi bien l'affaire. Loin de se faire concurrence, ils ne cessent de troquer des complicités, ajoutant aux contraintes précédemment évoquées celles que leurs connivences font égoïstement peser sur toute une profession, ses princes et ses soutiers.
Un milieu. Idées uniformes et déchiffrages identiques. Journalistes ou "intellectuels". Peu nombreux. Inévitables, volubiles. Entre eux la connivence est de règle. Ils se rencontrent, ils se fréquentent, ils s'apprécient, ils s'entreglosent. Ils sont d'accord sur presque tout. Lors d'un "Duel" télévisé l'opposant à Jacques Attali, Alain Minc qualifia leur idéologie de "cercle de la raison". Alain Touraine, cosignataire du rapport commandé par Édouard Balladur en 1994, préféra l'expression "cercle du réel et du possible". Il fallut presque en venir aux mains pour les séparer... Sorti de ce consensus, il n'y aurait qu'aventure, démagogie, "populisme".
Pour eux, le soleil ne se couche jamais. Dès l'aube à la radio, le soir à la télévision ; dans la presse écrite, l'éditorial à flux tendu : quotidien national, hebdomadaire, quotidiens régionaux. Et, pour compléter le tout, le livre annuel matraqué sur toutes les ondes. "Beaucoup savent que leur puissance, comme d'ailleurs leur notoriété, n'a pas de légitimité, suggère Philippe Meyer. Elle n'est due qu'à la fréquence de leurs apparitions ; pas à leur travail ni à leurs connaissances ni à leur savoir-faire." Il fut un temps où le grand journaliste était également un grand reporter. Trop loin, trop long, trop cher. Il lisait aussi autre chose que des journaux. Il n'en a plus ni la curiosité, ni le temps. Désormais, le commentaire hebdomadaire - parfois quotidien - exige de ne plus quitter son bureau que pour passer à table.
à la semaine prochaine ... :)