La révolte des travailleurs du pétrole au Kazakhstan

Par Hélène Rousselot... Dans la ville de Janaozen[1] (région de Mangystau, située à l’Ouest du pays, proche de la mer Caspienne), le 16 décembre 2011, des affrontements sanglants entre l’armée et des pétroliers en grève depuis sept mois, ont clos un épisode unique dans l’histoire du Kazakhstan indépendant. Selon les autorités, le bilan provisoire est de 15 morts et 86 blessés. L’état d’urgence a été décrété dans la ville et levé le 31 janvier. Les pétroliers grévistes se sont sentis provoqués par la décision des autorités de la ville d’organiser la célébration des 20 ans de l’indépendance du Kazakhstan, sur la place qu’ils occupaient depuis le début du mouvement en mai 2011, alors que leurs revendications n’avaient toujours pas été prises en considération et que certains de leurs camarades étaient toujours emprisonnés depuis l’été. Le maire de Janaozen avait clairement l’intention de chasser ces personnes du centre de la place. Retour sur les origines d’un conflit qui montre les failles du régime kazakh, réputé pourtant le plus stable d’Asie centrale.

Ces grèves ont commencé en mai 2011, dans les sociétés pétrolières Karajanbasmounaï[2] puis à Ozenmounaïgaz, dans la région de Mangystau (qui commémorait ses 50 ans d’activité pétrolière en 2011). Jusqu’à présent, l’augmentation des revenus pétroliers avait permis au gouvernement d’assurer une relative paix sociale et les conflits comme ceux qu’avait connu Ozenmounaïgaz, dès 2008, étaient restés circonscris. Ozenmounaïgaz, filiale de la compagnie nationale KazMounaïGaz (KMG), basée à Janaozen, compte entre 9000 et 9500 employés. La zone de production de pétrole dans laquelle travaille Ozenmounaïgaz est la 4ème du Kazakhstan, après celles de Tengiz, Karatchaganak, et Aktobe.

 Des revendications d’abord sociales puis politiques

Les premières revendications des employés de Karajanbasmounaï portaient tout d’abord sur une hausse des salaires et la non ingérence de la direction de l’entreprise dans les activités de leur syndicat indépendant. Selon la direction de KMG, les salaires nets au sein de l’entreprise Karajanbasmounaï s’échelonnaient entre 250 et 450 000 Tengué (soit 1288et 2319 euros)[3].

Les employés disaient, eux, percevoir des salaires compris entre 70 et 110 000 Tengué (soit environ entre 360 et  566 euros) seulement, ce qui est peu lorsqu’un salarié doit prendre à sa charge plusieurs membres de sa famille (le taux de chômage réel est élevé dans cette région) et compte tenu des prix des produits alimentaires qui y sont les plus élevés du pays (1800-2000 Tengué, soit environ 10  euros le kilo de viande).

 2500 pétroliers licenciés

Sur environ 22 000 employés, toutes entreprises confondues, le nombre de grévistes aurait atteint 15 000 personnes fin mai, pour toute la région. Environ 1 employé sur 10 a été licencié. C’est le chiffre de 2500 personnes licenciées pour la région qui est retenu à la fin de l’année 2011. Une autre polémique a porté sur la nature des postes des grévistes : essentiellement des chauffeurs de sociétés sous-traitantes et non des pétroliers, selon le maire de Janaozen, qui affirmait que les entreprises travaillaient normalement début août. Ce qui constituait un déni de la gravité de la situation et permettait de minimiser la portée du mouvement.

 Le débat sur la légalité du mouvement et le procès de Natalia Sokolova

Le principal argument que les autorités et la direction des entreprises ont constamment opposé aux grévistes était d’ordre juridique. Le caractère illégal de la grève et de l’action de la juriste du syndicat des ouvriers de Karajanbasmounaï, Natalia Sokolova[4], a été systématiquement mis en avant. Le 24 mai, cette dernière est condamnée par le tribunal administratif d’Aktau à 8 jours de détention pour organisation de grève illégale. Puis elle a été accusée par la direction de Karajanbasmounaï d’incitation au désordre.

Le 1er juin, alors qu’elle aurait dû être libérée, les autorités de Mangystau l’inculpent, afin de la maintenir en détention. Son procès, au mois d’août, à Aktau, a débouché sur une condamnation à 6 ans de détention pour incitation à la haine et au désordre ainsi que pour violation de l’ordre public et de la réglementation concernant les manifestations et réunions publiques.

Le média local Atyrau News publiait, le 10 août 2011, la déclaration in extenso de la direction de Karajanbasmounaï lors de ce procès. Il s’agissait là d’une description assez habile, les employés étant présentés plutôt comme des victimes, floués par une manipulatrice. Le 26 septembre dernier, Natalia Sokolova a été déboutée de sa demande en appel de sa condamnation.

Par ailleurs, le Président de la fédération des syndicats du Kazakhstan a immédiatement adopté une posture  ambiguë, en déclarant, début juin, « qu’il fallait des conditions de travail dignes pour que le droit du travail soit respecté ». Il proposait également la création d’une commission de conciliation afin d’examiner les revendications, tout en se prononçant contre ce mouvement. Il considérait que la question de la hausse des salaires était juste mais que les grévistes devaient se placer sur le « terrain normal de la loi » et discuter d’abord avant d’entamer une grève .

Les partis d’opposition Adilet et OSDP Azat ont rapidement perçu le déséquilibre des relations employeurs-salariés. Selon OSDP Azat, le droit du travail a été instauré en faveur des employeurs et il il est nécessaire de de conformer ces règles au droit international. Adilet propose donc de modifier le code du travail et la loi sur les syndicats. Mais le président de KMG Kairgeldy Kabyldin a rappelé qu’il devait répondre aux exigences de l’actionnaire, le Fonds Samrouk-Kazyna[5], c’est-à-dire d’abord générer un maximum de profits et verser impôts et autres paiements au budget de l’Etat.

 L’absence de gestion du conflit par les autorités politiques

Dès le début de leur mouvement, les ouvriers de Karajanbasmounaï se sont plaints de ne pouvoir mener des négociations avec les responsables de l’entreprise. Ils réclamaient la venue du PDG de KMG Kairgeldy Kabyldinet du président de Samrouk-Kazyna Timour Koulibaev à la table des négociations. Des courriers ont été adressés au président Noursoultan. Nazarbaev lui demandant de contribuer au déblocage de la situation, en sa qualité de garant des droits des travailleurs. Mais le Président est resté sourd aux protestations. Ces adresses directes au chef de l’État peuvent être interprétées comme la conséquence de l’absence de canaux de transmission de l’information entre le pouvoir central et la population.

Celle-ci ne se satisfaisait pas de contacts avec les autorités locales, malgré l’intervention duresponsable de la région de Mangystau (et également président de la section du parti présidentiel Nour Otan pour la région) K. Koucherbaev qui avait rappelé que les entreprises pétrolières avaient signé des contrats avec le gouvernement et non pas avec les administrations locales. Il s’était, lui aussi, vu refuser, une entrevue avec le Premier ministre Karim Masimov, lors de sa visite à Astana, la capitale du Kazakhstan, début juin. De plus, tous les grévistes dénoncent la complaisance des autorités régionales et de la justice vis-à-vis de la direction des entreprises pétrolières.

L’absence d’échanges d’informations et de dialogue entre population et autorités ont donc constituél’un des points de blocage du conflit, et ce en dépit du fait qu’à plusieurs reprises, des membres de la société civile ont adressé au chef de l’État et à son gouvernement des propositions concrètes afin de régler le conflit.

Mi-septembre, T. Koulibaev déclarait que le mouvement était contenu et que les 2000 ouvriers licenciés seraient réintégrés dans leurs postes d’ici trois mois. Le 27 octobre, la direction de KMG annonçait qu’elle créait 230 postes avec des salaires allant de 170 à 270 000 Tengué dans des sociétés de service ou de sous-traitance. Les autorités de la région disaient, elles, en créer 300 autres. Mais fin novembre, des tentatives de négociations tripartite achoppaient encore sur la question des coefficients des salaires.

Crispation du pouvoir et répressions

Diverses tentatives d’intimidation à des degrés divers ont été mises en œuvre pour dissuader les employés de Karajanbasmounaï et Ozenmounaïgaz de poursuivre leur mouvement. Le passage à l’acte se produit avec l’assassinat le 3 août, d’un employé âgé de 28 ans, retrouvé la tête fracassée, dans un vestiaire de l’entreprise Mounaïfildservis. Puis c’est la fille de l’un des grévistes qui  est  assassinée, entre le 21 et le 24 août, à Janaozen.

A la mi-août, le vice président de OSDP Azat, Jarmakhan Touiakbaï[6] dénonçait, au cours d’une conférence de presse, lintensification des répressions politiques. Elles attestent de la peur du pouvoir de voir s’enclencher d’autres mouvements similaires. J. Touiakbaï évoque également des problèmes d’ordre purement économique, en soulignant que, dans dans un certain nombre de pays [7], la part des salaires dans le PNB est de 60-75%, tandis qu’au Kazakhstan, elle n’est que de 25-30%. En déduisant que la part des profits et autres revenus dans le PNB revient essentiellement aux dirigeants des entreprises, il pose ainsi la question de la redistribution de la manne pétrolière.

 Implication de partis politiques et timides extensions
du conflit à d’autres secteurs

Bien que les grévistes se soient défendus d’intervenir sur le champ du politique, des partis se sont prononcé sur la légitimité du conflit et ont tenté de jouer les médiateurs, à l’instar du parti Roukh Pen Til de J. Mamaï qui enjoignait T. Koulibaev de négocier avec les grévistes, dès le 14 juin. Par ailleurs, des employées de Arcelor Mittal Termitau, dans l’est du pays, soutenaient les pétroliers de Mangystau. Un début de grève a été observé dans la région Sud du Kazakhstan au mois de juillet 2011, sur un tronçon en construction du Corridor de transports « Europe occidentale-Chine de l’Ouest ».

Des signes d’érosion de l’acceptation du régime kazakh, très solide et soutenu par une large partie de la population jusqu’à présent, sont apparus cet été 2011. C’est ainsi que début août, environ 7 000 ouvriers pétroliers de la région (3 000 ou 1 089 selon d’autres sources) décidaient de quitter le parti présidentiel Nour Otan. Les autorités locales comptaient sur un divorce au sein de la population, entre d’une part les ouvriers pétroliers perçus comme des nantis et d’autre part les retraités ou les employés d’organismes financés par l’État.

Mais ce divorce n’a pas eu lieu et bien au contraire, des enseignants et médecins se montraient solidaires des pétroliers. Ceux-ci ont reçu également  le soutien de retraités du secteur, qui exigent que toutes les revendications soient satisfaites, ainsi que la nationalisation du secteur. Par nationalisation, ces mouvements entendent un transfert de propriété au bénéfice notamment du fonds Samrouk-Kazyna (qui est déjà actionnaire à 100% de nombreuses sociétés du Kazakhstan dont KMG) mais aussi un contrôle et une gestion de la production par les employés des entreprises du secteur pétrolier. Cette question de la nationalisation se double aussi du rejet de la présence étrangère, essentiellement celle de la Chine, dans le secteur.

 L’aboutissement dramatique du plus
long conflit du Kazakhstan indépendant

Côté patronal, le conflit a eu pour conséquence, notamment, le remplacement inopiné du PDG de KMG Kaïrgeldy Kabyldin début octobre 2011, par Bolat Aktchoulakov[8], proche de T. Koulibaev. Mais le président Nazarbaev vient de désavouer ce dernier après les événements de Janaozen en le destituant de son poste de directeur du Fonds Samrouk-Kazyna.

La situation dans la région contient toujours les germes de fortes tensions sociales. Le conflit dans les deux entreprises Karajanbasmounaï et Ozenmounaïgaz, ne s’est pas achevé à l’issue d’un processus de négociations ayant abouti à un accord. Il s’est enlisé, par l’affaiblissement et l’épuisement apparent des grévistes et l’inaction du président Noursoultan Nazarbaev qui s’explique par ses difficultés à arbitrer les luttes entre divers clans politiques. L’issue dramatique du conflit a eu lieu le 16 décembre dernier, alors que le pays fête les 20 ans de son indépendance. Des affrontements violents ont lieu entre l’armée et les pétroliers en grève depuis sept mois. Le bilan provisoire est de 15 morts et 86 blessés.

Ce « pourrissement » de la situation, voulu ou pas par les autorités, a conduit à un bain de sang et non pas à une déstabilisation du pays, ce que pressentaient quelques uns. En effet, dès juin 2011, l’hebdomadaire d’opposition Respoublika soulignait que « quelque chose est en train de changer dans le pays », ce « quelque chose » ressemblant à une rupture du contrat social qui tenait depuis 20 ans entre la population et les plus hautes autorités. Le parti Adilet affirmait, lui, à l’automne, que les mouvements de grève constituaient une menace pour la stabilité du pays, et pas seulement du point de vue économique.

Ce parti (qui n’était pas représenté au parlement dissous, depuis le 16 novembre 2011) proposait une série de projets de lois pour l’instauration de minima sociaux. Le parti Azat, quant à lui, dénonçait la poursuite de la politique de répression et de peur, menée par le pouvoir tant à l’encontre des grévistes que des personnes qui les approchent, ainsi qu’une possible crise sociale dans la région de Mangystau. Après les événements du 16 décembre, les partis d’opposition réclament le report des élections législatives prévues le 15 janvier 2012. Le 19 décembre, à Aktau, des manifestants demandaient la démission du président Nazarbaev. Des interrogations d’ordre politique surgissent donc à présent nettement dans tout le pays. La fin de règne du premier président du Kazakhstan pourrait être agitée.

[1]A sa création en 1968, Janaozen comptait environ 15 000 personnes. Aujourd’hui, elle abrite 120 000 habitants, grâce à un taux de natalité important mais aussi grâce à une arrivée de Kazakhs en provenance du Turkménistan, d’Ouzbékistan et d’Iran après 1991.
[2]Karajanbasmounaï appartient à parts égales à KazMounaïGaz E&P et à la chinoise CITIC Group, basée à Aktau.
[3]Le salaire minimum y était de 63 371 Tengué en 2010 et le salaire moyen était de 90 980 Tengué en octobre 2011. (source : www.stat.kz)
[4]N. Sokolova avait été embauchée, en octobre 2010, après avoir travaillé au département RH de Karajambasmounaï, pour élaborer une nouvelle grille de salaires. son contrat n’avait pas été renouvelé.
[5]Le conseil d’administration du Fonds Samouk-Kazyna compte le Premier ministre K. Masimov, le ministre du Développement économique et du Commerce K. Kelimbetov, le ministre des Finances B. Jamichev, le ministre du Pétrole et du Gaz S. Mynbaev, et T. Koulibaev.
[6]J. Tuiakbaï, né en 1947, est juriste. Il connaît les régions occidentales du Kazakhstan puisqu’il a été Procureur dans les régions de Mangystau et d’Atyrau, à la fin des années 1980. Il a été élu député à deux reprises et président de la Chambre basse du Parlement.
[7]En 2008, en France, la part des salaires bruts représentait environ 58% du Revenu national.
[8]Né en 1971, économiste de formation, vice ministre de l’Energie et des ressources minérales de 2006 à 2008.

Hélène Rousselot est Doctorante à l'EHESS. Elle travaille sur l'influence de la rente des hydrocarbures sur la formation du pouvoir politique au Kazakhstan et au Turkménistan. Responsable de la rubrique Asie centrale pour le site Regard sur l'Est.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.