Le Brésil, «puissance humanitaire»

A l’occasion de la présidentielle du 3 octobre, Grotius.fr publie un dossier intitulé : Le Brésil, « puissance humanitaire ». Une diplomatie de la générosité… intéressée : missions de pacification, interventions financières et logistiques lors de catastrophes naturelles, programmes de coopération, le Brésil s’affiche comme l’un des leaders de l’aide humanitaire depuis une dizaine d’années.
A l’occasion de la présidentielle du 3 octobre, Grotius.fr publie un dossier intitulé : Le Brésil, « puissance humanitaire ». Une diplomatie de la générosité… intéressée : missions de pacification, interventions financières et logistiques lors de catastrophes naturelles, programmes de coopération, le Brésil s’affiche comme l’un des leaders de l’aide humanitaire depuis une dizaine d’années. Objectif : s’imposer comme un acteur politique international incontournable et légitimer sa candidature à un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations-Unies.

 

Par Jean-Claude Gérez, journaliste et correspondant de Grotius.fr au Brésil.

Lire l'intégralité du dossier sur Grotius.fr ...

 

«L’action humanitaire s’affirme chaque jour davantage comme un instrument de la politique extérieure brésilienne.» Celui qui tient ses propos sait de quoi il parle. Ruy Nogueira est le Sous Secrétaire de la Coopération et de la Promotion Commerciale au sein du Ministère des Relations Extérieures du Brésil.

S’il a laissé son ministre de tutelle et surtout le président Lula occuper la scène médiatique lors du tremblement de terre qui a secoué Haïti en janvier dernier, c’est bien lui qui, en coulisse, a coordonné l’action humanitaire de son pays -la plus importante contribution avec celle des Etats-Unis et de la France- en s’appuyant notamment sur les casques bleus de l’ONU présents sur place, et dont le Brésil assurait déjà le commandement.
De quoi renforcer l’objectif prioritaire que s’est donné le géant sud américain depuis une décennie : devenir un acteur international incontournable, y compris dans le domaine humanitaire.

Il est vrai que depuis le début des années 2000, le Brésil s’est imposé comme l’un des principaux donateurs pour les pays pauvres. Le budget annuel de l’Agence brésilienne de Coopération (ABC), une structure du Ministère des Relations Extérieures destinée à mettre en œuvre les programmes et projets internationaux de coopération technique signés par le Brésil avec d’autres pays, s’élève ainsi à 52 millions de réais (23 millions d’Euros) en 2010.

Cette contribution n’inclue pas les investissements d’autres institutions brésiliennes dans le cadre de différents programmes d’assistance technique (estimés à 500 millions de réais par différents instituts internationaux, tels que l’Overseas Development Institute en Grande Bretagne et le Centre de recherches sur le développement au Canada).
A ces sommes, il convient en outre de rajouter la participation du Brésil au programme de développement des Nations Unies (20 millions de dollars par an), quelque 300 millions de dollars versés au Programme Alimentaire Mondial et le versement d’aides financières directes à différents pays ou régions du monde en situation d’urgence (voir encadré).
Aide humanitaire en progression
«La contribution globale du Brésil en matière d’aide humanitaire est de l’ordre de 4 milliards de dollars», a d’ailleurs rappelé Celso Amorim, le Ministre des Relations Extérieures, lors d’une conférence de presse destinée à tirer un premier bilan de l’action humanitaire du Brésil, huit mois après le tremblement de terre en Haïti. C’est certes moins que la Chine, mais autant que la Suède ou le Canada. Avec toutefois une différence notable. «Contrairement à ce qui se passe dans de nombreux pays, a poursuivi le Ministre, les contributions brésiliennes ne cessent d’augmenter et les dépenses de l’ABC ont triplé depuis 2008.» Une générosité qui cache évidemment des ambitions politiques. «Le Brésil revendique un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies, rappelle ainsi Pedro Claudio Cunca (voir entretien), enseignant à l’Institut des Relations Internationales de l’Université Catholique de Rio de Janeiro. Il légitime cette demande en s’appuyant sur le constat que les rapports de forces dans le monde ont changé.» Un monde dans lequel le Brésil est prêt à jouer les premiers rôles lorsque la nature se déchaîne.

Un exemple. Deux jours après le tremblement de terre de magnitude 8,8 sur l’échelle de Richter qui a frappé le Chili le 27 février dernier, faisant un millier de morts et plusieurs dizaines de milliers de sans-abri, Lula est arrivé dans le pays pour offrir l’aide du Brésil et «se mettre à la disposition des chiliens touchés par la catastrophe pour leur apporter toute l’aide nécessaire et répondre aux besoins exprimés.» Il a également été le premier chef d’Etat à débloquer des fonds pour pallier l’urgence. Cette attitude et cette réactivité lui ont d’ailleurs valu des compliments de la communauté internationale. Et, après Gordon Brown et Barack Obama qui avaient déjà loué l’action du Brésil en Haïti, Michèle Bachelet, la présidente chilienne de l’époque, a également félicité Lula pour sa générosité, le qualifiant même de «grand leader latino américain et mondial.» Un concert de louanges officiel qui ne dissimule pourtant pas quelques inquiétudes.

«Accompagner la désoccidentalisation de l’humanitaire»
Car cette stratégie n’est évidemment pas sans conséquences pour les pays occidentaux. Malgré les invitations à participer et matériellement aux efforts de la communauté internationale en cas de catastrophes naturelles, les gouvernements des pays les plus riches accueillent en effet avec réserve ce que les brésiliens appellent la «diplomatie de la générosité.» Tout comme ils considèrent avec une certaine méfiance tout effort humanitaire important des pays émergents pour les pays pauvres. «Cetteredistribution des rôles démontrent que dans le domaine humanitaire aussi les rapports de force ont changé, assure, Samuel Pinheiro Guimarães Neto, le Secrétaire d’Etat aux Affaires Stratégiques. Des pays comme l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Inde, la Chine et la Russie émergent comme grandes puissances et font de l’humanitaire d’Etat, car ils ne disposent généralement pas d’organisations non gouvernementales importantes et structurées. Nous devons donc accompagner cette désoccidentalisation de l’humanitaire.»

Reste que cette politique humanitaire ne fait pas que des heureux au Brésil. Notamment parce que le pays présente encore des situations de pauvreté semblables à celles des nations soutenues et que les aides financières concédées, notamment dans le cadre de la coopération, nourrissent de nombreuses polémiques. Certains hommes politiques ne se privent d’ailleurs pas de le rappeler, à l’image de Jose Serra, le candidat de la droite aux élections présidentielles (qui auront lieu le 3 octobre prochain). «Le président Lula a été plus visible en Haïti ou au Chili que lors des inondations qui ont endeuillées Rio de Janeiro en avril 2010 ou Santa Catarina (dans le sud du pays) en 2008», a-t-il ainsi regretté lors d’un meeting. Des critiques qui ont suscité une réaction immédiate de la part de son adversaire, Dilma Roussef, candidate du Parti des Travailleurs. «Si je suis élue, a-t-elle expliqué, je m’engage à créer une nouvelle agence de développement pour augmenter encore l’aide humanitaire. Car, durant ses huit ans de mandats, le président Lula a démontré que l’humanitaire contribue à la paix et au rayonnement du Brésil dans le monde.» Une manière de confirmer que, dans «diplomatie de la générosité», il y a aussi le mot «diplomatie».

Jean-Claude Gérez

Toute l'actualité des Médias et de l'humanitaire : Grotius.fr

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.