Trouble neutralité

Par Léonard Vincent... C’est embêtant, la neutralité. La guerre supporte mal la greffe. Car dans le brouillard de la violence, personne n’est privilégié : tout le monde peut mourir ou être une cible des tueurs.

Alors même que la Syrie s’enfonce dans la guerre civile, que les chars gouvernementaux font le siège de quartiers insurgés, humanitaires et journalistes partagent le sort des civils terrorisés. Témoins, médecins et passants tombent également, réveillant chaque fois un peu plus la révolte de ceux qui sont réduits à regarder. Et l’on s’interroge une fois de plus sur les moyens de porter assistance aux martyrs. Et une fois de plus, des voix évoquent ces « corridors humanitaires » qu’à chaque conflit moderne l’on invoque comme une exigence minimale.

Mais que veut-on ? Militariser l’assistance médicale ? Protéger avec des canons et des mitrailleuses montés de drapeaux étrangers les convois d’ambulances ? Forcer l’accès aux poches de résistance pour évacuer ou traiter les blessés ? La neutralité imposée par les armes… On en perd la tête. Au fond, on en vient à se demander si le problème n’est pas tout simplement qu’il est impossible d’être neutre dans une guerre.

Car c’est enfoncer une porte ouverte que de souligner l’importance du rôle des médias dans les conflits modernes. Le cours d’une bataille peut être changé par la place qu’y trouvent les caméras. Des crises sont déviées de leur cours par les images qu’elles suscitent. Quand on n’y décrypte pas la « bataille des images », les colonnes de nos journaux sont régulièrement barrées de scandaleux « massacres sans témoins » et de terribles « guerres oubliées ». Et pourtant, les reporters qui s’infiltrent aujourd’hui dans Homs ne sont pas des belligérants. Ils occupent un droit que les hommes se sont donnés : celui de dire, librement, ce que font leurs frères.

Parallèlement, depuis deux siècles, le CICR, la Croix-Rouge et ses organisations sœurs se sont imposés au cœur des massacres pour soulager la misère des mourants et sauver ce qui peut l’être. Cela aussi, c’est un droit que les hommes se sont librement donnés. Et qu’ils sont en droit d’exiger partout, de tout temps, au nom du respect de la signature des nations et des règles de la sécurité collective.

Or, pour les belligérants qui sont en position de force — comme la dictature syrienne aujourd’hui —, le droit de porter assistance ou de témoigner n’est évidemment pas neutre. Assiéger, affamer et terroriser peuvent être des armes de guerre, tout comme l’isolement, le cloisonnement, le secret. A l’inverse, pour ceux qui sont en position de faiblesse, évacuer les blessés et laisser circuler la presse peuvent être des renforts d’importance.

La voici donc, la difficile équation d’aujourd’hui. Les organisations humanitaires et les journalistes évoluent sur ce fragile équilibre, dans ce ventre mou des conflits armés. C’est à grand prix qu’ils peuvent prétendre ne pas être des belligérants. Introduire des armes dans cette « zone de droit » change évidemment la donne.

Alors cessons les tartufferies. Il est idiot de faire mine d’oublier que pour les combattants, le but de la guerre, c’est la victoire — et la victoire, c’est la violence extrême. C’est lorsque le niveau de souffrance est devenu insupportable que l’on négocie les traités de paix. Dans ce monde de fous, médias et humanitaires ne sont protégés que par l’honneur du respect de la parole donnée. Maigre gilet pare-balles. Dans le tumulte destructeur, l’assistance aux blessés et la liberté d’informer ne sont donc pas des évidences. Et certainement moins encore si des pays ayant ouvertement appelé à la destitution de Bachar el-Assad ouvrent, l’arme au poing, des « corridors humanitaires » au bénéfice de l’un des belligérants, au nom de la « neutralité ».

Oui, la guerre est horrible. C’est sa nature même. Mais la morale n’y est le plus souvent qu’un uniforme de plus.

 

Léonard Vincent est journaliste, écrivain.

 

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